Le Vendredi Saint commenté par le Père Alexandre Schmemann

Extraits de Le Mystère pascal : commentaires liturgiques par Alexandre Schmemann et Olivier Clément Collection Spiritualité orientale N°16

Par Alexandre Schmemann pp 32- 35

LE GRAND VENDREDI

La croix

De la lumière du grand Jeudi nous passons aux té­nèbres du Vendredi, le jour de la Passion du Christ, de sa mort et de sa sépulture. L’Église primitive appelait ce jour "la Pâque de la croix", parce qu’il est vraiment le commencement de cette Pâque ou Passage dont tout le sens nous sera révélé pro­gressivement : d’abord dans la paix du grand et saint Sabbat, puis dans la joie du jour de la Résurrection.

Mais d’abord, les ténèbres. Si seulement nous pou­vions réaliser que les ténèbres du Vendredi saint ne sont pas purement symboliques et commémoratives C’est très sou­vent avec le sentiment de notre propre justice et de notre propre intégrité que nous contemplons la tristesse solennelle de ces offices. Il y a deux mille ans, oui, des hommes "mauvais" ont tué le Christ, mais nous, aujourd’hui - le bon peuple chrétien - nous élevons de somptueux tombeaux dans nos églises ; n’est-ce pas là la preuve de notre justice ? Et pourtant, le Vendredi saint ne concerne pas seulement le passé. C’est le jour du Péché, le jour du Mal, le jour où l’Église nous incite à saisir la terrible réalité du péché et sa puissance en ce monde. Car le péché et le mal n’ont pas disparu, au contraire : ils demeurent la loi fondamentale du monde et de notre vie. Nous qui nous disons chrétiens, est-ce que nous n’entrons pas, bien souvent, dans cette logique du mal qui conduisit le Sanhédrin et Pilate, les soldats romains et toute la foule à détester, à torturer et à tuer le Christ ? De quel côté nous serions-nous rangés, si nous avions vécu à Jérusalem au temps de Pilate ? Telle est la question qui nous est posée par chacun des mots de l’office du Vendredi saint. C’est vraiment "le jour de ce monde", de sa condamnation réelle, et non seulement symbolique, et du jugement réel, et non seulement rituel, de notre vie... C’est la révélation de la véritable nature du monde qui a préféré alors et continue de préférer les té­nèbres à la lumière, le péché au bien, la mort à la vie. En condamnant le Christ à mort, "ce monde’ s’est condamné lui- même à la mort, et dans la mesure où nous acceptons son es­prit, son péché et sa trahison de Dieu, nous sommes aussi condamnés... Telle, est la première signification, terriblement réaliste, du Vendredi saint : une condamnation à mort...

Pourtant ce jour du Mal, dont la manifestation et le triomphe sont à leur paroxysme, est aussi le jour de la Ré­demption. La mort du Christ nous est révélée comme une mort salvifique pour nous et pour notre salut. Elle est une mort salvifique parce qu’elle est le su­prême et parfait sacrifice. Le Christ donne sa mort à son Père et il nous la donne aussi. Il la donne à son Père, parce qu’il n’y a pas d’autre moyen pour détruire la mort et pour en délivrer les hommes ; or c’est la volonté du Père que les hommes soient sauvés de la mort. Le Christ nous donne sa mort parce qu’en toute vérité c’est à notre place qu’il meurt. La mort est le fruit naturel du péché, un châtiment immanent. L’homme a choisi de ne plus être en communion avec Dieu ; mais comme il n’a pas la vie en lui-même et par lui-même, il meurt. En Jésus-Christ cependant, il n’y a pas de péché, donc pas de mort. C’est seulement par amour pour nous qu’il accepte de mourir ; il veut assumer et partager notre condition humaine jusqu’au bout. Il accepte le châtiment de notre nature, tout comme il assuma le fardeau inhérent à la nature humaine. Il meurt parce qu’il s’est véritablement identifié à nous, il a pris sur lui la tragédie de la vie de l’homme. Sa mort est donc la révélation suprême de sa compassion et de son amour. Et parce que sa mort est amour, compassion et co-souffrance, en elle la nature même de la mort a été changée. Elle n’est plus un châtiment, mais un éclatant acte d’amour et de pardon, le terme de toute absence de communion et de toute solitude. La condamnation est transformée en pardon.

Enfin la mort du Christ est une mort salvifique parce qu’elle détruit la source même de la mort : le mal. En l’acceptant par amour, en se livrant à ses bourreaux et en leur permettant une victoire apparente, le Christ manifeste qu’en réalité cette victoire est la défaite décisive et totale du mal. En effet, pour être victorieux, le péché doit anéantir le bien, il doit prouver qu’il est toute la réalité de la vie, ruiner le bien, et, en un mot, montrer sa propre supériorité ; mais tout au long de sa Passion, c’est le Christ et lui seul qui triomphe. Le mal ne peut rien contre lui, parce qu’il ne peut amener le Christ à ac­cepter le mal comme vérité. L’hypocrisie se révèle hypocri­sie ; le meurtre, meurtre ; et la peur, peur. Et tandis que le Christ s’avance silencieusement vers la croix et vers la fin, alors que la tragédie humaine est à son apogée, son triomphe, sa victoire sur le mal et sa glorification apparaissent progressi­vement en pleine lumière. A chaque pas, cette victoire est reconnue, confessée, proclamée : par la femme de Pilate, par Joseph, par le bon larron, par le centurion. Quand il meurt sur la croix, ayant accepté la suprême horreur de la mort, la soli­tude absolue ("Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu aban­donné ?), il ne reste plus qu’à confesser : "Vraiment, cet homme était le fils de Dieu !" Ainsi cette mort, cet amour et cette obéissance, cette plénitude de vie détruisent ce qui fait de la mort la destinée universelle. "Et les tombeaux furent ou­verts" (Matth. 27,52). Déjà apparaissent les premières lueurs de la résurrection...

Tel est le double mystère de ce grand Vendredi ; les offices de ce jour nous le révèlent et nous y font participer. D’une part, ils insistent constamment sur la Passion du Christ en tant que péché de tous les péchés, crime de tous les crimes. A Matines, les douze lectures du récit de la Passion nous font suivre pas à pas le Christ dans ses souffrances ; aux Heures (qui remplacent la divine Liturgie, car l’interdiction de célébrer l’Eucharistie en ce jour signifie que le sacrement de la présence du Christ n’appartient pas à "cette création" de pé­ché et de ténèbres, mais qu’il est le sacrement du "monde â venir") ; à Vêpres, enfin, l’office de la descente de Croix, les lectures et les hymnes sont remplies de solennelles accusa­tions contre ceux qui, volontairement et librement, ont décidé de tuer le Christ, justifiant leur crime au nom de leur religion, de leur loyauté politique, de leurs considérations pratiques et de leur obéissance professionnelle.

D’autre part, nous rencontrons dès le début de l’office le deuxième aspect du mystère de ce jour, celui du sa­crifice d’amour qui prépare la victoire finale. Depuis la pre­mière lecture de l’Évangile, où retentit l’avertissement solen­nel du Christ : "Maintenant le Fils de l’homme a été glorifié et Dieu a été glorifié en lui", jusqu’aux stichères de la fin de Vêpres, la lumière se fait de plus en plus vive et, en même temps, grandissent l’espérance et la certitude que la mort va être vaincue par la mort.

"Ô Toi, Rédempteur de tous, quand tu fus mis dans un tombeau neuf pour tous les hommes, l’Hadès, qui ne respecte personne, te vit et trembla de peur. Les verrous furent brisés, les portes s’ouvrirent, les morts se levèrent. Alors Adam, exultant de reconnaissance, te cria : "Gloire à ta condescendance, ô toi le misé­ricordieux !"

Et quand, à la fin des Vêpres, l’image du Christ au tombeau est placée au centre de l’église, quand ce long jour arrive à son terme, nous savons que la longue histoire du salut et de la rédemption touche aussi à sa fin. Le septième jour, le jour du repos, le sabbat béni pointe, et, avec lui, la révélation du tombeau qui donne la vie... Vraiment, cet homme était le fils de Dieu !

Le vendredi saint , commentaires du Père Alexandre Schmemann

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