Élie Fondaminski dans l’émigration

Une rare bonté

Je n’ai jamais rencontré Bunakov-Fondaminski en Russie. Seuls l’écho de sa légende, celle d’un Lassale [1], d’un Invincible, était parvenu jusqu’à moi en ces temps lointains de la première révolution. C’est à Paris que je fis sa connaissance, peu après mon arrivée dans cette ville, tout à la fin de l’année 1925 ou au début de l’année 1926. Je ne saurais dire dans quelle circonstance a eu lieu notre rencontre, mais aussi loin que je remonte dans mes souvenirs d’émigration, je me revois dans le confortable salon des Fondaminski, en train de prendre le thé en compagne de quelques visiteurs, ou encore dans le bureau d’Elie Isidorovitch au milieu d’un conversation d’affaire ou d’un débat d’idée avec le maître des lieux, presque toujours en relation avec l’une ou l’autre de ses innombrables opérations littéraires ou publiques. Pendant quinze ans je fus son collaborateur dans toutes ses entreprises, et en particulier dans la revue La Cité nouvelle (Новый град), où nous avait rejoint Th.A. Stepun [2]. J’ai pu observer la vie familiale d’E.I, quand je fus son hôte dans la villa qu’il possédait à Grasse. Ai-je le droit de me dire son ami dans le sens russe du mot ? A vrai dire, je n’en sais rien. E.I. ne m’associait pas aux aspects intimes de sa vie, parlait peu de lui-même, de son passé. Il ne se plaignait jamais. D’autres l’ont sûrement mieux connu et plus profondément, mais, j’en ai bien peur, « les uns ne sont plus là, d’autres sont loin » [3]. Aussi me vois je contraint de reconstituer son portrait intérieur à partir de reflets et de fragments d’impressions extérieures.

La première chose qui frappait et conquérait chez Fondaminski était sa rare bonté. Elle semblait infinie. Il est diverses espèces de bontés. Celle d’E.I. se manifestait avec le plus d’éclat sous l’aspect de l’humilité. La douceur et la délicatesse qu’il montrait dans ses rapports avec les gens étaient en vérité étonnantes. Je ne l’ai jamais vu irrité, impatient ou même indigné. Il semblait disposé à accepter tout un chacun dans son commerce fraternel, à tout pardonner, à faire crédit par avance. La tolérance dont il savait faire preuve envers les convictions d’autrui, même les plus éloignées des siennes ou les plus opposées, était tout simplement inouïe dans le milieu de l’intelligentsia russe engagée. Il s’efforçait toujours de comprendre ce en quoi résidait la vérité ultime de son adversaire et d’emporter sa conviction plutôt que de battre en brèche ses arguments. Il s’affligeait souvent du fanatisme des russes de son milieu et de l’intelligentsia russe dans son ensemble, toujours prête à changer des divergences de vues en inimitié personnelle. Tel n’était pas le cas de Fondaminski, comme s’il n’avait jamais appartenu à cet « ordre », si estimé de lui, de l’intelligentsia russe. Il est vrai que cette tolérance s’explique en partie par la découverte qu’il avait faite de l’autre face de la réalité. Il fut l’un des rares à avoir su, à ce tournant historique, discerner le visage authentique, non caricaturé, tant de la vieille que de la nouvelle Russie. Mais les seuls éléments intellectuels ne suffisent pas à expliquer sa tolérance. « L’Église élargie » possède, elle aussi, ses fanatiques parmi nous. Chez E.I. la tolérance était l’expression de la bonté, laquelle savait prendre chez lui une forme active, preuve qu’il ne s’agissait pas seulement chez lui d’un dispositif de défense vital, qui souvent n’est que le masque de l’indifférence. E.I. aidait un grand nombre de gens tant matériellement que moralement. Il venait aux secours de ceux qui le méritaient comme de ceux qui ne le méritaient pas, sans ménager son argent. Or, comme on sait, l’argent est un indice de bonté plus fiable que les sourires.

Mais il est des présents plus précieux encore que l’argent et les sourires. E.I. attirait les gens que rongeait un chagrin personnel ou qui s’étaient égarés sur les chemins de la vie. On allait le voir non seulement comme un ami, mais comme une sorte de guide spirituel, un starets laïc. A notre époque de désarroi, d’égarement et de désespoir, le besoin d’un guide extérieur est plus fort que jamais. E.I. ne répugnait pas à cette fonction qui lui était échue. Il semblait même l’aimer, abandonnant sur ce point son habituelle humilité. Peut-être est-ce parce que les vérités morales lui apparaissaient plus claires, plus irréfragables que les vérités rationnelles, à propos desquelles il prêtait volontiers l’oreille à l’opinion d’autrui. Et pourtant, quelque absolus que fussent pour lui les impératifs moraux, E.I. n’était pas un guide spirituel rigoureux. Jamais il ne stigmatisait, jamais il n’imposait un fardeau trop lourd. Il compatissait, partageait le malheur d’autrui et donnait espoir. Son optimisme se révélait alors un remède miraculeux. On pouvait croire qu’il n’existait pas pour lui dans la vie de situations tragiques ou sans issue. Ou même qui exigent la mort ou quelque autre sacrifice douloureux, parfois pire que la mort. Cet optimisme se maintenait chez lui dans les circonstances les plus contraires. Il n’était pas la manifestation d’une vitalité naturelle, mais une confession de foi, l’expression d’un devoir moral. Aucun mot ne s’échappait plus souvent de ses lèvres que ce « parfait ! parfait ! » qui était son expression favorite. Il le prononçait parfois hors de propos, dans des circonstances fort éloignées de la perfection. E.I. resta fidèle à lui-même et à son éternel optimisme même pendant la dernière maladie de sa femme tendrement aimée, lorsque son état fut déclaré désespéré. Au cimetière encore, au dessus de la tombe d’Amalia Osipovna, il s’efforçait d’afficher sur son visage un sourire. Mais ce sourire avait quelque chose de dément.

Bien sûr, l’optimisme était une qualité précieuse pour un directeur de conscience [4] laïc. Par cet optimisme, E. I. faisait davantage penser au Lucas de Gorki qu’aux starets d’Optino. Non qu’il fût, à l’instar de Lucas [5] ou de Gorki, partisan du « rêve d’or » ou de « l’illusion qui nous élève » [6]. Mais il était constitutionnellement incapable d’infliger la moindre souffrance à un être humain. La vérité, même la vérité morale, devait s’écarter devant l’homme. L’amour de l’homme exigeait avant tout pour E.I. la consolation, le soulagement du malheur.

Si l’on considère que l’amour parfait doit être au-dessus de la pitié, force est d’admettre que l’amour d’E.I. n’était pas parfait, quoique infiniment supérieur à ce qu’entend par ce même mot un inhumain ascétisme. Mais une autre dimension manquait à son amour, et sur ce point l’ascétisme inhumain était sans conteste de son côté : celle d’une relation vraiment personnelle, ce qu’on peut appeler choix ou élection : di-lectio. Pour beaucoup de représentants de l’éthique monastique, mais cela vaut aussi pour Tolstoï, l’amour doit être égal pour tous, sans aucune préférence. Cependant, dans le cœur limité et non pas infini de l’homme, une telle égalité anémie l’amour, le rend tiède, sinon froid. Sans aucun doute, ils étaient nombreux parmi les amis d’E.I. ou parmi ses enfants spirituels à qui il apportait son aide, à se plaindre de son cœur si vaste, en prenant conscience qu’ils ne pourraient prétendre à une place exclusive dans son existence. E.I., du moins dans les années où je l’ai connu, n’avait pas d’amis, au sens où les romantiques comprenaient ce mot. Il était conscient de ce trait ou de ce défaut de son caractère et acceptait avec l’humour de l’humilité le reproche qu’on lui faisait de « fausse bonté ».

L’absence de haine chez E.I., son infinie tolérance si non envers le mal, du moins envers les méchants, son optimisme enfin, faisaient le désespoir de ses camarades de parti, et de beaucoup d’autres. Lorsqu’on lui parlait, on avait peine à se convaincre qu’il était ce même Bounakov l’Invincible qu’il avait été auparavant. Il ne reniait rien, ne maudissait rien dans son passé. Mais il était devenu chrétien et cela avait changé sa nature. Nous ne savons pas, et je doute qu’un vivant puisse encore raconter, comment s’était produite cette conversion. Ce fut apparemment un long processus, commencé dans les premières années de ce siècle, c’est-à-dire, dans les premières années de sa carrière révolutionnaire. Sans nul doute des crises ont-elles dû ponctuer ce parcours spirituel qui fut dans l’ensemble heureux. E.I. évoquait à mots couverts une de ces crises, et c’est seulement par conjecture, que nous pouvons y chercher la solution à l’énigme que constituait sa personnalité. Il disait avoir vécu un choc psychique profond, qui l’avait conduit à la maladie nerveuse, peut-être au seuil de la folie. Il était sorti renouvelé de cette crise, mais cela n’avait pas été facile. On dit de ceux qui ont vécu une conversion religieuse accompagnée d’une restructuration complète de leur personnalité qu’ils sont « renés ». Ce terme s’applique mal à E.I. À son propos, on pense plutôt à un beau vase, qui aurait été brisé, pour être ensuite soigneusement recollé. Les traces de restauration n’apparaissent pas au premier abord, mais se distinguent clairement pour peu qu’on l’observe attentivement. Ou peut-être faudrait-il recourir à une image organique. Les plaies les plus graves se referment, les os se ressoudent, mais les cicatrices demeurent. On relève parfois une incapacité musculaire, telle qu’une claudication. L’humilité, la tolérance, l’optimisme presque irréels dont faisaient preuve E.I. étaient sinon un masque dissimulant son visage, du moins une carapace où il s’enfermait, l’égide lui permettant de repousser les monstres qu’il avait entrevus un jour au fond du chaos.

Le Christianisme d’Élie Fondaminski

[1] Homme politique allemand, Ferdinand Lassalle (1825-1864) participe au mouvement révolutionnaire, puis s’oriente vers le socialisme réformiste.

[2] Théodore Stefun (1864-1965), philosophe et essayiste, a vécu en Allemagne.

[3] Vers de Pouchkine, qui évoque ses amis morts ou envoyés en exil.

[4] En français dans le texte

[5] personnage de la pièce de Gorki Dans les bas-fonds.

[6] Vers de Pouchkine

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