Élie Fondaminski dans l’émigration

Le Christianisme d’Élie Fondaminski

Son passé de narodnik [1], facilitait pour E.I. son autoéducation dans le christianisme. Il lui fallut apprendre à neuf l’humilité et la patience. Mais la philanthropie pouvait être transplantée en l’état, sans douleur. Dans la science de la charité les justes athées de l’intelligentsia russe n’avaient pas grand chose à apprendre des chrétiens de leur temps. Demeurait aussi la « kénose » des narodnik, cette forme d’ascèse sociale par laquelle l’intelligentsia russe rejoignait les traditions de sainteté russe. Les « vêtements grossiers » de saint Serge de Radonège trouvaient leur correspondant dans les vestes élimées et les cols froissés qu’E.I arborait dans les réunions ou même au concert, à sa barbe non rasée les jours de semaine.

Il ne se soumettait pas à des épreuves ascétiques, ne dormait pas sur des clous comme Rakhmetov, ne se privait pas des biens de la culture et du confort que mettaient à sa portée ses ressources matérielles ou plutôt les habitudes de vie de son épouse, mais il n’en éprouvait aucun besoin et il était clair qu’il y aurait renoncé sur le champ si les circonstances l’avaient exigé.

Jusqu’à quel point le christianisme d’E.I. était-il profond et complet ? Il est difficile de répondre à cette question. Comme on sait, il ne reçut le baptême qu’à la veille de sa mort, et ne participait donc pas aux sacrements de L’Église ni à ce qu’on appelle la vie ecclésiale. Mais il priait et on le voyait à l’église tous les dimanches. Dans les dernières années avant la guerre, il appartenait à la petite paroisse française du père Gillet. Il aurait été naturel de supposer chez lui quelque réticence de nature dogmatique ou autre, qui l’aurait amené à remettre son entrée dans l’Église. Mais E.I. écartait toujours des suppositions de cette nature. Par modestie, il ne prononça jamais aucun discours ni ne publia aucun article touchant à la théologie et il sut résister avec succès à la tentation de devenir un publiciste orthodoxe. Cependant les interprétations modernes de l’orthodoxie de Soloviev, de Boulgakov et surtout de Berdiaev semblaient le satisfaire pleinement.

E.I. récusait tout autant cette autre supposition qu’il ne recherchait pas les sacrements parce qu’il n’en ressentait pas la nécessité. Son idéalisme philosophique pouvait le faire penser, mais E.I. affirmait qu’il comprenait parfaitement pourquoi l’être humain, fait de chair et d’esprit, avait besoin de symboles matériels pour accéder aux dons spirituels. Et cette affirmation était sincère, bien qu’indubitablement il allait au Christ par le chemin de l’éthique plus que par celui de la mystique et des sacrements. Quand on lui demandait pourquoi il refusait le baptême malgré son accord complet avec l’Église, il répondait qu’il en était indigne. Et dans l’humilité de cette conscience de soi il y avait une part de vérité. Tel les chrétiens du IVe siècle, il estimait que le baptême constituait un nouveau tournant dans la vie, une nouvel élan vers la sainteté. En plein XXe siècle, il faisait revivre le catéchuménat.

Mais il devait y avoir une autre cause encore à sa temporisation : son identité juive. L’élément russe l’emportait chez Fondaminski sur l’élément juif, tant du point de vue de la culture que du caractère moral. Mais il y avait place en lui pour la judéité. Sans se préoccuper particulièrement des problèmes propres à celle-ci, il ne voulait pas rompre ses liens avec le peuple juif, et en premier lieu avec le cercle d’amis, de parents et de proches pour qui religion et identité nationale étaient indissolublement liées. Même des « agnostiques » ne lui aurait pas pardonné son baptême, où ils auraient vu une trahison. La tragédie religieuse du judaïsme lui était rendue particulièrement sensible par la situation de sa femme, Amalia Osipovna, chrétienne de conviction comme lui, mais dont les liens de sang avec le judaïsme étaient plus forts que les siens. L’amour passionné qu’elle éprouvait pour sa mère, une juive orthodoxe, lui rendait impossible le baptême, même après la mort de celle-ci : A.O. ne voulait pas se séparer de sa mère même dans l’au-delà. Tel devait aussi être le drame religieux d’E.I. Ce drame rappelle beaucoup celui de Péguy, ce catholique orthodoxe et fervent, qui jusqu’à l’approche de la mort ne pouvait aller à la messe pour ne pas abandonner ses amis incroyants, cet « ordre » de l’intelligentsia radicale auquel il appartenait. Au demeurant, Fondaminski n’abordait jamais ce motif secret de son catéchuménat. Et toujours il alléguait son indignité.

L’œuvre d’Elie Fondaminski

[1] Les narodniki (populistes) créèrent le parti socialiste révolutionnaire russe (S.R).

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