Les trois premiers jours de la semaine sainte commentés par le Père Alexandre Schmemann

Extraits de Le Mystère pascal : commentaires liturgiques par Alexandre Schmemann et Olivier Clément Collection Spiritualité orientale N°16 La semaine sainte (p. 19-25) Par Alexandre Schmemann

LES LUNDI, MARDI ET MERCREDI

La fin

Ces trois jours, que l’Église appelle grands et saints, ont, à l’intérieur du déroulement liturgique de la sainte semaine, un but bien défini. Ils en situent les célébrations dans la perspective de la Fin, ils nous rappellent le sens eschatologique de Pâques. Bien souvent la sainte semaine est considérée comme une "belle tradition", une "coutume", une date importante du calendrier. C’est l’événement annuel attendu et aimé, la Fête "observée" depuis l’enfance, pendant laquelle on s’enchante de la beauté des offices, du faste des rites, et où l’on s’affaire à préparer le repas pascal, qui n’est pas de moindre importance... Puis une fois tout cela accompli, nous reprenons la vie normale. Mais avons-nous bien conscience que la "vie normale" n’est plus possible depuis que le monde a rejeté son Sauveur, depuis que "Jésus a été triste et abattu...", que son âme a été "infiniment triste jusqu’à la mort. . .", et qu’il est mort sur la croix ? C’était bien des hommes "normaux" qui criaient "Crucifiez-le !", des hommes "normaux" qui ont craché sur lui et l’ont cloué à la croix... S’ils l’ont haï et tué, c’est précisément parce qu’il est venu bouleverser et troubler leur vie normale. C’était bien un monde parfaitement "normal" qui préféra les ténèbres et la mort à la lumière et à la vie... Par la mort de Jésus, le monde "normal", la vie "normale" ont été irrévocablement condamnés. Ou plus exactement,, ils ont révélé leur nature vraie et anormale, leur incapacité à accueillir la lumière, le terrible pouvoir que le mal exerce sur eux. "C’est maintenant le jugement de ce monde" (Jn 12,31). La Pâque de Jésus signifie sa fin à "ce monde" et, depuis lors, il est "à sa fin". Cette fin peut s’étaler sur des centaines de siècles, mais cela n’altère en rien la nature du temps où nous vivons, qui est "le dernier temps". "La figure de ce monde passe" (I Cor. 7,31). Pâques signifie "passage" ; pour les Juifs, la fête de la Pâque était la commémoration annuelle de toute leur histoire, en tant que salut, et du salut en tant que passage de l’esclavage d’Égypte à la liberté, de l’exil à la Terre promise. La Pâque était aussi la préfiguration de l’ultime passage, qui conduit au Royaume de Dieu. Le Christ, lui, est l’accomplissement de la Pâque. Il a accompli l’ultime passage, celui de la mort â la vie, de ce "vieux monde" au monde nouveau, au temps nouveau du Royaume. Il a rendu possible pour nous ce passage. Vivant "dans ce monde", nous pouvons déjà "ne pas être de ce monde", c’est-à-dire être libres de l’esclavage de la mort et du péché, et participants du "monde à venir". Mais il nous faut pour cela accomplir notre propre passage, condamner le vieil Adam en nous-mêmes, revêtir le Christ dans la mort baptismale, et avoir notre vraie vie cachée en Dieu avec le ’Christ, dans le "monde à venir’... Pâques n’est donc plus une commémoration, belle et solennelle, d’un événement passé. C’est l’événement lui- même manifesté, donné à nous, événement toujours efficient, qui révèle que notre monde, notre temps et notre vie sont à leur fin, et qui annonce le commencement de la vie nouvelle. Le rôle des trois premiers jours de la semaine sainte est précisément de nous mettre en face du sens ultime de la Pâque, de nous préparer à la comprendre dans toute son amplitude.

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Cette orientation eschatologique, c’est-à-dire ultime, décisive et finale, est bien soulignée par le tropaire commun à ces trois jours :

"Voici que survient l’Époux au milieu de la nuit ! Heureux le serviteur qu’il trouvera éveillé, Malheureux celui qu’il trouvera indolent. Veille donc, ô mon âme : ne te laisse pas vaincre par le sommeil A la mort tu serais livrée, hors du Royaume tu serais rejetée. Mais éveille-toi et clame : Saint, Saint, Saint es-tu, ô Dieu Par les prières de la Mère de Dieu, aie pitié de nous !"

Minuit est le moment où le jour ancien s’achève pour laisser place à un jour nouveau. Cette heure est ainsi pour le chrétien le symbole du temps dans lequel il vit. D’une part, l’Église est encore dans ce monde, partageant ses faiblesses et ses tragédies. D’autre part, son être véritable n’est pas de ce monde, car elle est l’Épouse du Christ et sa mission est d’annoncer et de révéler la venue du Royaume et le Jour nouveau. Sa vie est une veille perpétuelle et une attente, une vigile orientée vers l’aurore de ce nouveau Jour... Mais nous savons combien notre attachement au "vieux jour", au monde avec ses passions et ses péchés, reste encore bien tenace. Nous savons combien profondément nous appartenons encore à "ce monde". Nous avons vu la lumière, nous connaissons le Christ, nous avons entendu parler de la paix et de la joie de la vie nouvelle en lui, et pourtant le monde nous tient encore en esclavage. Cette faiblesse, cette constante trahison du Christ et cette incapacité à donner la totalité de notre amour â l’unique véritable objet d’amour sont magnifiquement exprimés dans l’exapostilaire de ces trois jours "Je contemple ta chambre nuptiale, ô mon Sauveur ! Elle est toute parée, et moi, je n’ai pas de vêtement pour y entrer. Rends lumineuse la robe de mon âme, ô Toi qui donnes la lumière, et sauve-moi !"

Le même thème est davantage développé dans les lectures d’Évangile de ces jours. C’est d’abord le texte entier des quatre Évangiles (jusqu’à Jean :13,31), lu aux Heures (Prime, Tierce, Sexte, None), qui montre que la croix est l’apogée de toute la vie de Jésus et de son ministère, la clé pour les comprendre vraiment. Tout, dans l’Évangile, conduit à cette ultime "heure de Jésus", et tout doit être vu à sa lumière. Ensuite chaque office possède sa propre péricope d’Évangile

Le lundi :

A Matines, Matthieu 21,18-43 : l’anecdote du figuier stérile, symbole du monde créé pour porter des fruits spirituels, et faisant défaut dans sa réponse à Dieu. A la Liturgie des Présanctifiés, Matthieu 24,3-35 : le grand discours eschatologique de Jésus, les signes et l’annonce de la Fin. ’Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront pas."

Le mardi :

A Matines, Matthieu 22,15 et 23-39 : condamnation du pharisaïsme, c’est-à-dire de la religion aveugle et hypocrite de ceux qui pensent qu’ils sont les meneurs des hommes et la lumièré du monde, mais qui, en fait, "feçment le Royaume des cieux aux hommes". A la Liturgie des Présanctifiés, Matthieu 24,36- 26,2 : la Fin ; les paraboles de la Fin : les cinq vierges qui ont assez d’huile dans leur lampe, et les cinq folles qui ne sont pas admises au banquet des noces ; la parabole des dix talents "Soyez prêts, car c’est ainsi que le Fils de l’homme viendra à l’heure où vous ne le pensez pas." Et finalement, le Jugement dernier.

Le mercredi :

A Matines, Jean 12,17-50 : le rejet du Christ ; le resserrement du conflit, l’ultime avertissement : "C’est maintenant le Jugement de ce monde... Celui qui me rejette et ne reçoit pas mes paroles aura son juge : la parole que j’ai annoncée, c’est elle qui le jugera au dernier jour." A la Liturgie des Présanctifiés, Matthieu 26,6-16 : la femme qui versa le nard précieux sur Jésus, image de l’amour et du repentir qui, seuls, nous unissent au Christ. Ces péricopes d’Évangile sont expliquées et commentées dans l’hymnographie de ces jours : les stichères, les triodes (courts canons de trois odes chantés à matines) au cours desquels retentit cette exhortation : la fin et le jugement approchent, préparons-nous !

"Allant, Seigneur, à ta Passion volontaire, tu disais en chemin à tes apôtres Voici que nous montons à Jérusalem et que le Fils de l’homme sera livré, selon qu’il est écrit de lui.

"Allons donc nous aussi, accompagnons-le, l’esprit purifié ; soyons crucifiés avec lui et mourons aux voluptés de la vie afin que nous vivions avec lui et que nous l’entendions dire :

’Je ne monte plus vers la Jérusalem terrestre pour souffrir, mais je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu, et je vous ferai monter avec moi vers la Jérusalem d’en-haut, dans le Royaume des cieux." (Lundi à Matines) "Ô mon âme, voici que le Maître t’a confié un talent. Reçois ce don avec crainte ; fais-le fructifier pour celui qui te l’a donné ; distribue-le aux pauvres et tu auras le Seigneur pour ami. Ainsi, quand il viendra dans sa gloire, tu te tiendras à sa droite et tu entendras la bienheureuse parole ’Entre, mon serviteur, dans la joie de ton Maître !’

"Dans ta grande miséricorde, fais que j’en sois digne, malgré mon égarement, ô Sauveur !" (Mardi â Matines) Pendant tout le temps du Carême, on lit aux Vêpres deux livres de l’Ancien Testament : la Genèse et les Proverbes ; au début de la Semaine sainte, ils sont remplacés par l’Exode et le livre de Job. Le livre de l’Exode est l’histoire de la libération d’Israël de l’esclavage d’Égypte, de sa Pâque ; il nous dispose à saisir le sens de l’exode du Christ vers son Père, de l’accomplissement en lui de toute l’histoire du salut. Job, l’homme de douleur, est l’icône du Christ de l’Ancien Testament. Cette lecture annonce le grand mystère des souffrances du Christ, de son obéissance et de son sacrifice.

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La structure liturgique de ces trois jours est encore celle des offices de Carême : elle comprend la prière de saint Ephrem le Syrien et les métanies qui l’accompagnent , la lecture plus longue du psautier, la Liturgie des Présanctifiés et le chant liturgique de Carême. Nous sommes encore dans le temps du repentir, car seul le repentir peut nous faire participer â la Pâque de notre Seigneur et nous ouvrir les portes du festin pascal. Le grand et saint Mercredi, lors de la dernière Liturgie des Présanctifiés, après avoir enlevé les saints Dons de l’autel, le prêtre lit une dernière fois la prière de saint Ephrem. A ce moment, la préparation touche à son terme. Le Seigneur nous convie maintenant à sa dernière Cène.

Les trois premiers jours de la semaine sainte, commentaires du Père Alexandre Schmemann

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