Compte-rendu du colloque international sur « L’héritage du Père Jean Meyendorff, érudit et homme d’Eglise (1926-1992) à l’Institut Saint-Serge à Paris

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Du 9 au11 février 2012, un colloque international a eu lieu à l’Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge, pour honorer le vingtième anniversaire du décès du Protopresbytre Jean Meyendorff, théologien et historien de l’Église. Les quatre séances sur l’œuvre de l’un des théologiens orthodoxes les plus renommés du siècle dernier, avec 24 conférenciers, avaient retenu l’attention d’une centaine de participants. Le colloque avait commencé par des mots d’introduction prononcés par le Recteur de l’Institut, S.E. l’Archevêque Gabriel et par le Doyen, l’Archiprêtre Nicolas Cernokrak. Puis, Mgr Kallistos, Métropolite de Diokleia, a transmis un message de S.S. le Patriarche Œcuménique Bartholomée. Ensuite, M. Joost van Rossum, professeur d’histoire et de théologie byzantines à l’Institut, a prononcé la conférence inaugurale, « Père Jean Meyendorff : une vie dédiée à la science et à l’Église ».

Le P. Jean Meyendorff était tout d’abord connu pour ses études sur le théologien byzantin Grégoire Palamas (14e s.), dont la théologie peut être considérée comme une véritable synthèse patristique. C’est pourquoi les premières conférences étaient consacrées à la notion de « synthèse néo-patristique », lancée pour la première fois par le P. Georges Florovsky et reprise par la suite par le P. Meyendorff ( Métropolite Kallistos Ware, « Father John Meyendorff and ‘Neo-Patristic Synthesis’ » ; P. Nikolaos Loudovikos, « John Meyendorff and the Possibilities of a Modern Patristic Exegesis » ; Ivana Noble, « Patristic Synthesis or Non-Synthetic Dialectics ? A Critical Evaluation of John Meyendorff’s Contribution »). Le thème principal des discussions scientifiques sur Grégoire Palamas au siècle dernier a été la relation entre la théologie du docteur hésychaste et le système des hiérarchies de Denys l’Aréopagite (ou « Pseudo-Denys », auteur anonyme d’une série d’écrits qui datent de la fin du 5e siècle). Dans sa thèse doctorale soutenue à la Sorbonne (Introduction à l’étude de Grégoire Palamas) le P. Jean Meyendorff, suivant ainsi l’intuition du P. Georges Florovsky, a argumenté que Palamas avait apporté un « correctif christologique » aux écrits de Denys sur la « Hiérarchie Céleste » et la « Hiérarchie Ecclésiastique », colorés par un langage néoplatonicien. Cette interprétation a été contestée par quelques théologiens orthodoxes, en particulier par le P. Jean Romanidès. Parmi les intervenants se trouvaient ceux qui partageaient l’opinion de Romanidès (Père Andrew Louth, « Dionysius, Maximus, Palamas - and Meyendorff ? » ; Pantelis Kalaitzidis, « Jean Meyendorff et Jean Romanidès : deux approches divergentes de la théologie palamite »), tandis que M. Goran Sekulovski, chargé de cours en Patrologie à Institut, dans son exposé intitulé « Père Jean Meyendorff, lecteur de Denys l’Aréopagite », soulignait l’importance de la thèse du P. Jean Meyendorff, qui montre que Palamas a replacé la mystique de Denys dans le contexte du mystère de l’incarnation du Christ, celle-ci étant la seule base de la spiritualité et de la mystique chrétiennes, selon la théologie des Pères. Pour cette raison, M. Sekulovski argumentait que cette étude du P. Meyendorff reste toujours l’œuvre fondamentale sur ce théologien byzantin.

Deux autres exposés étaient consacrés à la théologie de saint Grégoire Palamas. M. Sergej Horuji a discuté de la relation entre le palamisme et la philosophie ancienne et moderne (« Energy and Personality in the Theology of John Meyendorff and in Contemporary Philosophy ») et M. Stoyan Tanev, de son côté, a fait une réflexion sur les notions de « Sophia » et « Energie » dans la théologie byzantine et moderne (« Divine Sophia and Energeia in 14th and 20th Century Orthodox Theology »).

La christologie était le deuxième axe de l’intérêt théologique du P. Jean Meyendorff. M. Jean-François Colosimo, maître de conférences en Patrologie à l’Institut présentait une communication sur « La christologie pascale de Jean Meyendorff », dans laquelle il montrait que le P. Jean a corrigé une certaine tendance dans la théologie orthodoxe d’oublier le facteur « temps » dans l’économie du salut.

Pour le P. Jean Meyendorff la théologie n’était pas une réflexion purement spéculative, mais liée à la vie de l’Eglise dans tous ses aspects. C’est pourquoi quelques communications traitaient des sujets qui n’étaient pas la spécialité proprement dite du travail théologique du P. Jean, mais qui avaient tout de même son intérêt. M. André Lossky, professeur de Théologie liturgique à Saint-Serge, présentait une communication sur « La fête de la Transfiguration comme témoin de la Lumière » dans laquelle il montrait le sens théologique des textes liturgiques de cette Fête et leur relation avec la théologie de Grégoire Palamas, tandis que le P. Nicolas Ozoline, professeur d’Iconologie à l’Institut, expliquait le lien entre la christologie et la théologie de l’icône (« Père Jean Meyendorff, théologien de l’icône »). Deux autres exposés concernant l’icône traitaient de l’image chrétienne dans son contexte culturel : P. Stéphane Bigham montrant le lien entre l’art roman et l’art byzantin (« L’art roman : le dernier art occidental de caractère iconique ») et M. Alexander Dvorkine signalant l’influence de la culture occidentale sur la vie politique et culturelle en Russie au 16e siècle (« Western Influences on Church Life in Muscovy in the First Half of the 16th Century »).

Des exposés sur l’histoire de l’Eglise ne pouvaient pas manquer, le P. Jean Meyendorff étant un spécialiste renommé de l’histoire de Byzance et du monde slave. M. Pavel Pavlov présentait une communication sur les relations de Grégoire Palamas avec les musulmans (« Palamas’ View on Islam : Byzantine Insights for Contemporary Society »). Mme Marie-Hélène Congourdeau, quant à elle, faisait un exposé sur « Nicolas Cabasilas et sa défense de Grégoire Palamas contre les ‘inepties’ de Nicéphore Grégoras », en montrant que Cabasilas (14e s.) défendait la théologie de Palamas, sans pour autant faire mention directe de la théologie du docteur hésychaste proprement dite. Mme Marie-Hélène Blanchet, pour sa part, présentait une analyse du développement de l’usage du terme « katholikos » à Byzance (« Les enjeux du terme ‘katholikos’ à Byzance à la fin du Moyen-Age : une querelle confessionnelle »). Enfin M. Constantin Vétochnikov faisait une communication sur « Les missions patriarcales en pays russes du 14e et 15e siècles ». En guise de transition vers la dernière section de ce programme riche et varié, consacrée à l’Eglise dans le monde d’aujourd’hui, un jeune savant de Yekaterinburg, M. Andrey Levitskiy, parlait des activités et des publications du P. Jean en Russie (« Fr John Meyendorff’s Publications in Russia : the Story of a ‘Memorial Festschrift’ ») et des circonstances autour du mal famé « autodafé » qui eut lieu dans cette ville en 1998. Dans cette dernière section, les présentations portaient sur le rôle que le P. Meyendorff a joué dans le mouvement œcuménique : P. Nicolas Lossky (Institut Saint-Serge), « Père Jean Meyendorff et le mouvement œcuménique » ; M. Nicolas Kazarian (Institut Saint-Serge), « Père Jean Meyendorff et le COE ». P. Boris Bobrinskoy, ancien doyen de l’Institut Saint-Serge, faisait un exposé sur « La pneumatologie palamite dans le cadre de mes contacts avec le Père Jean Meyendorff », dans lequel il montrait que le P. Meyendorff a signalé une possibilité fournie par la théologie de Palamas pour briser l’impasse dans le dialogue œcuménique créé par l’ancienne controverse sur le Filioque (sans abandonner l’axiome patristique de la « monarchie » de Dieu le Père). Les derniers exposés de cette section et du colloque même étaient consacrés à la situation juridique de l’Eglise orthodoxe, en particulier en Amérique. M. Michel Stavrou, professeur de Théologie des dogmes à l’Institut, faisait une présentation sur « Le rôle du patriarcat œcuménique dans la vision ecclésiologique du Père Jean Meyendorff », et le dernier intervenant, M. Paul Meyendorff, professeur de Théologie liturgique au Séminaire Saint-Vladimir à Crestwood, New York, faisait une communication sur le rôle de son père dans l’établissement de l’autocéphalie de l’Eglise orthodoxe en Amérique, qui jusqu’à aujourd’hui n’est toujours pas officiellement reconnue par le Patriarcat de Constantinople et d’autres Eglises autocéphales (« Fr John Meyendorff’s Role in the Autocephaly of the Orthodox Church in America »). Dans les discussions il était souligné que, pour le P. Jean, la « primauté » d’un patriarcat et l’autocéphalie d’une Eglise ne sont pas une « fin en soi », mais que la seule chose qui importe, c’est l’unité de l’Eglise.

Pendant la Table Ronde fut montré un entretien entre le P. Nicolas Ozoline et le P. Jean, qui avait été diffusé à la télévision dans les années 80. Plusieurs participants partageaient leurs souvenirs du P. Jean. Paul Meyendorff rappelait les derniers moments de la vie de son père : ses derniers mots furent « l’Eucharistie », indiquant par là que sa théologie et sa vie spirituelle étaient axées sur l’Eucharistie et l’Eschatologie. « A ce moment », disait Paul Meyendorff, « mon père était déjà là, dans le Royaume de Dieu ».

Dans ses remarques de conclusion, le professeur Joost van Rossum (Institut Saint-Serge) fit remarquer que le P. Jean partageait cette vision eucharistique et eschatologique avec son ami et collègue, le P. Alexandre Schmemann, et que les racines de cette vision théologique leur avaient été données dans leur Alma Mater, l’Institut Saint-Serge.

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