Élie Fondaminski dans l’émigration

Le martyre

Ce patient et valeureux combat défensif contre le chaos fut soumis à rude épreuve. La mort de sa femme fut pour E.I. un coup terrible. Quelques années plus tard, il avouait un jour qu’il avait perdu tout goût pour les joies de l’existence ; que même la nature qui lui procurait auparavant tant de consolation, lui pesait désormais. Cependant il ne laissait rien paraître de la profonde blessure que lui avait infligée cette perte. Il ne se referma pas et ne se fit pas même moins sociable. Il se réfugia entièrement dans le travail. L’activité publique fut dès lors toute sa vie : il n’avait plus de vie personnelle. C’est là-dessus que le destin lui asséna un second coup, qui l’acheva. Le chaos, en apparence, triomphait.

Aussi russe qu’il fût, Fondaminski aimait la France : il en aimait la terre merveilleuse, les gens, simples, intelligents et bons. C’était, pour lui, sur cette terre qu’était née la religion humaniste. Il n’y avait pas d’autre Europe à ses yeux. Quand les armées d’Hitler renversèrent comme du carton les lignes de défense françaises, Fondaminski en fut presque malade, physiquement. Il ne dormait pas la nuit, ne pouvait plus dissimuler son état d’accablement. La défaite de la France signifiait pour lui la fin de la guerre. Il ne croyait pas en l’Angleterre, ne la connaissant d’ailleurs pas. La déroute militaire marquait le triomphe définitif du mal sur terre, du moins dans les limites de notre époque historique. Quelle souffrance dut endurer E.I. au moment où se rompait le dernier fil qui le reliait au monde de la culture, sans doute même à la terre elle-même ! Combien de fois a-t-il dû répéter : « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Rentré dans le Paris allemand après s’être réfugié pour l’été à Arcachon (1940), Fondaminski réfléchit longtemps et douloureusement à la question de savoir s’il devait rester ou partir pour l’Amérique, où s’étaient enfui ou s’apprêtaient à s’enfuir la plus part de ses amis issus du camp socialiste. Mais fuir n’avait de sens que pour continuer le combat. Il n’en avait pas la force et il n’y croyait plus. Les difficultés de la fuite - et dans quel but ? pour assurer sa propre survie ? - semblaient insurmontables. Dans cette irrésolution et dans cette absence de volonté, E.I. produisait l’impression pitoyable d’un homme anéanti. « Méprisé et humilié plus que tous les fils de l’homme. » Et cependant ce n’est tout de même pas par faiblesse que E.I. demeura à Paris, où il était en danger de mort. Ce qui l’emporta fut, je pense, une décision libre. Tous ses amis n’étaient pas en Amérique. Les activistes étaient partis, mais d’autres étaient restés, avec lesquels il pouvait prier et parler des choses dernières : Mère Marie (Skobtsov), ses amis de la Maison de l’Orthodoxie : Motchulski, Berdiaev et combien d’autres. Dans les derniers jours, face à la mort, E.I. sentit que ce monde lui était plus proche que celui de l’action publique, même chrétienne, à laquelle il avait consacré sa vie.

Fondaminski fut arrêté avec les russes en juillet 1941, quand commença la guerre avec l’URSS, mais il fut maintenu en détention (à Compiègne) avec les juifs, alors que la plupart des russes avaient déjà été libérés. On dit qu’il lui fallut subir dans le camp une dernière épreuve : l’antisémitisme de ses compatriotes, qui ne s’adoucissait pas même devant le sort d’innocents condamnés sans défense. Mais sa captivité fut partagée par des amis-chrétiens, grâce auxquels nous savons combien il s’est raffermi et combien il a grandi en ces temps terribles. Manifestement il avait accepté la mort et s’était préparé à elle. Il écrivait même alors à sa sœur qu’il vivait le meilleur moment de son existence : « Je me sens très bien, et cela fait longtemps, longtemps que je ne m’étais senti aussi tranquille, gai et même heureux. » Ce fut aussi l’impression de sa sœur qui réussit à obtenir une entrevue avec lui (en février 1942) : « Il est en bonne humeur, même heureux [1] » Dans le camp, Élie Isidorovitch travaillait beaucoup ; il fit même des conférences pour ses camarades de détention. C’est alors qu’il se décida aussi à recevoir le baptême. Aucune pression ne fut exercée sur lui. Ce fut au contraire au prêtre qui le baptisa de ressentir son ascendant, sa supériorité spirituelle et même théologique. Ce prêtre racontait que lorsqu’après le baptême, il célébrait la liturgie au cours de laquelle E.I. devait communier pour la première fois, les soldats allemands firent irruption au milieu de l’office et interrompirent la célébration, car l’église du camp devait fermer. Le sacrement fut achevé en dehors de l’église, dans un baraquement. C’est ainsi que le vieux clandestin rencontra clandestinement son Christ.

Pour déterminer avec précision la signification de la mort de Fondaminski, il convient de se souvenir qu’elle fut pour partie volontaire. L’occasion d’assurer son salut s’était présentée à lui. Tombé gravement malade, il fut transféré à l’hôpital. L’évasion était possible et des amis (des socialistes, cette fois) se proposaient pour l’organiser. Mais Fondaminski refusa. Il motiva son refus par son désir de partager le sort des juifs condamnés. Dans ses derniers jours, il voulait vivre avec les chrétiens et mourir avec les juifs, rachetant ainsi, peut-être, la souffrance qu’il leur avait involontairement infligée par son baptême.

La mort de Fondaminski restera sans doute à jamais enveloppée de mystère. Il fut emmené en Allemagne, où ses traces se perdent. On ne connaît même pas le camp où il rencontra sa fin. Ses proches et ses amis ont pendant des années espéré son salut. La rumeur disait qu’il avait été transféré en Russie ; certains ont même entendu sa voix à la radio. Cependant sa mort est indubitable. Le gouvernement français informa la famille de la date exacte : le 19 novembre 1942. Des détails extérieurs peuvent-ils ajouter quelque chose au sens de son sacrifice terrible et glorieux ? Non pas des milliers, mais des millions d’êtres humains ont emprunté le même chemin vers le Golgotha, mais peu sont morts volontairement afin de partager les souffrances de leur peuple (même s’il n’était le sien qu’à moitié).

La mort librement acceptée, apparemment injustifiée et sans but, le refus de défendre sa vie face aux assassins - « tel l’agneau immaculé, sans voix devant celui qui le tond » - est l’expression russe de l’imitation kénotique du Christ. Par sa non-résistance, l’ancien révolutionnaire, lion devenu agneau, se faisait le disciple - en avait-il lui-même conscience ? - du premier saint russe, le prince Boris.

Le kénotisme religieux russe, a dès les premiers jours du christianisme en Russie, trouvé une double issue à sa soif d’exploit ascétique : l’abaissement social, fondé sur la charité, ainsi que la mort volontaire et sacrificielle. Des siècles plus tard, dans la culture athée du XIXe siècle, le mouvement des narodnik russes (la même kénose, essentiellement), suivant inconsciemment la voix de la conscience d’un peuple encore chrétien, trouvait son accomplissement dans ces deux démarches. En la personne d’E.I. Fondaminski, le mouvement des narodnik paya avec surplus sa dette historique à l’Église.

[1] En français dans le texte

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