Élie Fondaminski dans l’émigration

L’humanisme de Fondaminski

Dans le champ large de la culture, et non de la politique, Fondaminski donnait à son idéal le nom d’humanisme. Ce n’était bien sûr qu’un malentendu sémantique, très fréquent dans notre milieu. Nous confondons l’humanisme avec l’humanité, et considérons l’homme non pas comme un être créatif, mais comme un être souffrant. L’humanisme se confond avec l’enseignement du Sermon sur la Montagne, mais il faut en même temps en exclure les humanistes de la Renaissance qui lui ont donné son nom, tout comme les grands humanistes de notre temps : Goethe, Nietzsche, Viatcheslav Ivanov. En revanche, s’y trouvent inclus Belinski et Dobrolioubov, Dickens et Nekrasov. L’humanisme de Fondaminski était d’ordre purement éthique, dans le prolongement de la tradition panmoraliste des narodnik russes. Fondaminski n’était pas pour autant étranger à toute culture esthétique. On pouvait le rencontrer à un concert ou dans une exposition artistique. Il appréciait l’art sincèrement, et ses jugements, toujours modestes, ne montraient pas trop d’incompétence. Cependant le principe esthétique n’avait pas trouvé de place dans sa vision du monde. Il est probable que ni Nietzshe ni les décadents n’avaient jamais touché son âme, et n’avaient en rien entamé son intégrité morale. Là était sa force et son bonheur. Réconcilier Nietzsche avec le Christ, tâche à laquelle s’était attelé Berdiaev, était incomparablement plus difficile à accomplir, que ce ne l’était avec Nekrasov. Mais l’univers de Fondaminski s’en trouvait resserré, on y respirait une atmosphère confinée. Malgré l’attraction qu’exerçait sur lui le monde contemporain et l’avenir, toute sa figure était celle d’un autre âge : l’ombre portée du XIXe siècle.

L’humanisme tel que le comprenait Fondaminski était certainement d’origine chrétienne, et pourtant, selon lui, il avait été réalisé ou du moins manifesté au monde par la Révolution française. Étrange égarement, partagé par beaucoup. En ce sens, Fondaminski, qui n’avait pas étudié l’histoire de l’Europe d’aussi près que celle de la Russie, resta fidèle aux illusions de sa jeunesse. Mais il se rendait bien compte qu’à mesure que s’y perdait la foi monarchique, la Russie devenait l’arène du combat entre l’autocratie et les idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité. Personnellement, dans la dernière moitié de sa vie, Fondaminski fut non pas tant un combattant qu’un héraut de cet humanisme révolutionnaire. Il observait dans sa patrie le naufrage de ses idéaux dans les flammes d’une révolution totalitaire, mais ne désespérait pas. Il connut une expérience encore plus amère : il voyait trahir son humanisme par la jeunesse de l’émigration, à l’éducation de laquelle il avait consacré tant de forces. Ils l’aimaient ; ils aimaient l’entendre parler du christianisme, du socialisme, de l’autocratie ; mais ils se bouchaient les oreilles quand il leur parlait de liberté. Privé de liberté, l’idéal n’était plus qu’une variante russe du fascisme, qui infestait tous les nouveaux courants révolutionnaires. Fondaminski voyait cela, mais ne désespérait pas. Il avait sa propre philosophie de l’histoire, dans laquelle il est aisé de voir les traces des lettres historiques de Lavrov [1]. Luttant contre le marxisme et toute forme de matérialisme historique, Fondaminski revenait à la foi en la force invincible des idées et de leurs porteurs : les personnalités héroïques. N’importe quelle idée peut conquérir le monde, dans quelques circonstances historiques que ce soit. Il suffit pour cela de la foi vigoureuse d’un groupe d’hommes unis autour de cette idée et prêts à la mettre en œuvre. La victoire en Russie de Lénine en dépit de toutes les lois économiques, en dépit du bon sens, confortait, selon Fondaminski, sa doctrine. Il aimait dire que dans les années 90, le parti bolchévique tout entier aurait pu prendre place sur un seul divan. Il croyait que les quelques jeunes gens qu’il asseyait de réunir autour de lui pourront avec le temps changer le destin de la Russie, et peut être du monde. Mais l’adhésion intellectuelle ne suffisait pas. L’efficacité d’une idée dépend de l’enthousiasme de ceux qui la portent et une grande part du travail de Fondaminski était consacrée à la « culture de l’enthousiasme ».

Contrairement au Lénine des années 90, comme de toutes les autres années d’ailleurs, Fondaminski accordait moins de prix à la pureté des principes et à la qualité du choix, qu’à la portée de son œuvre de propagande. Il entrait en contact avec tous les groupements politiques et culturels qui le toléraient, tout en organisant les siens propres. Sans même parler de la revue Notes contemporaines (Современные записки), dont il fut l’un des rédacteurs, il travaillait dans les cercles de l’Action Chrétienne des Étudiants Russes, puis de l’Action Orthodoxe ; fréquentait le RDO, les petits-russiens, le Club Post-révolutionnaire de Chirinski-Chikhmatov [2] ; donnait même des conférences à l’Union de la Noblesse (Союз дворян). Cette liste n’épuise en aucun cas l’ensemble des organisations et des cercles dans lesquels Fondaminski investissait ses efforts inlassables. Après avoir fondé La Cité Nouvelle, il cherchait à en faire le centre de son activité organisationnelle. Selon ses conceptions, autour de La Cité Nouvelle et à partir de ses idées devaient se créer par branches professionnelles, parmi les enseignants, les ingénieurs, les médecins, les écrivains, des groupes d’intellectuels qui se prépareraient en vue d’un travail public en Russie. De ces projets, un seul vit le jour : le Cercle des jeunes écrivains (ou plutôt poètes). De toutes les catégories professionnelles, les poètes sont les moins adaptés au rôle de réformateurs et d’hommes publics. Mais ils étaient attirés par Fondaminski, car ils trouvaient auprès de lui une foi et une chaleur humaine capables de les réchauffer dans le froid glacial de Montparnasse. Chez certains naissait le désir de trouver une issue hors de leur état d’anarchie intérieure dans un idéal positif, qu’il fût social ou religieux. Fondaminski en a aidé plus d’un à se trouver, à garder pied dans la débâcle. Mais son action publique ne connut pas le succès. Il tenta de choisir parmi les membres du Cercle un petit groupe de personnes partageant les idées de la Cité Nouvelle et disposés à travailler pour elles, mais dès le début le noyau du l’ordre futur manqua d’unité. Quand la guerre éclata, le groupe se disloqua ; beaucoup tombèrent sous le charme du fascisme moscovite. Quand l’on considère l’œuvre de Fondaminski objectivement et sous son aspect public, on doit constater qu’elle sombra dans l’échec. Au sujet de Fondaminski, on pourrait employer ces mots d’un ancien auteur russe : il sema comme sur de l’eau. Mais les résultats extérieurs ne sauraient mesurer l’effet d’une parole soutenue par une conviction de feu et par l’amour. On voudrait croire que ceux des « patriotes soviétiques » qui furent un temps les disciples et les auditeurs d’E.I., ne sont plus capables de devenir de bons tchéquistes. Le malheur historique de Fondaminski est de n’avoir pas vécu assez longtemps pour faire la rencontre de la nouvelle jeunesse soviétique qui a « choisi la liberté ». En lui, ces jeunes gens auraient trouvé le guide qu’ils cherchent avec tant de passion, tandis que lui aurait trouvé en eux l’armée de la Cité Nouvelle qui aurait pu - qui sait ? - conquérir une nouvelle Russie.

Le martyre

[1] Pierre Lavrov (1825-1900) - professeur de mathématiques, chef de file et idéologue des populistes

[2] Youri Chirinski-Chikhmatov (1890-1942) - journaliste politique mort à Auschwitz.

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