Les quatre saints martyrs de l’Action Orthodoxe

"Et ce juif-là, le connaissez-vous ?"

Les liens entre Youri et le père Dimitri se sont tissés d’abord rue de Lourmel, où le jeune prêtre, récemment ordonné, est nommé en automne 1939, recteur de la paroisse créée par mère Marie. Youri est aimé par tous les pensionnaires du foyer, car il est gai, doux et serviable. Le père Dimitri célèbre souvent avec lui comme enfant de choeur, puis l’encourage à être lecteur, et bientôt Youri est ordonné sous-diacre. Mais leur destin va se nouer lors de la rafle du 8 février, car ce matin-là, c’est Youri seul qui est arrêté : le plus jeune d’entre eux, le plus fragile est pris comme otage. Mère Marie est absente de Paris. Le père Dimitri est sommé de se rendre le lendemain à la Gestapo, rue des Saussaies. Il connaît cet endroit sinistre, il y a accompagné beaucoup d’amis et de paroissiens sommés de prouver leur qualité d’ariens. Cette fois, il sait qu’il faut absolument sauver Youri que Hoffmann a promis de libérer, si les véritables responsables se dénoncent. Le prêtre est à son tour arrêté et c’est avec Youri qu’il sera emprisonné au fort de Romainville, près de la Porte des Lilas, d’où ils seront convoyés vers la rue des Saussaies, siège de la Gestapo, pour y être interrogés. Ils reconnaissent qu’ils ont aidé les juifs et, chose aggravante, qu’ils recommenceront, si on les relâche.

Théodore Pianov, le bras droit de mère Marie, qui a été, lui aussi, arrêté, mais qui a eu la chance de réchapper de Buchenwald et de raconter la teneur des interrogatoires de la Gestapo, a laissé ce témoignage émouvant : "Votre rôle de prêtre ne comportait pas l’obligation d’aider ces Youpins", hurlait l’officier au père Dimitri après l’avoir frappé. - "Et ce juif-là, le connaissez-vous ?", - lui répondit le père Dimitri en désignant sa croix pectorale. Une gifle envoya le prêtre par terre. Dimitri, Théodore et Youri furent convoyés dans la cour au moment où les secrétaires allemandes sortaient pour leur pause de midi. Apercevant le prêtre dont la soutane était déchirée et les cheveux en bataille, elles se mirent à se moquer de lui : "Jude, Jude !". Youri se mit à pleurer. "Ne pleure pas, lui murmura le père Dimitri, songe que Jésus a subi bien pire dans le prétoire".

Internés ensemble à Romainville, mère Marie, Youri et le père Dimitri connurent un internement paradoxalement heureux, car vécu comme une forme nouvelle d’apostolat. La tension durant l’hiver 1942-43 à Paris avait été intense. Anastasie Stegelman-Lebedev rapporte ces paroles de mère Marie prononcées au plus fort des rafles et des arrestations. La jeune Anastasie, qui vivait à Lourmel, s’était inquiétée : "Et que va-t-il arriver si les Allemands débarquent ici ?" Sur quoi, la moniale avait dit calmement : "Ils vont sûrement nous arrêter et nous envoyer dans l’un de leurs camps". Ils étaient prêts, les membres de l’Action orthodoxe, et maintenant, à Romainville, ils étaient prisonniers tous ensemble et ils organisèrent aussitôt des réunions de prière et d’aide aux autres prisonniers les plus éprouvés.

Puis, ce fut le transfert des hommes à Compiègne et, quelques semaines plus tard, le départ des femmes vers l’Allemagne. L’administration du camp de Royallieu réunit le clergé, tant catholique qu’orthodoxe, dans le même baraquement et plaça le père Dimitri et Youri ainsi que deux autres prêtres dans la même chambre. La caserne avait servi de camp dès le début de l’Occupation et une chapelle y existait, avant d’être fermée en 1943. Le père Dimitri et Youri entreprirent d’en aménager une aussi dans leur baraquement : par l’entremise d’André Morozov [membre actif de l’Action chrétienne des étudiants russes (ACER)], qui travaillait à Compiègne, le métropolite Euloge [(Guéorguievsky), qui dirigea l’archevêché des paroisses russes en Europe occidentale de 1921 à 1946] leur fournit un antimension [voile liturgique, placé sur l’autel, dans lequel sont cousues des reliques de saints et sur lequel est célébrée l’eucharistie], Tamara Klépinine put transmettre à son époux les vases sacrés, l’encens, quelques icônes en papier, des partitions liturgiques, son diapason. Ils purent ainsi célébrer deux liturgies quotidiennes : l’une avec Youri avant la levée du couvre-feu, l’autre avec les autres orthodoxes du camp qui purent ainsi chanter dans le choeur et communier. Des Grecs, des Serbes et des Géorgiens participèrent à ces offices. Youri se préparait à la prêtrise, ses lettres à son père en témoignent, de même que celles, clandestines, que le père Dimitri envoyait à sa femme : "Je prépare Youri à la prêtrise, j’essaie de lui transmettre tout ce que j’ai reçu du père Serge Tchétvérikov [aumônier de l’ACER de 1924 à 1939] et de la spiritualité de l’archevêque Vladimir [(Tikhonitsky), évêque auxiliaire du métropolite Euloge à Nice, auquel il succédera en 1946]. [...] Dis à babouchka que Youri se conduit très bien, qu’il est courageux et joyeux". Quant à Youri, il écrivait à son père : "Nous vivons ici comme dans un monastère, grâce aux liturgies quotidiennes, notre vie s’est transfigurée. [...] Dima [le père Dimitri Klépinine] et moi, nous nous tutoyons et il me prépare au sacerdoce. [...] Il faut savoir comprendre la volonté de Dieu, or être prêtre m’a toujours attiré, simplement la vie parisienne avait émoussé ce rêve, ainsi que l’illusion de "quelque chose de mieux ", comme s’il pouvait y avoir quelque chose de mieux !"

En décembre 1943, Youri et le père Dimitri furent convoyés vers Buchenwald, placés ensemble dans le "petit camp" pour la quarantaine et l’enregistrement. Le voyage éprouvant, le spectacle de ce camp de travail forcé, où les détenus étaient traités pire que des bêtes, fut un choc. Youri commença à se couvrir de furoncles, fut immédiatement repéré comme malade et chargé dans un camion avec d’autres invalides qui revint vide. Père Dimitri fut d’abord immatriculé comme "Français", mais voyant comment étaient traités les détenus russes, il arracha le triangle "F" et demanda un "R", ce qui lui valut immédiatement d’être affecté au camp annexe de Dora où, dans le fameux tunnel, étaient fabriquées les fusées V2. Son affectation au commando "Terrassement" était une condamnation à mort, l’espérance de vie y était de quinze jours. Le 9 février 1944, il expirait.

Une personnalité "invulnérable et invincible"

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