Les quatre saints martyrs de l’Action Orthodoxe

Une personnalité "invulnérable et invincible"

Quant aux liens qui unirent mère Marie et le père Dimitri, ils furent providentiels. Leur archevêque, le métropolite Euloge, avoua dans l’homélie qu’il prononça en juillet 1944, lors de l’office funèbre célébré à la mémoire du père Dimitri, son angoisse d’avoir dû nommer ce jeune prêtre inexpérimenté recteur d’une paroisse "difficile", dans un foyer dirigé énergiquement par mère Marie qui avait eu maille à partir avec d’autres prêtres, mais, ajoute le métropolite : "Grâce à Dieu, mes craintes étaient vaines : j’appris à ma grande joie qu’entre mère Marie et le père Dimitri s’était établie une solide amitié qui reposait sur une compréhension et un respect réciproque et en outre, sur une qualité rare dont Dieu avait largement pourvu père Dimitri : sa totale abnégation et son absence complète d’amour-propre, purement humain. Il était curieusement indifférent à ce genre d’amour-propre, et cette haute et rare qualité chrétienne le rendait invulnérable et invincible".

Une paroissienne malade, dont le père Dimitri s’était beaucoup occupé dans les premières années de sa prêtrise, en 1937-38, témoigne : "Je rencontre le père Dimitri sous une pluie battante, il est trempé, mais il rayonne : il vient d’être nommé recteur à "Lourmel". Mère Marie, ravie, offre un logement à sa famille".

Ils se connaissaient, en fait, depuis longtemps, s’étaient croisés à Constantinople, puis en Serbie, mais surtout dans les congrès et les camps de l’ACER : à Montfort-l’Amaury, à Bierville, à Boissy-L’Aillerie. Le père Dimitri s’était rendu aux conférences que Nicolas Berdiaev organisait rue de Lourmel, il y avait déjà célébré, il en avait humé l’air si particulier. Il se sentait prêt à travailler avec cette moniale pas tout à fait ordinaire. De plus, ils avaient le même confesseur, le père Serge Boulgakov. Aussi, le roman d’Elena Mikoulina, Mère Marie, paru en URSS dans les années soixante-dix, qui dépeint le jeune prêtre Dimitri totalement écrasé par la personnalité de la moniale de treize ans son aînée, qui lui dicte la conduite à tenir à l’égard des juifs pendant l’Occupation, est complètement fantaisiste : tous deux ont agi de concert, car, de tempéraments opposés, ils se complétaient. Mère Marie proclamait haut et fort sa "résistance", le père Dimitri agissait dans la discrétion et la conspiration. Il acquit assez vite son autonomie, tant dans sa paroisse qu’au sein de l’Action orthodoxe, et il lui est arrivé de tempérer l’ardeur guerrière de mère Marie. Un jour où, dans la cantine pleine de monde, ils écoutaient à la radio des collaborateurs notoires donner libre cours à leur amour pour Hitler, mère Marie ne put s’empêcher de souhaiter qu’une fois la guerre terminée, on leur fasse payer leur traîtrise. Le père Dimitri la reprit : "Ne pensez-vous pas, mère Marie, qu’il y a eu suffisamment de haine et de sang ?" Constantin Motchoulsky [critique littéraire, professeur à l’Institut Saint-Serge et membre de l’Action orthodoxe], qui rapporte cet échange, écrit que mère Marie rougit et s’excusa. Pleine d’égards pour la pastorale de son recteur, la moniale lui confectionnait avec amour de splendides vêtements sacerdotaux. On peut les admirer encore dans la paroisse Saint-Séraphin, rue Lecourbe, à Paris.

La sainteté, comme "réalisation du plan de Dieu"

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