Les quatre saints martyrs de l’Action Orthodoxe

"Une « conversion » qui s’est propagée de l’un à l’autre"

Ce qu’il y a d’extraordinaire dans le cas du "groupe de l’Action orthodoxe", c’est que ce fut une réponse croisée, une réponse polyphonique, une "conversion" qui s’est propagée de l’un à l’autre, le destin de ces quatre martyrs s’est providentiellement entrecroisé, et cela aussi est un miracle ! Les voir réunis sur la même icône est un encouragement fantastique pour notre temps. Les saints sont au milieu de nous. Et chaque jour et en tout lieu, nous sommes appelés au sacrement du frère.

Pour mère Marie et son fils Youri, ce lien est non seulement biologique, mais spirituel : si Youri a accepté à quatorze ans la profession monastique de sa mère, il a aussi adhéré à ses projets ecclésiaux, il est devenu sous-diacre, a appris non seulement à lire en slavon, mais à comprendre l’ordo. C’est d’ailleurs à son intention que fut composée, à l’église de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu, rue de Lourmel, à Paris, une table des lectures suivant les cycles liturgiques et que furent initiés des cours de formation de psalmistes. C’est Youri qui, à vingt ans, orna la cour de la paroisse de "Lourmel", lors de leur dernière semaine sainte, célébrée ensemble en 1942, lorsque la guerre et l’Occupation attirant de si nombreux paroissiens à l’église, il fut décidé de vénérer l’épitaphion [voile sur lequel est représenté la mise du Christ au tombeau et qui est porté en procession et vénéré par les fidèles durant les célébrations liturgiques du vendredi et du samedi de la semaine sainte] et de célébrer les vêpres de Pâques à l’extérieur.

C’est en toute connaissance de cause que Youri est entré en résistance active contre les persécutions nazies. C’est dans la poche de son imperméable que l’officier S.S. Hoffmann a trouvé un mot qu’une dame juive adressait au père Dimitri, le suppliant, en février 1943, de lui fournir un certificat d’appartenance à la paroisse : preuve accablante ! Youri aurait pu se disculper, il ne l’a pas fait ; comme il a refusé plus tard l’offre d’un officier du camp de transit de Compiègne qui lui proposait la vie sauve contre un engagement dans l’armée d’intervention en Russie du général Vlassov. "Je suis fier de partager le sort de maman", écrivit Youri à son père, à l’heure où il savait déjà sa mère déportée en Allemagne. Lors de leur dernière entrevue en mars 1943, mère Marie et Youri, en se disant "À Dieu", ont convenu de réciter à la même heure la prière qui ponctue les 40 Kyrie, eleison de l’office des heures : "Toi qui en tout temps et à toute heure, au ciel et sur la terre, es adoré et glorifié, Christ Dieu..." À Ravensbrück, en janvier 1944, mère Marie ne pouvait pas savoir - humainement savoir - que son fils venait de mourir, mais pourtant elle l’a su mystiquement. Elle a dit à son amie française Rosane Lascroux : "Youri est mort".

Quant aux liens entre Élie (Ilia Isidorovitch Fondaminsky-Bounakov) et Élisabeth Skobtsov, future mère Marie, ce fut d’abord une fraternité d’armes : tous deux avaient été en Russie membres du parti socialiste révolutionnaire (S.R.), tous deux y avaient eu des responsabilités importantes au comité central, y représentant leur région : Moscou pour Élie, Anapa pour Élisabeth. Tous deux avaient senti le danger du dérapage de l’action révolutionnaire terroriste vers une folie de destruction et finalement une folie dominatrice qui allait tomber dans les travers qu’elle était censée combattre dans l’autocratie : la dictature. Ils avaient adhéré à l’aile modérée du parti puis, voyant l’extrémisme triompher, avaient pris leurs distances. Élisabeth et Élie se sont retrouvés à Paris ; en 1930, de révolutionnaire qu’il avait été, Élie était en train de se rapprocher des chrétiens démocrates ; en 1932, Élisabeth Skobtsov devenait la moniale Marie.

"Jamais je n’ai été aussi heureux !"

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