Père Dimitri Klépinine

L’enfance

Dimitri Andréévitch Klépinine naquit le 14 avril 1904 à Piatigorsk, dans le Caucase - troisième enfant de l’architecte André Nicolaévitch Klépinine, bâtisseur d’églises renommé, et de Sophie Alexandrovna Stépanova. Selon le témoignage de sa tante, A.N. Hippius [1], le chemin de croix de Dimitri, qui le conduira jusqu’au martyre dans les camps nazis, avait commencé dès son plus jeune âge. À quelques mois seulement, il fut atteint d’une pneumonie si grave qu’on dut annoncer à la mère la probabilité d’une issue fatale. Au moment critique, la famille fut appelée au chevet de l’enfant. Prenant dans sa main les petits doigts bleuis de son fils, Sophie Alexandrovna traça sur lui le signe de la croix. Après ces adieux, il se produisit un revirement inattendu dans le processus de la maladie : le petit commença tout doucement à renaître.

La maladie marqua toutefois Dimitri d’une empreinte profonde, le laissant affaibli et maladif, toujours en retard de croissance par rapport aux enfants de son âge. Son enfance se passa sous le signe de cet apprentissage précoce de la souffrance, dans la conscience de sa fragilité et d’un certain désavantage par rapport aux autres. Il en devint renfermé et replié sur son monde intérieur, mais également, très tôt, sensible à la détresse des faibles et des malheureux. Il y aura souvent, parmi ses amis, quelques uns de ces êtres impuissants à affronter la vie par manque de forces ou de savoir-faire : parvenant à oublier leur handicap, ils se sentaient en sa compagnie pleinement heureux et « normaux ». Dimitri avait la même compassion pour les animaux qui, en retour, s’attachaient à lui spontanément. Outre cette commisération spontanée à l’égard des faibles, il manifesta très tôt un sens aigu de l’équité. Sa droiture et une grandeur d’âme précoces frappaient tous ses proches.

La famille était croyante, quoique non pratiquante. « Tous aimaient Dieu et les hommes », selon les termes de Z. Hippius, cousine de la mère (Dimitri Mérejkovski, son mari, était le parrain du petit Dima). Les parents étaient tous deux bons musiciens et d’un grande culture. Sophie Alexandrovna lisait régulièrement les Évangiles à ses enfants, composait pour eux des prières. Quelques mois avant sa mort, elle en dédia une à Dimitri, alors âgé de dix-sept ans : « Reçois, ô Père miséricordieux, la prière de tes enfants. Visite-les secrètement et accorde-leur de longs jours de joie et de santé, ainsi qu’une affection réciproque. Apporte la rosée céleste aux produits de la terre. Emplis nos demeures de ta paix et de ton allégresse. Rends-nous capables, Seigneur, d’un amour parfait, ignorant toute peur. Amen ». Nous retrouvons le texte de cette prière dans le journal du jeune Dimitri pour l’année 1929 (11 février). Elle semble avoir joué un rôle important dans son existence, vouée tout entière à la charité et à la compassion pour tout ce qui vit.

Sophie Alexandrovna, pédagogue de formation, consacrait beaucoup de temps à ses enfants, partageant avec eux les richesses de son univers spirituel. À Odessa, où la famille s’était installée peu après la naissance de Dimitri, elle avait créé une école novatrice où l’on stimulait la créativité des enfants. Elle-même y enseignait le catéchisme, s’efforçant de transmettre avant tout aux jeunes l’esprit vivant de l’Orthodoxie. Elle avait été, à Odessa, un des premiers juges de paix, et s’occupait, en outre, d’œuvres caritatives dans les quartiers pauvres de la ville. Cette action sociale lui sauva la vie quelques années plus tard, quand elle fut arrêtée par la Tchéka, en 1919, grâce au témoignage en sa faveur d’un jeune tchékiste qui la connaissait pour son travail avec les indigents.

L’arrestation de sa mère fut l’occasion, pour Dimitri, d’un premier contact, assez malheureux il est vrai, avec l’Église ; ébranlé par l’événement, il s’était rendu à l’église d’un couvent proche, mais il n’avait pas l’habitude de participer aux offices et resta planté au milieu des fidèles en tenant les mains derrière le dos, ce qui lui valut une vive remontrance d’une moniale. « Cette critique maladroite suffit à décourager son âme sensible et à l’écarter du chemin de l’Église », notera A.N. Hippius (ibid.).

L’émigration

Traduit du russe par Anne Prokofieff à partir de textes réunis par Tatiana Victoroff. Paru dans Le Messager Orthodoxe, n° 140, 2004.

[1] Les précisions concernant les années d’enfance du Père Dimitri sont tirées du Journal manuscrit d’Anne Nicolaévna Hippius, sa tante, dont le métropolite Euloge (Guéorguiévski) dira, lors d’une réunion à la mémoire du Père Dimitri : « Cette femme d’une grande spiritualité, une juste authentique, eut une grande influence spirituelle sur le jeune Dimitri, qu’elle aimait beaucoup ». (Archives E.D. Klépinine-Arjakovsky, Paris).

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