Père Dimitri Klépinine

Le ministère

Père Dimitri arriva rue de Lourmel le 10 octobre 1939, quelques jours avant la fête paroissiale. Le Père Serge Boulgakov, qui célébrait de temps à autre à l’église du foyer, se réjouissait de la nomination de son ancien élève. Les paroissiens découvrirent très vite l’infinie bonté de leur nouveau pasteur, sa douceur et sa promptitude à venir en aide à chacun. Mais quand il s’agissait de défendre la vérité du Christ, il savait se montrer inflexible. Son entente avec Mère Marie fut immédiate, malgré leur différence d’âge et de caractère. Ils travaillèrent ensemble en parfaite intelligence pour l’« Action orthodoxe », suivant un idéal commun qui allait les mener tous deux jusqu’au martyre.

Une de leurs activités était la visite des hôpitaux psychiatriques, à la recherche de Russes oubliés de tous ou se trouvant là par erreur. Une femme rapporte comment Père Dimitri l’a sauvée de la dépression : « Il entreprit de me soigner lui-même, sa thérapeutique consistant à me détourner de mon malheur en me parlant du malheur des autres et de la nécessité de leur venir en aide. Il m’emmenait dans les hôpitaux et les orphelinats, me confiant des enfants abandonnés. Grâce à lui, je cessai de me concentrer sur moi-même et retrouvai peu à peu mon équilibre ».

Dans ses Mémoires, Sophie Pilenko, la mère de Mère Marie raconte : « Les dernières années, une grande paix régnait sur notre paroisse. Au plus fort de la guerre, au milieu de toutes les horreurs, on y sentait une spiritualité intense, l’amour du prochain, le souci permanent de secourir les plus malheureux. Père Dimitri avait beaucoup d’enfants spirituels qu’il s’efforçait de réconforter dans leurs épreuves. Bien que maladif et souvent sans forces, il ne refusait jamais ses services, allant au-devant de toute requête ou demande d’offices. Il lui arrivait d’assurer deux ou trois enterrements par jour, dans des cimetières éloignés et par tous les temps. Il s’agissait le plus souvent d’indigents. À peine rentré chez lui, le temps d’une collation, voilà qu’on amenait encore un défunt, et il repartait... » Les enterrements étaient particulièrement nombreux à Lourmel car l’église était d’accès facile pour les fourgons funéraires. Mère Marie y avait accroché une grande toile, avec des anges brodés dans les coins, sur laquelle elle brodait les noms de tous les défunts.

Pour magnifier les offices, elle brodait aussi les vêtements sacerdotaux du Père Dimitri pour chaque fête. Constantin Motchoulski [1] décrit ainsi l’office de Pâques 1940 : « Mère Marie avait cousu pour le Père un vêtement pascal de soie blanche sans aucun ornement, si ce n’est, finement brodé de soie rouge sur la chasuble, le monogramme « Jésus-Christ- Alpha et Oméga ». La ville était plongée dans les ténèbres. Les sirènes hurlaient dans la nuit. La procession pascale, portant bannières et icônes, traversa la cour et s’arrêta devant le foyer. Père Dimitri frappa par trois fois à la porte : les battants s’ouvrirent, et un océan de lumière anéantit les ténèbres. [...] Père Dimitri semblait voler au milieu des fidèles, soulevant son léger vêtement de soie blanche à chaque pas, telles des ailes. Il cria sa joie en Christ d’une voix sonore, triomphante, pleine d’allégresse : « Christ est ressuscité ! » La foule s’écartait à son passage, faisant s’agiter les petites flammes pascales, et une joyeuse clameur lui répondait en cascade : « En vérité, Il est ressuscité ! » Mais le voilà déjà devant l’autel, où il prononce une petite litanie avant de s’engouffrer de nouveau dans la foule, étincelant de blancheur, transporté, resplendissant au milieu des fleurs. Il me fit penser à l’ange qui roula la pierre devant le tombeau du Seigneur... Mère Marie se tenait près de l’autel, le visage éclairé par les cierges : ses yeux étaient pleins de larmes de joie. [...] Tous communièrent pendant la liturgie. Père Dimitri lut l’Évangile avec solennité : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu, et le Verbe était Dieu ». Au-delà des minces murs de la petite église aménagée dans un ancien garage, les ténèbres de la guerre et du printemps terrible de 1940 s’épaississaient, tandis qu’à l’intérieur, dans une clarté paradisiaque, résonnaient les paroles éternelles : « Et la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point arrêtée » ».

Ce furent les dernières Pâques avant l’occupation de Paris, suivie bientôt des journées tragiques de mai et juin 1940. Des Russes furent arrêtés et envoyés au camp de transit de Compiègne, au nord de Paris. Rue de Lourmel, un « Comité d’aide aux détenus de Compiègne » fut organisé, qui envoyait des colis alimentaires aux prisonniers. Père Dimitri célébrait régulièrement des offices d’intercession pour le salut de la Russie.

Puis commença la persécution des Juifs. Quand elle s’intensifia, en 1942, il s’avéra que les certificats de baptême pouvaient jouer un rôle déterminant, servant en quelque sorte de « sauf-conduit ». Père Dimitri n’hésita pas à les délivrer largement. Il eut ainsi bientôt dans ses fiches près de quatre-vingt nouveaux « paroissiens ». La plupart avaient besoin du certificat pour échapper aux persécutions, mais certains désiraient véritablement se convertir et Père Dimitri leur faisait alors suivre la préparation coutumière. Un incident donna toute la mesure de sa détermination et de son courage : les autorités diocésaines orthodoxes lui ayant réclamé la liste des personnes baptisées depuis 1940, il leur répondit : « Tous ceux qui m’ont demandé le baptême l’ont fait indépendamment de toute motivation étrangère et sont devenus mes enfants spirituels. Ils sont désormais sous ma protection. Votre démarche est due visiblement à des pressions extérieures et revêt un caractère policier. En conséquence, je suis contraint de rejeter votre demande » (document cité par G. Raevsky : « Vingt ans après », La Pensée Russe, Paris, 1er août 1961).

La situation devint critique. Il fallut trouver d’urgence des cachettes, en premier lieu pour les épouses et les enfants des Juifs déjà arrêtés. Le foyer de la rue de Lourmel devint ainsi un refuge où l’on parvint à cacher de nombreuses personnes, jusque dans l’oratoire. Père Dimitri céda sa chambre à toute une famille. « Tous ces malheureux sont mes enfants spirituels, répétait-il. L’Église a, de tous temps, été un refuge pour les victimes de la barbarie ! »

Le martyre

Traduit du russe par Anne Prokofieff à partir de textes réunis par Tatiana Victoroff. Paru dans Le Messager Orthodoxe, n° 140, 2004.

[1] C. Motchoulski (1890-1948) - historien de la littérature russe et critique littéraire.

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