Sainteté et Canonisation

Texte de la communication présentée par le père Boris Bobrinskoy lors du colloque sur les nouveaux saints de l’Église orthodoxe en Europe occidentale, qui s’est tenu le 20 juin dernier, à Paris.

Dans cette réunion consacrée à la mémoire des cinq nouveaux saints de l’Église orthodoxe en Europe occidentale, j’aimerais m’arrêter sur quelques notions fondamentales concernant la sainteté dans l’Église, ainsi d’ailleurs que sur la signification de l’acte de canonisation.

"Un seul est saint, un seul est Seigneur, Jésus-Christ, pour la gloire de Dieu le Père", chante l’Église avant la communion eucharistique. L’Esprit Saint est la puissance de sainteté et de sanctification qu’Il communique à la création, sanctifiant les hommes, consacrant les choses, les lieux, l’espace lui-même.

La sainteté, vocation de la destinée humaine

Ainsi, la sainteté est à la fois une qualité, un attribut exclusif de la divine Trinité, mais aussi une énergie, un don et une vocation où l’homme créé à l’image de Dieu est appelé à participer à la vie divine. Être saint, c’est être enfant de Dieu, vivre de la vie en Christ : "Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi" (Ga 2,20).

La sainteté est bien le programme, la vocation de la destinée humaine. Cette vocation est enfouie dans nos profondeurs comme un germe qui doit grandir, une semence qui croît et qui remplit peu à peu notre espace intérieur. Depuis la Pentecôte où l’Esprit souffle sur la terre, celle-ci est embrasée par le feu de l’Esprit et elle est irriguée par les flots d’eau vive.

C’est dans l’Église que la sainteté de Dieu se manifeste et s’incarne, car l’Église, comme Corps du Christ ou Épouse du Christ glorifié a été lavée par son sang et elle apparaît désormais comme une Épouse glorieuse et sans tache. Il y a pourtant une tension toujours douloureuse entre la sainteté de l’Église et les péchés de ses membres. La sainteté de l’Église implique une unité profonde du ciel et de la terre, de ceux que l’Esprit a marqués de son sceau et qu’il a révélés comme porteurs de l’image du Christ.

C’est en particulier dans la communion eucharistique que se manifeste cette communion des saints, et l’Église est tout entière en marche vers son accomplissement dans le Royaume qu’elle annonce dès maintenant.

La "profonde et mystérieuse continuité entre les saints"

Il n’y a pas de frontière étanche entre les saints et les vivants, et encore moins entre les saints "canonisés" et ceux qui ne le sont pas, car les saints sont parmi nous. Ceux qui sont dans la gloire et la vision du face à face, connus ou inconnus, intercèdent et accompagnent leurs frères terrestres, d’autres sont encore parmi nous, humbles et anonymes, porteurs de la grâce de l’Esprit et c’est par leur prière à tous que le monde tient toujours.

Ainsi, il y a une profonde et mystérieuse continuité entre les saints, glorifiés par l’Église ou non, et les chrétiens en labeur et ascèse sur terre. Si, d’une part, les saints militent pour leurs frères sur terre, nous avons déjà l’avant-goût de la victoire pascale du Christ ressuscité dans notre vie liturgique et sacramentelle, vie qui embrase notre existence tout entière. Il est bon d’insister sur la transparence à l’Esprit Saint de toute notre existence, refusant ainsi toute dichotomie ou dualisme entre le sacré ecclésial et le profane du monde dans lequel nous sommes plongés, ce monde que "Dieu a tant aimé".

Les saints, "un pont véritable entre le ciel et la terre"

Pour en venir à l’événement qui nous rassemble aujourd’hui, je soulignerai que toute sainteté, connue ou inconnue, manifestée ou cachée, est de caractère universel et constitue le levier unique et nécessaire de transformation du monde. Mais, en même temps, elle s’enracine toujours dans l’histoire humaine la plus concrète, dans le temps et dans l’espace, là où les saints ont vécu, oeuvré, souffert, là où ils ont exorcisé et sanctifié la terre en la faisant ciel. "La sainteté est toujours personnelle, elle révèle la vraie personne, éclatante dans sa beauté originelle, la personne telle que Dieu l’a voulue en la créant, car Dieu souhaite que chacun l’adore et l’aime de sa façon unique. C’est la beauté de la personne : je suis unique, il n’y en aura jamais un autre comme moi. La réalisation de ma personne, si humble soit-elle, est mon offrande à Dieu, que personne d’autre ne peut faire [...] Sainte Marie Skobtsov est une sainte d’une sorte nouvelle, une sainte de génie, une sainte dont nous avons besoin" (Lumière du Thabor. Montréal, janvier 2004, n° 15, p. 3).

Ainsi, les saints sont un pont véritable entre le ciel et la terre, en particulier en ce 20e siècle où la terre a été sanctifiée (en Russie, en Orient, en Occident) par tant de souffrance, de sang, de témoignage d’amour et de vie. On peut en vérité s’interroger sur les flots de douceur et d’amour qui ruissellent de ces visages de saints qui ont essuyé tant de larmes et dont les icônes exhalent une telle paix.

La canonisation, "un témoignage de l’Esprit qui inspire l’Église"

L’acte de canonisation est un témoignage de l’Esprit qui inspire l’Église et qui lui ouvre les yeux sur les porteurs de l’Esprit. Il constitue à la fois une confirmation ecclésiale d’une certitude intérieure du Peuple de Dieu, confirmation qui vient en son temps, selon les vues de l’Esprit, en consolation et rappel de notre vocation commune. Il faut bien souligner que la canonisation ne fait pas un saint, ni ne décide de sa destinée éternelle. "Par la canonisation, écrit Élisabeth Behr-Sigel, l’Église terrestre ne prétend pas conférer au saint une certaine part de gloire supraterrestre. Il s’agit en réalité d’un acte tourné non pas vers l’Église céleste, mais vers l’Église terrestre, pour l’inviter à vénérer le personnage canonisé dans les cadres et selon les formes traditionnelles du culte public. En vertu d’un acte de discipline ecclésiastique, la prière pour le repos de l’âme d’une personne défunte (la pannykhide) se trouve transformée en prière pour les vivants adressée à cette personne (moleben)" (ibid., p. 5).

La prière d’intercession n’est pas la prérogative unique des saints auprès du Trône de l’Agneau, car les vivants et les défunts, tous nous intercédons les uns pour les autres. Mais la canonisation suggère qu’une nuée de témoins connus ou inconnus entoure le Trône de l’Agneau. Il est important pour nous, orthodoxes en Europe occidentale, de connaître le labeur, les souffrances, les couronnes de ceux que l’Église a glorifiés durant ce siècle à la fois douloureux et glorieux.

Un modèle du sacerdoce contemporain et une image d’un monachisme prophétique

Cette réunion d’aujourd’hui ne devrait-elle pas n’être que le début d’une découverte d’innombrables justes qui ont vécu dans l’humilité et la prière, qui ont fait le don de leur vie et qui ont imprimé dans leur coeur le visage ensanglanté et lumineux du Sauveur. C’est à ce titre que j’aimerais retenir la figure humble et effacée du père Alexis, le saint prêtre d’Ugine, modèle du sacerdoce contemporain.

De sainte mère Marie, je retiendrai l’image d’un monachisme non traditionnel, mais profondément évangélique et même prophétique. Sa vocation fut discernée par le métropolite Euloge [(Guéorguievskiï, (1868-1946)] qui, lors de sa profession monastique, lui conféra le nom de sainte Marie l’Égyptienne en lui enjoignant d’aller dans le désert des coeurs humains. Désert, ou enfer, ou nuit noire où elle portait la lumière, la joie et le feu de l’Esprit qui embrasa sa vie entière jusqu’à son dernier souffle.

Publié dans le SOP, n°190 (Les intertitres sont de la rédaction du SOP.)

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