Une approche plus concrète du problème

Père Jean Gueit

Monseigneur, Pères, Frères et Sœurs,

Arriver en dernière position sur le même sujet présente à la fois des avantages et des inconvénients . Je vais donc essayer de faire pour le mieux afin de ne pas répéter tout ce qui a été dit mais en tentant répondre à l’attente de Michel Sollogoub, telle qu’il l’a formulée ce matin : travailler sur le sens de l’Eglise en s’efforçant d’atténuer et de surmonter nos tensions.

Revenons brièvement et synthétiquement sur les deux piliers de l’ecclésiologie orthodoxe, l’eucharistie et la territorialité, qui ensemble constituent l’ « ecclésiologie de communion » dont les fondements sont par essence et par définition théologiques et canoniques comme nous l’ont rappelé successivement Michel Stavrou et le Père Nicolas (Ozoline).

Tentons de transposer ces approches sur un terrain accessible, ou plutôt pratique, aujourd’hui. L’expérience montre en effet (je pense notamment aux travaux de la « commission sur l’Eglise locale » transformée en « commission sur l’avenir de l’Archevêché », mais aussi à d’autres articles et débats) que nous pouvons utiliser les mêmes mots et les mêmes notions - Eglise locale, ecclésiologie eucharistique, ecclésiologie territoriale - à longueur de réunions et d’articles pour constater en fin de compte que nous ne leur donnons pas le même sens ou contenu. Phénomène sans doute banal, qui n’en demeure pas moins la source de nos difficultés, de nos tensions, de nos souffrances.

Assurément tous les canons, sans exception, ont été adoptés par définition dans un contexte historique déterminé (Père Nicolas a largement développé ce point en dégageant trois phases ; tout le monde s’accordera en principe sur ce point). Mais, quel que soit le contexte historique qui a pu susciter tel ou tel canon, l’important est de savoir si nonobstant ce contexte, ont été préservés dans tous les cas les référents théologiques. Bien évidemment les situations ont fait évoluer les canons. Le métropolite Jean de Pergame (Zizioulas) pour ne citer que lui, en accepte parfaitement le principe mais à condition précisément que ne soit pas altéré l’esprit, ou la théologie fondamentale sous jacente.

Le canon 34 apostolique, (cité par les trois intervenants), synthétise à notre sens les deux critères, eucharistique et territorial, ce qui suggère qu’ils ne peuvent être dissociés. C’est sur ce point qu’interviennent semble-t-il les nuances d’approche. Certains suggèrent que le critère eucharistique se suffit à lui-même pour caractériser toute l’ecclésiologie orthodoxe. Pour d’autres, (Nicolas Lossky par exemple), il suffit d’affirmer à l’inverse la seule « ecclésiologie territoriale », sous-entendant bien évidemment que la « territorialité » implique nécessairement et préalablement l’ecclésiologie eucharistique. Or il semblerait (cela a transparu dans certains exposés), que fonder l’ecclésiologie sur l’ « eucharistie » seule n’implique pas obligatoirement la prise en compte des critères de la « territorialité ».

L’ « ecclésiologie eucharistique » fonde la combinaison indissociable de la primauté et de la conciliarité, puisque nous pouvons dire que cette combinaison est le prolongement de celle de la structure liturgique eucharistique, en fait du fonctionnement de toute « ecclesia » : le proestos ne peut rien sans l’assemblée (en fait il n’a pas de raison d’être sans assemblée), l’assemblée ne « peut rien », c’est-à-dire ne peut célébrer l’action de grâces sans le proestos qui « rend présent » la « prêtrise du Christ » et qui va élever l’offrande présentée par l’assemblée. Souligner le rôle du laïcat qui représente le « sacerdoce royal » est tout à fait légitime à condition de ne pas le dissocier ou de l’opposer au « sacerdoce ordonné » qui fait partie du sacerdoce royal ; mais entre les deux il y a une « répartition de rôles », dans un équilibre très délicat et instable qui se prête aux dérives dans l’un ou l’autre sens : un « primatisme autoritaire » ou, pour reprendre un concept appartenant à l’histoire politique, « une dictature d’assemblée », l’éternel dilemme entre la monarchie et la démocratie qui au demeurant ne sont pas des catégories ecclésiales. De fait le laïcat oscille largement entre la soumission (et non pas l’obéissance) et le « contre-pouvoir » qu’il considère à tort pouvoir justifier au nom du « sacerdoce royal », provoquant à son tour des réactions très cléricales. Cette mauvaise et fausse dichotomie s’est exprimée le plus souvent, pratiquement dans tous les pays orthodoxes, dans la séparation radicale des fonctions liturgiques et sacramentelles des fonctions de gestion matérielle. (Actuellement, pour diverses raisons historiques, nous assistons à une incontestable affirmation d’un cléricalisme assez éloigné de cette première ecclésiologie eucharistique).

Par rapport à l’« ecclésiologie territoriale » se pose la question de savoir dans quelle mesure on peut suggérer une projection de cette structure - premier et assemblée - au niveau territorial telle qu’établie par le canon 34 apostolique. On peut dire qu’en affirmant que « les évêques doivent reconnaître un premier parmi eux et ne rien faire d’important sans lui, mais que celui-ci ne fasse rien d’important sans tous les autres, en précisant que c’est ainsi que sera glorifiée la Sainte Trinité », le canon 34 transpose au niveau territorial l’esprit de l’ « ecclésiologie eucharistique » ; en effet il pose synthétiquement le principe général de la « primauté d’amour », assurant l’unité parmi des égaux - primus inter pares - et de l’ « ecclésiologie de communion », égalité assurée par similitude et proximité. Il paraît à peu près évident que le canon 34 constitue la base de l’église locale-territoriale en tant qu’il concerne plusieurs diocèses formant une « métropole ». A ce stade, nous pouvons supposer et suggérer qu’il n’y a pas de difficulté.

La situation se complique au niveau supérieur, s’il y en a légitimement un, appelons-le pour simplifier le niveau « patriarcal » ; le principe d’un « primus inter pares » peut-il et doit-il être également transposable au niveau « universel », l’universalité de la terre habitée ? Le P. Nicolas (Ozoline) nous a dit que ce phénomène était lié directement à ce qu’il a appelé la « deuxième phase historique », la phase impériale ; il n’est pas certain que ce soit la seule explication ; d’autres facteurs sont intervenus, mais le plus important semble-t-il est que l’institution de la fonction patriarcale correspond à l’affirmation d’un premier parmi les métropolites que ceux-ci doivent « reconnaître » et inversement, conformément à l’esprit des dispositions de l’article 34. Qu’à partir de cette étape se soit développée une sorte de hiérarchisation de l’épiscopat, autour notamment de la distinction entre les membres du « synode » patriarcal et les non membres (le Père Job l’a évoqué) est un fait certain, un fait déviant cependant. Mais le principe d’un premier reconnu par les « pairs », correspond toujours à la même structure ecclésiologique : proestos pour l’eucharistie, protos pour la métropole, patriarche pour le « premier » des métropolites [1].

L’absence aujourd’hui de toute primauté - en tous cas, la non acceptation, sinon la non reconnaissance effective d’une primauté universelle - constitue à notre sens un des facteurs majeurs de la crise dans laquelle se trouve l’orthodoxie universelle. L’ecclésiologie « orthodoxe » ne constitue-t-elle pas cet équilibre certes délicat et instable entre les deux dérives de l’histoire de l’Eglise : la dérive ultra-primatiste de Rome et celle de la Réforme qui a éliminé tout « primatisme ». L’ « ecclésiologie de communion » qui combine « primauté et conciliarité », telle que résultant des dispositions canoniques évoquées s’applique ou devrait s’appliquer à l’universalité de l’Eglise ; tel a été l’esprit non formulé qui a présidé à l’établissement de la pentarchie.

Si le principe d’une primauté universelle minimale d’ « honneur et d’amour » est acquis, et à cette condition seulement, il convient ici d’évoquer « dans l’amour » les difficultés que posent l’existence du canon 28 (du concile de Chalcédoine) ou plutôt et surtout l’interprétation qu’en fait aujourd’hui le Patriarcat de Constantinople : l’obédience de l’ « omophore » de Constantinople sur l’ensemble de la diaspora orthodoxe dans le monde. Je veux témoigner ici, pour en avoir parlé sur place avec des personnes « représentatives », que le patriarcat de Constantinople en effet en est conscient et admet « qu’il faut y réfléchir et en discuter ». C’est déjà un point de départ...dans un contexte extrêmement difficile qui devrait susciter bienveillance et confiance, et non utilisation de ce contexte pour affaiblir davantage le Phanar. Car si l’interprétation du canon 28 par Constantinople est discutable, tout autant discutables sont les interprétations de l’ « autocéphalie » par les églises nationales ou plus généralement par les patriarcats en général qui sont tous devenus « autocéphalistes », contestant de manière plus ou moins avouée ou feutrée le principe même de toute primauté. Mais il faut l’admettre, cette justification « autocéphaliste » s’alimente volontiers de la dérive de l’interprétation du canon 28 par le primus inter pares qui pourtant devrait et doit le rester sauf décision conciliaire, vraisemblablement et en définitive « œcuménique »...Mais en attendant, il convient de briser ce cercle qui s’est refermé.

A propos de cette primauté, le p. Jean Meyendorf rappelait, il y a une trentaine d’années, que « le Siège de Constantinople est appelé à prendre, au sein de l’Orthodoxie, des initiatives en faveur de la conciliarité et de la coopération inter-ecclésiale, à exercer une sollicitude universelle dans l’esprit du 34° canon apostolique ».

En conclusion, insister sur la composante territoriale de l’ecclésiologie, ou sur le prolongement territorial du critère eucharistique, s’impose car la référence exclusive à la dimension eucharistique peut servir à justifier l’ « autocéphalisme », ce qui transparaît en filigrane dans certaines interventions. En effet affirmer que la catholicité de l’Eglise est présente dans un seul calice « épiscopal » peut conduire aisément à l’ « autosuffisance » de l’église locale et donc à l’autocéphalie close, en réalité la plupart du temps ethnique. Dans ces conditions, et c’est ce qui se passe, la conciliarité qu’implique la territorialité disparaît laissant place à une superposition et juxtaposition de diocèses totalement étrangères à l’ « ecclésiologie de communion » orthodoxe.

Or il est évident que la doxologie finale « afin que soit honorée et glorifiée la Trinité » du canon 34 implique ce principe d’intégrité territoriale du diocèse. Son non respect altère l’ « intégrité du calice » dans la mesure où l’intégrité territoriale repose sur l’intégrité du calice ou inversement l’intégrité du calice assure l’intégrité territoriale dans l’Esprit. Chevauchement et juxtaposition des diocèses signifie « chevauchement et juxtaposition des calices » ce qui est un non sens.

Certes nous sommes, ici notamment, dans cette situation de chevauchement pour des raisons circonstancielles qui nous ont dépassés, le Seigneur le sait et Il a été patient. Mais le temps vient où nous sommes à nouveau libres de notre destinée ecclésiale et ecclésiologique et donc responsables. Une seule évidence à notre sens ; quelles que soient les vicissitudes et les contraintes, superposition et chevauchement ne peuvent être justifiées en perspective pour les raisons rappelées. À ce propos, et dans ces conditions, les clivages évoqués, tels que « Fraternité/OLTR » ou « traditionalistes/modernistes » ne sont que de faux-semblants, des dérivés. La seule vraie question concerne l’avenir de l’ « ecclésiologie de communion » dans le contexte réel de notre territoire, c’est à dire de la présence d’orthodoxes aujourd’hui de toutes origines, y compris autochtones. Situation nouvelle et inconnue a priori du corpus canonique. Pourtant la solution peut-être cherchée, travaillée pourrait-on dire, dans l’esprit à partir des canons des premiers siècles, dans l’ordre suivant :

  • canon 8 des Pères du premier concile, canon instituant le principe de l’autocéphalie affirmant la plénitude, la catholicité de l’église locale, basée notamment sur l’élection de l’évêque par l’assemblée diocésaine ;
  • canon 34, qui fonde et fixe la synodalité, instaure l’assemblée des évêques reconnaissant (« élisant ») un premier, agissant dans le respect mutuel ;
  • canon 3 de Constantinople 1, fixant la primauté d’ « honneur », « d’amour », car cette primauté est incluse dans la conciliarité.

« Ce qui est impossible à l’homme est possible à Dieu ».

[1] Rappelons à ce propos que les premiers patriarcats portent un nom de ville, ce qui correspond à la reconnaissance d’un « premier » , métropolite ou archevêque , en fait tout simplement évêque de la ville « première », la plus importante. Les nouveaux Patriarcats , du 2° millénaire, on pourrait presque dire de la deuxième génération, du moins après celui de Moscou, portent en pratique, sinon formellement, le nom du pays (patriarcats de Serbie, de Roumanie, de Bulgarie, etc...) Il s’agit bien évidemment d’un processus qui accompagne le phénomène bien connu de l’ethno-phylétisme qui n’est pas étranger aujourd’hui, personne ne saurait en douter, aux difficultés qui nous préoccupent car il rejaillit aussi profondément sur la question de la légitimité canonique d’une « primauté universelle ». Le problème posé est bien celui du principe et non du contenu ; certaines voix en effet laisseraient entendre que la catholicité de l’Eglise est affirmée de manière définitive dans l’église « autocéphale », donc au niveau « territorial », quel que soit la taille de ce territoire (il peut être notamment national). Assurément les conditions de l’affirmation des primautés de Rome et de Constantinople accompagnent sans conteste les destinées de l’empire. Mais c’est très précisément sur ce point qu’il convient peut-être d’opérer la distanciation nécessaire entre les conditions historiques de l’établissement du principe et l’esprit qu’il véhicule au delà des circonstances et des intentions des acteurs de l’époque.

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