Élie Fondaminski dans l’émigration

L’œuvre d’Élie Fondaminsky

E.I. Fondaminski ne fut pas un penseur de premier plan. Sa personnalité reste beaucoup plus marquante que ses écrits. Cependant sa pensée travaillait constamment, infatigablement et avec abnégation et il prendra sans nulle doute sa place dans l’histoire de la pensée sociale russe. Il reçut en partage ce qui fut la tâche de sa vie, à savoir de jeter un pont entre le mouvement révolutionnaire des narodnik et le christianisme. La tâche n’était pas aisée, dans la mesure où il souhaitait rester un activiste social et non se réfugier, comme beaucoup d’autres l’avaient fait après avoir essuyé un naufrage, dans une religion du salut personnel. Il ne s’engagea pas non plus aveuglément sur les traces d’un des nouveaux chefs de file socialistes de l’orthodoxie tels que Boulgakov ou Berdiaev. Il cherchait son propre chemin.

Fondaminski n’avait guère de facilité pour l’écriture. C’était un orateur né, et la plus grande partie de ce qu’il a écrit, constitue la notation d’un discours intérieur ininterrompu. Il écrivait peu au demeurant, préférant se faire le promoteur de la pensée des autres ou de la pensée commune. On peut étudier ses idées en se référant à son grand travail inachevé intitulé Les Chemins de la Russie, qui fut publié dans les Notes contemporaines, ainsi qu’à ses articles dans la revue La Cité nouvelle (Новый град) (1931-1939).

Les Chemins de la Russie sont consacrés au passé. Il s’agit d’un essai d’analyse de l’idéologie politique qui fut au fondement de l’édification de l’État russe. E.I. mena son enquête jusqu’au XIXe siècle, restant toujours dans la sphère d’une seule idée : l’idée autocratique russe.

Tout comme les eurasiens, avec Danilevski et Spengler, Fondaminski affirmait l’opposition fondamentale de la Russie et de l’Europe. Il rangeait la Russie dans la sphère culturelle de l’Orient avec l’Égypte et la Chine. Le Royaume Moscovite était pour lui la plus haute manifestation de l’idée russe dans le passé, et dans l’autocratie il voyait la foi politique du peuple russe. Cette conception de l’autocratie lui avait été inspirée par les slavophiles russes, qu’il vénérait profondément, comme les pères du mouvement narodnik russe. Dans les sources historiques, principalement du XVIIe siècle, il avait puisé un très grand nombre de matériaux en vue de caractériser l’idéal du souverain moscovite, père du peuple, défenseur des orphelins et des opprimés. La valeur scientifique de ce travail était minée par sa partialité. Fondaminski ne pouvait voir et étudier qu’un seul aspect de la réalité, et il n’avait dans sa palette que des couleurs sans nuances. Mais après Tikhomirov, de la Liberté du peuple, c’est Fondaminski, le socialiste révolutionnaire, qui réunit le matériau le plus riche pour la compréhension du l’esprit de l’autocratie russe.

Puisque l’autocratie était la foi du peuple russe, Fondaminski, par esprit d’abnégation, cessa d’éprouver à son endroit, cette haine sacrée que lui vouait l’ordre des intellectuels. Il pouvait évoquait sans dégoût - et le faisait jusqu’à l’excès - les bottes d’Alexandre I que baisait la foule attroupée autour de lui. Les libéraux, mais aussi les membres de la noblesse russe qui formaient son audience ne pouvaient ne pas éprouver de répugnance pour de telles manifestations.

Fondaminski ne devint pas monarchiste, mais fut à jamais désarmé face à la monarchie. Il ne polémiqua jamais contre les monarchistes de droite ou la « jeunesse post-révolutionnaire ». Mais il distinguait toujours l’idéal de l’autocratie orthodoxe de toutes les formes de fascisme contemporains, qu’il fût monarchique ou autre, vis-à-vis duquel il resta toujours inconciliable.

Si Les Chemins de la Russie étaient orientés vers le passé, Fondaminski, lui, regardait vers l’avenir. Homme politique et non historien, il aspirait à prendre part à la construction d’un monde nouveau, qu’il entrevoyait au-delà du chaos et des ruines de l’histoire. Il envisageait l’édification de la Cité Nouvelle en socialiste, en démocrate et en libéral. Mais les grandes idéologies du XIXe siècle devait être purifiées dans le creuset de la justice chrétienne et de l’expérience historique. Le socialisme devait se libérer de l’étroitesse de la lutte des classes et du matérialisme qui tuait l’esprit de la classe ouvrière ; le libéralisme de l’individualisme bourgeois, qui minait les fondements de la société ; la démocratie des formes surannées de la mécanique parlementaire. Toutes ces conceptions étaient imprégnées de l’idée, léguée par les slavophiles, de conciliarité, qui résolvait toute les contradictions dans l’harmonie universelle.

Aussi bien l’individuel et le collectif que le national et l’universel se réconcilient dans l’idéal chrétien de la Cité Nouvelle.

L’humanisme de Fondaminski

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