Mère Marie

Une maison ouverte, dans une époque apocalyptique

Elle devint donc religieuse dans cette Église de l’émigration russe, traversée alors par un courant évangélique. Mère Marie se sentit appelée à se donner entièrement aux plus pauvres. Sans argent, mais grâce à toutes sortes d’amis, en particulier des amitiés oecuméniques, elle put acheter une maison, d’abord villa de Saxe, dans le 7e arrondissement de Paris, puis rue de Lourmel, dans le 15e. Cette maison ne peut pas vraiment être appelée un monastère, parce qu’elle accueillait toutes sortes de gens : des sans-abri, des clochards, d’anciennes prostituées que mère Marie cherchait à tirer de la prostitution, des malades envoyés dans des hôpitaux psychiatriques parce que personne ne comprenait leur langue. En même temps, elle pouvait recevoir des choeurs catholiques de passage à Paris.

C’était une maison très ouverte, qui s’éloignait du modèle de monachisme orthodoxe. Celui-ci est traditionnellement un monachisme cloîtré. Mais mère Marie pensait que les temps avaient changé, et qu’elle appartenait à une autre époque, une époque apocalyptique, dans laquelle il fallait aller jusqu’à sacrifier son confort spirituel. L’essentiel était de venir aux gens, de les aider, de les aimer, d’être des témoins de l’amour sans limites dont parle le moine de l’Église d’Orient, le père Lev Gillet. On oublie souvent de citer l’influence très importante qu’a eue sur mère Marie celui qui signait ses livres "un moine de l’Église d’Orient". Ce moine a été un des premiers à vivre dans cette maison et à y célébrer les offices. Et cet amour sans limite envers les plus pauvres se manifestait dans les actes de mère Marie : elle allait entre autres sur les marchés des Halles, et récupérait ce qu’il restait aux marchands. Elle visitait aussi les clochards dans les bistrots autour des Halles, et parfois les ramenait chez elle.

Cette femme exceptionnelle n’a pas hésité à protéger des juifs durant la deuxième guerre mondiale. Mère Marie avait un ami juif, Élie Fondaminsky, qui s’était fait baptiser après avoir été arrêté et transféré en camp de concentration. À ce moment-là, mère Marie se sentit appelée à venir au secours des juifs. Elle les accueillit dans sa maison, et le prêtre qui avait remplacé alors le moine de l’Église d’Orient leur délivrait des faux certificats de baptême, pour leur permettre de passer en zone libre.

Les juifs savaient que mère Marie était résistante. Lors de la rafle du Vél’ d’hiv’, j’ai été contactée par un ami juif pour venir au secours d’une mère juive et de sa fille prises dans la rafle, et mère Marie réussit à les sauver. Jusqu’en 1943, mère Marie pu ainsi aider les juifs. Ce qu’elle faisait n’était pas toujours compris des orthodoxes, et on dit même qu’elle fut trahie par quelqu’un de sa maison. La Gestapo est venue arrêter son fils, Youri, ainsi que Théodore Pianov, qui était son secrétaire, et le prêtre, le père Dimitri Klépinine. On lui fit savoir que si elle venait à la Gestapo, on les libérerait. Mère Marie s’y rendit, et fut arrêtée elle aussi pour être déportée au camp de Ravensbrück, où elle finit ses jours.

"Mon bûcher brûlera ici, sur une terre étrangère"

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