Les quatre saints martyrs de l’Action Orthodoxe

"Jamais je n’ai été aussi heureux !"

Il y a une photographie émouvante des Skobtsov et des Fondaminsky, prise au printemps 1932, juste après la prise de voile de mère Marie. Élie et sa femme Amalia accueillent mère Marie à Cabris-sur-Grasse, dans les Alpes-Maritimes, où les enfants Eltchaninoff, Youri Skobtsov et sa grand-mère Sophie Pilenko passent des vacances. De son écriture d’enfant, Youri note au bas du cliché : "Maman vient nous visiter habillée pour la première fois en moniale". On peut imaginer ce que représenta pour Fondaminsky de voir sa compagne de lutte revêtue de la tenue monastique : ce fut un jalon de plus sur son chemin vers l’Église. Aussitôt Élie, qui était fortuné, se mit à financer beaucoup de projets de la moniale orthodoxe. Il le fera avec discrétion et tact, de même qu’il aidera beaucoup de Russes dans le besoin. Marie Struve-Eltchaninoff se souvient qu’à la mort de son père, le père Alexandre Eltchaninoff [prêtre à la cathédrale Saint-Alexandre-de-la-Néva, à Paris, après avoir commencé son ministère pastoral à Nice ; décédé en août 1934], ils habitèrent encore un certain temps rue Daru. Élie venait les voir, les bras chargés de cadeaux. En entrant, il annonçait : "On va au cirque. Quand je me lève en sachant que je vous emmène au cirque, je me lève le coeur en fête". À Tamara Eltchaninoff il demandait avec malice : "Acceptez-vous dans votre maison, rue Daru, un juif non encore converti ?" Certains des assistés d’Élie ne sauront pas d’où vient l’argent : "Ils seraient bien capables de le refuser", disait Élie à mère Marie avec humour.

Mais c’est sur le plan spirituel que leurs liens vont être les plus forts : comme mère Marie, Élie assiste aux réunions de la Société philosophique et religieuse fondée par Nicolas Berdiaev et il finance sa revue Put’ ("La Voie") ainsi que la revue de Georges Fedotov, Novyï Grad ("Cité Nouvelle"), dont il est membre du comité de rédaction. Des revues orthodoxes... D’aucuns s’étonnent : "Fondaminsky, le juif, se serait-il converti ?" Il se serait sûrement converti sans les Allemands, il le dit à ses amis de Novyï Grad et du "Cercle" (Kroug), qu’il a créé, et qui se réunissent à la barbe des nazis, tantôt à Clamart, chez Berdiaev, tantôt chez les Fondaminsky, en plein Paris. Oui, il se sent chrétien, se juge "indigne" du baptême, mais surtout il ne veut pas que son baptême soit interprété comme une échappatoire à la souricière nazie. Il assiste aux offices à l’église, rue de Lourmel, où sa haute silhouette se remarque aussitôt, d’autant qu’il aime se mettre toujours à la même place. Ce n’est que lorsque la souricière se referme sur lui, en été 1942, et qu’il est prêt au martyre, qu’il demande le baptême. Le père Constantin Zambrjitskiï, qui le baptise en prison, rapporte à mère Marie son message : "Jamais je n’ai été aussi heureux. Merci". Mère Marie, avec sa fougue habituelle, veut à tout prix le faire évader pendant son transfert à l’hôpital du Val-de-Grâce, rendu nécessaire par son état de santé. Mais Élie envoie un autre message à la moniale : "Ne faites rien, je veux être auprès de mes frères". Quand Constantin Motchoulsky interroge mère Marie sur leur ami commun, la moniale lui dit : "Élie Fondaminsky est de la pâte dont on fait les saints". "L’idée juive" de mère Marie, qu’elle exprime dans son poème de 1942 "L’étoile de David", est que les persécutions que subissent les juifs sont un appel, un signe :

"Israël, tu es encore persécuté
Mais qu’importe la haine des hommes
Si, dans l’orage du Sinaï,
Elohim à nouveau te questionne."

Elle va développer cette idée dans deux pièces, deux "mystères" qu’elle écrira au plus fort des persécutions nazies contre le peuple juif : "Les Soldats" et "Les Sept Coupes". La dernière coupe de la colère de Dieu ne se déverse pas sur l’humanité, car un juif reconnaît en Jésus le Messie. Il est évident qu’elle pense à son ami Élie qui, interné à Compiègne, vient de recevoir le baptême.

"Et ce juif-là, le connaissez-vous ?"

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