Rapport du Père Alexis Kniazeff - Deuxième Partie

[...] Adoptant l’indépendance, nous pourrons rester unis et continuer ensemble notre œuvre au service de Dieu, entreprise il y a plus de quarante ans. Alors nous pourrons considérer que la première partie de notre tâche est achevée. Reste la seconde : ne pas être séparé de l’ensemble de l’Église orthodoxe.

En quoi consiste-t-elle concrètement ? Que notre indépendance soit reconnue par les chefs des Églises orthodoxes. Cette reconnaissance est nécessaire pour que nous puissions être en communion liturgique avec celles-ci. Il nous incombe de nous adresser à elles pour leur demander de nous reconnaître. Et avant que notre indépendance ne soit reconnue, bien qu’il nous soit possible de conserver toute la plénitude de la vie ecclésiastique, puisque nous n’avons contrevenu à aucun canon, il ne faut rien faire qui pût faire obstacle à cette reconnaissance et qui entraînât la rupture immédiate de la communion avec les autres Églises.

Sommes-nous en mesure de pose le problème de notre reconnaissance ? Pouvons-nous espérer une attitude favorable de la part des Églises orthodoxes locales ? À cette question préalable, la Commission canonique et le Conseil de l’Archevêché répondent par l’affirmative. Oui, parce que ce n’est pas de notre faute si nous sommes contraints d’adresser une telle demande aux chefs des Églises orthodoxes. Oui, parce que nous n’avons pas d’autre issue canonique pour conserver notre intégrité et, en général, notre être. Oui, malgré notre petit nombre, car l’Église orthodoxe compte par mi les Églises autocéphales une entité aussi petite que le monastère du Sinaï (d’ailleurs, plusieurs Patriarcats anciens comprennent dans leur frontière une bien moins grande quantité de fidèles que nos paroisses). Oui, car nous avons pour nous l’ancienneté : nous existons depuis 46 ans et nous sommes le diocèse orthodoxe d’Europe occidentale organisé et jouissant de l’autonomie interne depuis le plus longtemps. Oui, à cause de l’œuvre historique que nous avons déjà accomplie pour l’orthodoxie russe et pour l’orthodoxie en général dans ces régions. Bien que nous continuions d’être en majorité russes d’origine et par l’esprit, la plupart d’entre nous sont citoyens de plein droit dans les États où nous vivons. Et même ceux d’entre nous qui, juridiquement sont des réfugiés russes, dépendent par leur statut de ces mêmes pays. Nous avons donc la possibilité aussi bien que le droit de parler de notre relation permanente avec l’Europe occidentale et nous concevoir dans une certaine mesure comme une Église locale.

Il est vrai que nous ne sommes pas les seuls orthodoxes à vivre actuellement sur ce territoire. Il y en a d’autres nationalités : Grecs, Serbes, Roumains, et aussi des Russes d’autres juridictions. Mais tous ces frères orthodoxes, soit d’un point de vue réel soit d’un point de vue idéal, estiment que par la juridiction il dépendent de l’Église nationale qui correspond au territoire de la patrie qu’ils ont dû quitter, car ils considèrent comme provisoire et contingent leur séjour en Europe occidentale. Il n’existe pas encore d’Église orthodoxe qui se conçoive comme implantée en Europe occidentale et organiquement liée à celle-ci.

Néanmoins, le besoin d’une telle Église apparaît déjà. Nous l’avions proclamé dès l’Assemblée diocésaine de 1949. Des articles publiés dans la presse et suscités par la polémique relative à notre déclaration d’indépendance en parlent, et ils ne sont pas uniquement dûs à nos partisans. Tout cela est fort compréhensible, car seule une telle Église permettrait d’apporter une juste solution canonique à toutes nos disputes juridictionnelles et aux anomalies dans la situation des orthodoxes en Europe occidentale et dans les autres régions de la Diaspora, comme, par exemple, la présence dans une mêm ville de trois, quatre évêques, ou même plus, dont certains ignorent les autres ou sont en lutte ouverte les uns contres les autres.

Or, nous sommes en mesure de devenir une telle Église. La possibilité nous en est offerte d’abord par l’élément multinational qui apparaît dans la composition de l’Archevêché : en effet, outre les fidèles d’origine russe, celui-ci comprend des Français de souches, des Belges, des Hollandais, des Allemands, des Scandinaves, sans parler d’un groupe de 5000 Roumainsque neuf délégués représentent à la présente Assemblée.

Ensuite, cette possibilité est manifestée par la caractère de plus en plus panorthodoxe qui est inhérent à notre Institut de Théologie : parmi les étudiants, six juridictions sont représentées ; parmi le corps professoral, il y en a quatre, en plein accord, dans la paix et la charité.

Nous pouvons devenir une Église locale sinon aussitôt, du moins dans l’avenir. Aujourd’hui, nous sommes en état de représenter le centre autour duquel cette Église pourra se former. Pour être un tel centre, nous sommes fondés à demander que les autres Églises orthodoxes nous reconnaissent, car l’indépendance n’est pas reconnue pour elle-même, elle n’est pas un but en soi. On ne saurait reconnaître celle de n’importe quel groupe vagant qui ne serait lié à aucun territoire. D’ailleurs, même un groupe qui aurait une implantation locale ne pourrait de ce seul fait prétendre à ce que son idépendance fût reconnue : outre qu’il doit être orthodoxe dans tous ses aspects, sans contredit, il doit être suffisamment significatif pour représenter un certain intérêt aux yeux de la famille orthodoxe.

Cet intérêt, il semble que nous le présentons, si nous nous engageons dans la voie qui permet de résoudre, selon l’esprit strict des canons, les problèmes que j’ai déjà évoqués et que pose la situation incorrecte, du point de vue canonique, de toute la Diaspora orthodoxe ; situation dont sont coupables non seulement les émigrés russes, mais encore toutes les Églises actuelles, et qui a, pour conséquence, par exemple, que les orthodoxes d’Amérique, fils de la même Église, sont divisés en plus de 25 juridictions, dont certaines de combattent et s’arrachent les unes aux autres paroisses et fidèles. Nous sommes en droit de parler de cet intérêt que nous représentons pour l’orthodoxie, puisque nous nous sommes déjà déterminés dans cette voie et que tous ceux qui sont sincèrement préoccupés par nos divisions commencent à nous manifester de la sympathie.

Cela ne suffit pourtant pas. Nous devons encore être animés du souci de nous montrer vraiment orthodoxes en toute chose. Il ne s’agit pas seulement de notre désir de confesser toute la plénitude de la doctrine orthodoxe et d’y conformer notre vie. Je ne crois pas qu’un observateur de bonne foi puisse nous accuser de manquer d’un tel désir. J’entends particulièrement qu’il faut nous pénétrer entièrement de la nécessité d’être reconnus par les autres Églises et de rester en communion avec elles. Autrement, il nous serait difficile de nous montrer orthodoxes aux yeux d’autrui et à nos propres yeux. J’y fais allusion parce que nous avons depuis longtemps perdu le sentiment que l’Église orthodoxe est universelle, catholique. Aussi arrive-t-il que, psychologiquement, nous n’éprouvions pas le besoin d’être reconnus par les autres Églises. Nous supposons souvent que nous sommes orthodoxes même sans une telle reconnaissance, qu’il nous suffit d’être membre de notre paroisse, d’y prier, d’être pieux, charitables. Or, la nature catholique de l’Église nous deviendrait aussitôt évidente si, pour une raison quelconque, nous n’étions pas reconnus. Alors, dans sa vie et dans son activité, notre entité ecclésiastique commencerait immédiatement à souffrir. Il nous deviendrait impossible de travailler en commun avec d’autres Églises. Notre clergé perdrait la possibilité d’officier et de communier au Saint Sépulcre et en d’autres lieux de la Terre Sainte. Les laïcs ne resteraient pas étrangers à ces difficultés : elles peuvent toucher les mariages avec les fidèles d’autres Églises ; la participation aux pèlérinages panorthodoxes non seulement des clercs, mais aussi des laïcs, peut devenir délicate. Aussi, dans le monde, mais dans l’Église encore bien davantage, le particulier doit-il le céder au général, le local à l’ecclésial et le national à l’universel. Dans la mesure où nous serons être les porteurs d’une conscience universelle, nous convaincrons les autres de nous considérer comme orthodoxes ; autrement dit, de nous reconnaître. Car la reconnaissance n’est pas autre chose que le fait que toutes les Églises locales établissent que nous représentons vraiment l’Église orthodoxe universelle dans sa doctrine et dans sa vie et que, précisément pour cette raison, elles peuvent nous recevoir comme membre dans la famille des Églises orthodoxes indépendantes.

Pouvons-nous espérer une telle reconnaissance ? Notre demande sera-t-elle reçue et examinée avec bienveillance ? Nous avons pour nous l’œuvre accomplie, notre droit et notre justice devant Dieu et devant l’Église ; et aussi le caractère exceptionnel de notre situation, qui n’a pas de précédent dans l’histoire ecclésiastique. Nous avons pour nous la compréhension que nous avons trouvée auprès de S. S. le Patriarche Œcuménique et qu’il continue de nous témoigner, ainsi que celle que nous ont manifestée des représentants éminents d’autres Églises. J’espère que ceux-là mêmes qui l’ont constaté en parleront à notre Assemblée. Cela nous autorise d’espérer l’aide toute-puissante et la miséricorde de Dieu. Cette aide nous sera d’autant plus efficace que nous seront plus résolument guidés par les lois de la justice et que nous manifesterons notre amour pour notre communauté, pour notre entité ecclésiastique, pour toutes les Églises et pour la plénitude de l’Église une.

Rapport du Père Alexis Kniazeff - Troisième Partie

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