Père Dimitri Klépinine

Le martyre

Le 8 février 1943, la Gestapo fit une descente rue de Lourmel. Durant la perquisition, on trouva dans la poche de Youri Skobtsov [1] un billet d’une femme juive à qui Youri portait des colis alimentaires. Elle y priait le Père Dimitri de lui fournir un certificat de baptême. La Gestapo s’empara des papiers du Père et de S.V. Medvédéva, leur intimant l’ordre de se présenter à ses bureaux dès le lendemain. Ils emmenèrent le jeune Youri en otage, déclarant qu’il serait libéré quand sa mère, absente ce jour-là, se présenterait à son tour.

Conscient de ce que pouvait signifier une telle convocation, le Père Dimitri célébra une liturgie dès l’aube. Ce sera la dernière, pour lui, en liberté. En ce matin d’adieux, l’eucharistie fut célébrée dans la chapelle annexe, que Père Dimitri avait aménagée lui-même, où il aimait particulièrement officier. Il avait dédié « sa petite église » au saint martyr Philippe, métropolite de Moscou, soumis à la torture sur l’ordre d’Ivan le Terrible pour avoir osé reprocher ouvertement sa cruauté au tsar... Aussitôt après l’office, il partit avec S. Medvédéva au siège de la Gestapo.

Un officier allemand du nom de Hoffmann avait accumulé de nombreuses preuves concernant l’aide apportée aux Juifs par mère Marie et père Dimitri. Il s’était apprêté à longuement interroger le prêtre. Il fut étonné lorsque père Dimitri lui dit franchement tout ce qu’il avait fait. « Vous aidez les Youpins », lui cria le SS Hoffmann. Père Dimitri le corrigea : « J’aide les Juifs ». Hoffmann lui dit alors : « Si nous te relâchons, promets-tu de ne plus aider les Juifs ? » Père Dimitri répondit : « Je ne puis vous promettre ceci ; je suis chrétien et je dois agir comme tel ». Hoffmann, incrédule, frappa père Dimitri à la face et lui écria : « Comment oses-tu dire qu’aider ces cochons est un devoir chrétien ! » Père Dimitri, retrouvant son équilibre et montrant sa croix pectorale, lui dit doucement : « Et ce Juif-là, vous le connaissez ? » Un soufflet le jeta à terre. L’interrogatoire du Père Dimitri dura quatre heures. Finalement, Hoffmann fit ramener père Dimitri à l’avenue Lourmel, afin d’arrêter à son tour mère Marie, et de conclure l’enquête. « Votre pope s’est condamné lui-même », dit Hoffmann en revenant à Lourmel [2].

Père Dimitri fit ses adieux auprès de sa femme et de ses enfants. Parmi ses derniers mots, il recommanda à sa femme de veiller auprès d’une personne âgée qui vivait au sixième étage d’un immeuble voisin, sans ascenseur. Ce ne fut que plus tard que Tamara apprit pourquoi père Dimitri avait passé autant de temps auprès de cette vieille femme. Il avait coupé du bois pour elle, avait allumé son feu, lui avait apporté de la nourriture et l’avait préparée.

Dès son retour, Mère Marie se présenta à la Gestapo, mais Youri ne fut pas libéré. On ne le libéra pas non plus quand, quelques jours plus tard, Théodore Pianov s’y rendit à son tour et fut arrêté, lui aussi. Y. P. Kazatchkine et A.A. Viskovski, qui travaillait aux cuisines du foyer, subirent le même sort. Lors de l’arrestation de ce dernier, Tamara Klépinine osa protester, disant qu’il était malade (c’était un des malheureux tirés de l’enfer psychiatrique par Mère Marie et Père Dimitri). « Nous lui remettrons la cervelle à l’endroit, là-bas ! », avait rétorqué le SS... La Gestapo se faisant toujours plus menaçante, Tamara Klépinine partit se mettre à l’abri dans les environs de Paris avec les deux petits.

L’Action orthodoxe fut interdite et tous ses membres, après un mois de détention à Romainville, dirigés sur le camp de Compiègne. Théodore Pianov raconte : « On nous parqua (près de quatre cents personnes) dans la cour. Aux fenêtres, les petites sténos maquillées, allemandes, françaises et russes, nous dévisageaient. Elles se moquaient du Père Dimitri dont la soutane était toute déchirée. Un des SS se mit à bousculer et à frapper notre prêtre, en l’appelant « Le Juif ! » Youri Skobtsov, à ses côtés, pleurait. Le Père Dimitri le consola, disant que le Christ avait subi de bien pires outrages ».

Les premiers jours, ils souffrirent de la faim, leurs proches ne pouvant pas encore leur envoyer de colis. Les détenus fouillaient les poubelles pour trouver à manger... Des rescapés rapportèrent que le Père Dimitri ne cessait de se tourmenter de ne pouvoir soulager le désespoir de ses compagnons. Un jour qu’on lui offrit un oignon, il s’empressa de le donner à un étudiant serbe (les Serbes étaient particulièrement mal lotis). « Il donna son oignon et en fut tout content, mais nous, beaucoup moins : nous espérions bien le mettre dans la soupe avec quelques épluchures de pommes de terre ! » (Th. Pianov, ibid.). Quand ils purent enfin recevoir des colis, Père Dimitri allait voir tous ces malheureux et distribuait tout ce qu’il avait. Ses amis le lui reprochaient, mais il répondait toujours en plaisantant. « Rares sont les exemples de telles réponses face au mal dans les situations tragiques », poursuit Pianov. En cela, Père Dimitri ressemblait bien à Mère Marie. Pour lui, il n’y avait pas de dilemme : il n’y avait qu’à suivre les préceptes du Christ. Une discussion s’étant un jour engagée sur ce thème, Père Dimitri avait dit : « Si je n’étais pas devenu prêtre, si je n’avais pas eu l’occasion de faire ce que je fais, j’aurais été le plus malheureux des hommes ! En me mettant sur cette voie, Dieu m’a sauvé. Je suis désolé, en fait, d’en faire si peu. Ici, par exemple, où nous sommes tous détenus : il semblerait qu’il n’y a rien à faire, et pourtant, j’aurais pu en faire plus, mais je me laisse aller à la paresse... ».

À l’initiative du Père Dimitri, une chapelle fut aménagée dans le baraquement. L’iconostase fut fabriquée à l’aide de tables et de bancs renversés contre les couchettes. Tamara Klépinine parvint à transmettre à son mari un antimension. « Nous célébrons la liturgie tous les jours, et ça change tout !, écrira Père Dimitri à sa femme. Nous étudions le livre de Pratt [3]. Je travaille un peu avec Youri, qui souhaite se préparer à la prêtrise ».

Les prisonniers du camp de Compiègne furent les derniers paroissiens du Père. « Nos offices, et tout particulièrement la sainte Liturgie, étaient le centre même de la vie du Père Dimitri. Il nous disait souvent qu’il était tout désemparé quand il ne pouvait pas célébrer, qu’il n’avait plus la force, alors, de lutter contre lui-même, contre son ego et tout le mal qui nous entoure. Sans aucune pression de sa part, par son seul exemple et quelques explications édifiantes, il nous avait tous rapprochés des saints Mystères. Quand nous n’étions pas délogés de notre cellule (ce qui arrivait assez souvent), nous célébrions tous les jours la liturgie et l’office du soir. Père Dimitri nous incitait à nous confesser et à communier souvent, et ces sacrements nous apportaient un grand réconfort. Il regrettait de ne pas pouvoir venir en aide aux jeunes soviétiques détenus à Compiègne (la plupart, évadés de différents camps nazis). Ils venaient souvent nous retrouver au réfectoire, mais restaient indifférents à l’Église et à nos réunions de prière. Un peu plus tard, toutefois, les tentatives du Père Dimitri dans ce sens furent couronnées de succès. [...] Aux moments difficiles, il lisait sans trêve l’Évangile et la Bible, ou bien le livre de Pratt. Souffrant d’insomnie, il s’installait sous la lampe, à un coin de la table où les détenus jouaient aux cartes des nuits entières, et lisait, nous faisant part ensuite de ses lectures. Dès notre arrivée à Compiègne, à la demande de quelques-uns, il avait organisé un groupe d’étude de la Bible, des offices et de la vie de Jésus » (Th. Pianov, ibid.).

À Paris, les amis du Père Dimitri se démenaient pour le faire libérer. Un pasteur allemand ami des Orthodoxes et assez influent auprès des autorités nazies promit d’intercéder en sa faveur, à condition, toutefois, qu’il acceptât de déclarer n’avoir eu d’autre activité au foyer de Mère Marie que l’exercice du culte. Tamara Klépinine étant parvenue à en informer son mari grâce à une filière clandestine organisée à partir du secteur américain du camp, plus autonome, Père Dimitri déclina cette offre, en précisant : « Dans vos démarches, il ne faut surtout pas nier ma participation à l’Action orthodoxe. Cela ne ferait qu’aggraver les accusations qui lui sont imputées. Nous resterons de toutes manières responsables, bien que nous n’ayons commis aucun crime » (lettres du 19 mai et du 2 juin 1943).

En décembre 1943, les prisonniers furent transférés à Buchenwald, puis dans le sinistre « Tunnel Dora », où l’on creusait les usines souterraines destinées à la fabrication des fusées V2. Malgré sa mauvaise condition physique, Père Dimitri continuait à consoler tous ceux qui perdaient courage. Refusant de profiter des quelques privilèges auxquels donnait droit sa qualité de Français, il arracha le « F » cousu sur son vêtement, le remplaçant par la marque des prisonniers soviétiques - pour pouvoir partager le sort plus rude imparti à ses compatriotes. Inquiet de sa mine effroyable et le voyant dépérir à vue d’oeil, un des prisonniers responsables de la répartition des tâches voulut intercéder en sa faveur, essayant de convaincre leur chef que le travail était trop pénible pour le « vieux ». Le chef lui ayant demandé son âge, Père Dimitri répondit sans mentir : « 39 ans ! », et dut continuer à transporter des dalles bien trop lourdes. « Père Dimitri était incapable de mensonge, confirmera S. Jaba dans ses Mémoires. Ainsi sa mort était-elle inéluctable, comme l’avait été son arrestation. »

Au cours d’un appel interminable par un vent glacial, Père Dimitri prit froid et eut une pleurésie. Youri Kazatchkine parvint à le faire transférer dans le baraquement des malades exemptés de travail. Quelques jours plus tard, lui rendant visite, il le trouva mourant, au bord du désespoir. Le 8 février 1944, « jour de correspondance », Kazatchkine lui apporta une carte postale. Ne pouvant déjà plus parler, Père Dimitri lui fit comprendre qu’il serait aussi incapable d’écrire. Le lendemain, 9 février, quand Kazatchkine revint, il n’était plus là.

Le gardien du baraquement, qui fut le témoin de ses derniers instants, racontera qu’il l’avait trouvé sur le sol en ciment, incapable de bouger. Père Dimitri avait réussi, toutefois, à lui demander de lever sa main pour l’aider à se signer. Ainsi sa vie se termina-t-elle comme elle avait commencé, sous le signe de la Croix toute-puissante : la Croix, pleinement assumée, qui fut le choix et le sens de toute son existence.

« Il insistait toujours sur le chemin de Croix du Seigneur. Et l’homme était pour lui un symbole de la Croix par sa conformité même. Il connaissait la force de la Croix. Il avait un sentiment aigu du mal infiltré partout dans le monde, mais en même temps la conviction profonde que la Croix toute-puissante parviendrait à sauver l’homme et le monde entier » (Th. Pianov, ibid.).

En 1930, méditant sur son ordination, Dimitri Klépinine avait écrit dans son Journal : « Le chemin du chrétien, est-il joie ou souffrance ? Il est souffrance, car pour suivre le Christ, le chrétien doit mourir à son corps terrestre. Mais cette mort est vaincue par la Joie, car par là nous renaissons en Christ et participons à l’œuvre la plus sainte qui soit sur terre : l’édification du « Corps du Christ », mystère de la vie triomphante qui nous conduit à la Lumière indicible, où Dieu est tout en tout. Seigneur, souviens-toi de nous dans ton royaume ».

Traduit du russe par Anne Prokofieff à partir de textes réunis par Tatiana Victoroff.
Paru dans Le Messager Orthodoxe, n° 140, 2004.


SOURCES SUPPLÉMENTAIRES

- Hélène Arjakovsky-Klépinine, « Le Père Dimitri Klépinine (1904-1944) », SOP n° 186, mars 1994 ; une version anglaise, légèrement différente, est parue en janvier 2004 dans la revue Again (Conciliar Press CA, USA).
- Hélène Arjakovsky-Klépinine, « La joie du don » (vie de mère Marie) dans Mère Marie Skobtsov, Le sacrement du frère, Cerf/Sel de la terre, 2001.
- Hélène Arjakovsky-Klépinine, « Le chemin de sainteté du père Dimitri Klépinine », Contacts, vol. 56, no. 208, 2004.

[1] Youri Skobtsov, fils de Mère Marie, né en 1921.

[2] Témoignage de la moniale Élisabeth (cf. Serge Hackel, Pearl of Great Price, The Life of Mother Maria Skobtsova 1891-1945, 1981).

[3] F. Pratt, La Vie et l’enseignement du Christ.

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