Rapport de Constantin Andronikof - Deuxième partie

L’existence du diocèse jusqu’en décembre 1965.

Une nouvelle crise eut lieu en 1926 entre les paroisses d’Europe occidentale, l’Église Synodale et l’Église Russe, dirigée alors par le Métropolite Serge, faisant fonction de locum tenens du Trône Patriarcal. Les relations deviennent si pénibles que le Métropolite Euloge, mis dans l’impossibilité d’arriver à un accord avec le Métropolite Antoine et n’ayant pas les moyens de dissoudre le Synode, rompt définitivement avec ce dernier par fidélité canonique à l’Église-Mère, fidélité à laquelle il tient en dépit des circonstances terribles où se trouve cette Église dont la hiérarchie et les fidèles sont obligés de vivre et d’agir sous la contrainte.

À Paris, dans la cathédrale et dans toutes les paroisses du diocèse, on prie pour l’Église russe souffrante et persécutée ; tandis qu’à Moscou, en 1930, le Métropolite Serge doit signer un décret portant démission du Métropolite Euloge.

C’était la première fois que se posait la grave question qui consistait à définir la situation canonique de ces paroisses orthodoxes, alors entièrement russes, en Europe occidentale, tout en préservant leur unité en leur personne morale. Par son importance et son aspect dramatique, cette question est semblable à celle que l’Archevêque Georges dut affronter il y a deux mois à peine.

Avec la force de caractère et la sagesse ecclésiastique qui lui étaient propres, le Métropolite Euloge ne se soumet point au décret que, la main forcée, le remplaçant du locum tenens du Trône Patriarcal avait promulgué. Tout son clergé et ses ouailles, représentés à l’Assemblée diocésaine de 1930, soutiennent à fond cette attitude. Conscient de la situation de son diocèse en Occident, le Métropolite Euloge se rend à Constantinople, nouvelle Rome, auprès du Patriarche Œcuménique, auquel appartiennent des droits sur la Diaspora, selon la tradition. Il en devient Exarque, chef de l’ « Exarchat provisoire des paroisses orthodoxes russes en Europe occidentale », créé par une décision du Patriarche Photius II, prise en son Saint Synode le 17 février 1931.

C’est sous cette forme juridictionnelle qu’il fut donné à notre Église de vivre jusqu’en décembre 1965, durant 35 ans.

La deuxième guerre mondiale ne laissa pas de bouleverser aussi l’Exarchat. Avant même le début des hostilités, ses paroisses en Allemagne lui furent arrachées par le Gouvernement hitlérien et transférées à l’Église synodale hors-frontières. Pendant la guerre et l’occupation, les relations entre les différentes parties de l’Exarchat furent interrompues et il fut ruiné pour une grande part. Les conséquences s’en font encore sentir aujourd’hui.

À la fin de la guerre, en 1945, une crise profonde intervient dans l’âme du Métropolite Euloge, depuis longtemps de santé précaire. Cette crise est suscitée par la cessation apparente des persécutions ouvertes contre l’Église en Union Soviétique et par le rétablissement du Patriarche de Moscou et de toute la Russie. Le rêve du retour, resté vivace, était animé par la guerre nationale et enflammé par le sentiment patriotique. Aussi, espérant voir renaître la Russie nationale, le Métropolite Euloge entreprend-il des démarches pour revenir dans le sein du Patriarcat de Moscou. Il en demande dûment congé à S.S. Benjamin, Patriarche Œcuménique, dans une lettre de plus de trente pages, où il précise qu’à défaut d’un tel congé il ne saurait passer sous la juridiction de Moscou. Le Métropolite de Kroutitsy vient à Paris et y concélèbre à la cathédrale. Peu après, Mgr Euloge doit s’aliter pour ne plus se relever. Il ne reçut point le congé du Trône Œcuménique et mourut Exarque de celui-ci.

Quelques mois plus tard, son successeur, l’Archevêque Wladimir, rétablit le lien séculier avec Constantinople, dont il reçoit le rang de Métropolite avec le droit de se faire précéder d’une crois processionnelle.

« C’était le 14 août 1946. Journée historique, inoubliable. Non pas une tempête dans notre verre d’eau d’émigrés, mais un tournant dans l’histoire spirituelle du monde. Au confesseur éprouvé de la vérité canonique, un décret invraisemblable, d’une illégalité criante, était transmis pour exécution : il émanait du Patriarcat de Moscou... et supprimait par l’arbitraire de la seule partie moscovite l’Exarchat autonome russe, fondé en 1931 par le Patriarche de Constantinople : nous devions nous soumettre à Moscou. La suppression était unilatérale, sans que l’autre partie, c’est-à-dire le Patriarcat Œcuménique eût été consultée, en violation non seulement de la légalité la plus élémentaire, mais encore du sens commun. On n’effacera pas ce document des pages sombres de l’histoire. Or, l’Archevêque Wladimir, d’une manière aussi simple qu’inattendue pour les réalistes de ce monde, répondit : « Non possumus ! J’en prends acte, sans autre ! ». Il y eut là un miracle spirituel... l’Archevêque Wladimir ne se laisse nullement troubler par les subtilités d’un sophisme malin ni par des faits prétendument accomplis. Par un acte simple et délibéré de sa conscience, il rejeta tout ce monstrueux malentendu qui s’était amoncelé au-dessus de nos têtes au moment de la mort du Métropolite Euloge. Tout reprit sa place saine et honnête. Ce fut un haut-fait, accessible aux seuls « fils de la lumière » (Antoine Kartachev : La vie du Métropolite Exarque Wladimir).

Il faudrait trop de temps pour essayer de décrire la personnalité de chacun de ces deux grands évêques de notre Église, qui en conduisirent les destinées pendant quarante ans. Je me borne mentionner les traits essentiels et les principales étapes de la vie du ci-devant Exarchat.

L’époque du Métropolite Euloge fut surtout marquée par l’implantation et l’organisation de la vie orthodoxe en Europe occidentale, dans tous ses domaines, liturgiques et intellectuels. En effet : mise en place de paroisses (près d’une centaine), de communauté et d’institutions ecclésiastiques ; construction d’églises (Sainte-Geneviève-des-Bois, Mourmelon, Colombelles, Champagne-sur-Seine, La Haye...), installation et aménagement d’églises à Saint-Serge, rues de Lourmel, Lecourbe, Olivier-de-Serres..., en province et par toute l’Europe ; et jusqu’en Finlande, et au-delà, en Inde, à Java, au Maroc, en Algérie, en Tunisie, etc... Une école supérieure de théologie est créée, l’Institut Saint-Serge, foyer de pensée orthodoxe dont la réputation est devenue mondiale et centre étonnamment fécond de formation ecclésiastique pour tous les pays de la Diaspora, y compris l’Amérique. Cette œuvre était accompagnée, soutenue et enrichie par une vie intellectuelle extraordinairement active, avec un grand nombre de cercles et d’associations, la publication de multiples journaux et revues, une quantité innombrable de cours et de conférences ; tout cela était dû à des gens profondément religieux, quand même ils n’auraient pas tous appartenu à l’Église. Qu’il suffise de rappeler l’Académie de philosophie religieuse et des noms tels que ceux de Berdiaev, Karsavine, Frank, Chestov, Mérejkovsky, Kartachev, Boulgakov, Motchoulsky, Zenkovsky, Weidlé, Ilyine ; des écrivains et des poètes comme Zaitsev, Rémizov, Ivanov, Bounine, Kouprine, etc... ; des peintres, musiciens, architectes, ingénieurs... Il convient de mentionner aussi toutes les grandes organisations d’anciens militaires, dont les membres gardaient fermement en mémoire qu’ils avaient servi non seulement la patrie, mais aussi la foi ; ici surtout, ils en restaient les serviteurs.

Une organisation de jeunesse prend un grand essor, le Mouvement chrétien des étudiants russes, qui répand notre religion et notre philosophie traditionnelle parmi les nouvelles générations et qui est l’un des initiateurs du groupement panorthodoxe et international Syndesmos. N’oublions pas non plus les Vitiaz, les Sokols, les Scouts et tant d’autres. On ne saurait les énumérer tous.

Ainsi, notre entité ecclésiastique acquiert à l’intérieur son unité caractéristique et la consolide ; à l’extérieur, elle entreprend d’apporter à l’Occident le témoignage de l’Orthodoxie. Séparés par des siècles d’isolement et parfois d’hostilité, le monde occidental et l’Orthodoxie, représentée par notre petite Église, commencent à se connaître et à s’apprécier. L’Europe latine, protestante et anglicane, rencontre la piété et la théologie orthodoxe in actu et se familiarise avec celles-ci. Dès les années 20, notre entité ecclésiastique devient l’un des fondateurs du Mouvement œcuménique et elle prend une part active, sous la direction du Métropolite Euloge, à la création du Conseil Œcuménique des Églises.

À l’époque du Métropolite Wladimir, l’œuvre organisatrice est terminée, pour un temps ; mais la vie liturgique de l’Exarchat est illuminée d’une manière très perceptible par le nouveau hiérarque. Le témoignage panorthodoxe et catholique s’étend. Enraciné surtout en France, l’Exarchat pousse des ramifications lointaines et fructueuses : le nombre des paroisses dans différents pays d’Europe s’accroît, celui des langues liturgiques autres que le slavon augmente. L’Exarchat et son « cœur pensant », l’Institut Saint-Serge, donnent prêtres et évêques à l’Amérique, récemment le chef de la Métropole Américaine et à peu près tous les professeurs fondateurs du séminaire Saint-Wladimir à New-York : Florovsky, Schmemann, Verkhovskoy, Meyendorff. Il se forme un nouveau type de théologien, qui ne développe pas seulement son propre système, mais qui établit un contact efficace avec le monde moderne et ses problèmes et qui projette pour celui-ci et en lui un éclairage orthodoxe sur les thèmes généraux de l’ecclésiologie, de la critique biblique et de l’œcuménisme. À l’exemple des pères Serge Boulgakov et Basile Zenkovsky, et aussi du Métropolite Euloge, ces participent aux congrès internationaux, siègent au Conseil des Églises, publient livres et articles, tels l’évêque Cassien, le père Nicolas Afanassieff, théologien et expert reconnu en droit canon, les pères Schmemann et Meyendorff, déjà cités, le professeur Zander, l’un des principaux promoteurs de l’Orthodoxie en Occident, le professeur Evdokimov, de grande renommée, et aussi le père Alexis Kniazeff, le père Boris Bobrinskoy, qui fait un cours à l’Université protestante de Neuchâtel, Nicolas Koulomzine...

Or, ce qui caractérise le plus profondément cette période de la vie de l’ex-Exarchat, c’est le sentiment croissant de deux vérités fondamentales du christianisme ; de plus en plus, notre entité ecclésiastique prend conscience d’elle-même à l’intérieur de celles-ci. C’est, d’une part, que le chrétien est un homme nouveau, ainsi que l’apôtre Paul l’exprime avec force : « il n’y a plus ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni Barbare, Scythe, esclave ou homme libre, mais tout en tous, le Christ. » (Col. III, 11). Autrement dit, le christianisme est constitué non par des peuples, mais par le peuple de Dieu ; non par des nationalités, mais par les hommes qui ont une foi commune ; ce ne sont pas des parties ethniques, politiques ou sociales qui le composent, ce sont les membres de l’Église. Enfin, l’Église ne se divise point en différentes Églises, mais les Églises sont les membres en communion d’un seul tout divin et humain, ou plutôt déi-humain, qui est le corps du Christ.

Et là, parmi ces réfugiés, mûrit peu à peu le sens vivant de leur état et de leur mission justes au sein de l’Église orthodoxe : la situation d’émigré relève de l’existence sociale, tandis qu’en profondeur, authentiquement, dans la Dispersion orthodoxe, elle correspond à la vocation et à la tâche du pèlerin chrétien, c’est-à-dire du témoin de la vérité du Christ et de son Église. Il s’agit non plus d’une manière d’exister dans la société des hommes, mais de l’être spirituel, de l’histoire de l’Église. Or, cette histoire ne se fait qu’en réalisation du don le plus précieux du Créateur à ses enfants, auxquels il appartient par sa grâce de devenir effectivement eux-mêmes, quand ils accomplissent : « la parole plantée (en vous) et qui peut sauver vos âmes » : c’est le don de la liberté. Comme le dit encore l’apôtre Jacques : « Celui qui pénètre la loi parfaite, celle de la liberté, et qui y demeure, celui-là, n’étant pas auditeur oublieux mais la mettant en pratique, sera bienheureux dans ses œuvres » (I, 21,25).

Tous les événements et les situations de l’histoire ici-bas ont leur correspondance et leur justification dans le monde spirituel, c’est-à-dire aussi dans l’histoire de l’Église, qui est celle de la Sagesse de Dieu et de sa Providence jusqu’à son Deuxième Avènement et au Jugement parfait et dernier de l’histoire devant le « Soleil de justice », que nous n’avons pas chanté fortuitement hier encore à la fête de la Rencontre ; à savoir : jusqu’au retour des exilés et des pèlerins dans leur patrie éternelle et véritable, à leur retour du monde dans le Royaume de Dieu. Car le Christ, lui-même, le Dieu-Homme créateur de l’histoire, a révélé dans son Nouveau Testament à l’humanité que si elle existe temporairement et si elle meurt dans le monde, elle est appelée à vivre éternellement dans le Royaume ; et si elle est dans ce monde, elle n’est pas de ce monde.

Autrement dit, le chrétien orthodoxe, où qu’il soit, dans son propre pays ou dans tel État qui n’est pas sa patrie, essentiellement et de toute façon, se trouve être en exil, hors du Royaume céleste et dans le diaspora spirituelle parmi des hommes de peu de foi ou d’une autre foi, des sectaires ou des sans-foi. En notre temps, les exemples d’une telle situation réelle sont particulièrement visibles et saisissants : est-ce que le Patriarche de Moscou et de toute la Russie se trouve véritablement « chez lui », et non pas en pèlerinage intérieur, au sein de l’athéisme militant ? Est-ce que le Patriarche Œcuménique lui-même, avec son troupeau de fidèles qui s’amenuise de jour en jour, n’est pas en exil parmi des « infidèles » hostiles ? Ce sentiment animait la chrétienté aux premiers siècles de son existence historique.

Toutefois, les hommes et l’Église se trouvent dans le monde : celle-ci doit s’y organiser et revêtir des formes qui répondent à son être spirituel et à son incarnation théantropique sur terre. Et là, notre entité ecclésiastique commence, d’une part, à prêcher consciemment un principe fondamental de l’orthodoxie quant à l’organisation de sa vie dans l’histoire. Ce principe n’est pas celui de l’État national, ainsi qu’il s’est formé à l’époque des empires byzantins et russes ; ni celui d’un gouvervement centralisateur, comme le représente Rome ; c’est le principe territorial.

Ainsi que l’ont exprimé saint Cyprien de Carthage et maints autres Pères de l’Église : « l’Église est dans l’évêque et l’évêque, dans l’Église ». Et il y a un seul évêque en un même lieu, sur le même territoire. Nous l’avons déjà rappelé : l’Église ne se divise pas en parties ni ne se fractionne en unités closes. Elle est composée de l’ensemble des fidèles, rassemblés autour de leur évêque devant l’unique Calice eucharistique. Tous ces évêchés, ou diocèses, ainsi que les Églises locales qu’ils constituent, et chacune d’entre elles, sont une icône de l’Église, elles ont la grâce de toute l’Église, elles sont le Corps du Christ. Leur chef, le Christ, est présent en elles et vit dans chacun de ses membres.

Ce principe territorial a bien été compris et proclamé par la mémorable Assemblée diocésaine de 1949 :

« Nous voyons dans presque tous les pays d’Europe occidentale des orthodoxes de différentes nationalités, qui vivent dans les mêmes villes et villages et qui ne communiquent guère entre eux. Nous constatons des luttes intestines, non seulement entre nous autres, Russes, mais encore d’autres orthodoxes. Nous voyons des évêques et des prêtres qui prétendent au même troupeau, contrairement à tous les canons. Nous savons tous que par nos divisions nous courrouçons Dieu, nous humilions l’orthodoxie parmi les peuples, nous scandalisons les petits de ce monde et nous corrompons la conscience ecclésiale des fidèles. Nous épuisons nos forces non seulement en nous combattant, mais encore en dédoublant et en multipliant stérilement les paroisses et toutes les institutions ecclésiastiques... Certains en sont arrivés à la folie de tenir pour normales les divisions et la multiplicité de la hiérarchie dans l’Église.

« C’est pourquoi, depuis les temps apostoliques, la sainte Église ou, pour mieux dire, Dieu même a voulu que l’un des hiérarques supérieurs ait la primauté dans l’Église universelle et que dans chaque région ou ville un seul évêque ait le pouvoir... conjointement avec le clergé unique qui lui est subordonné eet en accord unanime avec tout le peuple orthodoxe, quand même celui-ci serait composé de gens d’origines et de langues différentes...

« Ceux qui veulent diviser l’Église suivant les nationalités, même si elles se trouvent dans un même pays, ou, a fortiori, suivant des tendances politiques ou des opinions privées, nous les considérons, avec toute l’Église, comme des adversaires des sacrés canons et du Seigneur lui-même, dont il déchirent le saint Corps. Tous les peuples qui accomplissent la volonté de Dieu sont bénis par Dieu... Ce n’est pas la vie ecclésiale qui doit être déterminée par ce qui est de la terre, mais bien ce qui est terrestre qui doit être sanctifié par ce qui est d’Église. Celui qui assujettit l’Église à ce qui relève du peuple ou de l’État, ou à ses propres opinions, celui-là pèche gravement contre l’Église. Ne sommes-nous pas divisés par amour-propre national, par la politique, par nos différents avis sur les événements contemporains ? Nous ne pouvons atteindre l’union qu’en réalisant la plénitude et la pureté de la vie ecclésiale dans la vérité, dans l’unité de la hiérarchie et dans l’amour. Si nous étions unis en tout cela, rien de terrestre ne nous diviserait....

« Soumettons-nous à Dieu et aux canons sacrés de l’Église : rassemblons-nous en une seule Église dans les pays où Dieu nous a conduit nous-mêmes ainsi que nos frères orthodoxes ! Appliquons tous nos efforts pour former l’unique Église orthodoxe en Europe occidentale ! ...

« Nous ne renions point ni n’appelons à ce que l’on renie l’Église russe. Nous sommes ses fils et les héritiers de sa tradition que nous nous efforçons de conserver et de développer ici... Mais nous ne devons pas oublier qu’étant en exil nous ne nous trouvons plus dans les limites territoriales de cette Église, par la volonté de Dieu, et que nous vivons dans des conditions tout à fait différentes et nouvelles. Celles-ci nous posent un problème spécial d’organisation ecclésiastique. Les adversaires de l’unité arguent parfois du caractère provisoire de notre séjour à l’étranger et ils estiment que cette organisation doit rester temporaire. C’est pourtant la troisième génération qui monte aux lieux où nous nous trouvons et le nombre de nos paroisses varie peu... Il est clair qu’une multitudes d’orthodoxes resteront en Europe occidentale même s’il leur devenait possible de revenir dans leur patrie.

« D’autre part, notre devoir n’est-il pas de penser non seulement à notre patrie et à notre Église nationale, mais encore à la fondation de l’orthodoxie en Occident ? Frères, nous sommes convaincus que le Seigneur nous appelle à ce que dans chaque pays du monde, jusqu’aux confins de la terre, l’Église véritable s’établisse dans la vraie foi. Nous tous, à l’exemple des apôtres et des témoins apostoliques de la foi, dont l’Église russe peut elle aussi se glorifier, nous devrions œuvrer à l’institution de l’orthodoxie en Occident. »

Ce texte de l’Assemblée diocésaine de 1949, dont je viens de citer des extraits, fut adressé « à tous les orthodoxes résidant en Europe occidentale » et communiqué au Patriarche de Constantinople qui l’approuva par une lettre particulière.

À cette même Assemblée, le Métropolite Wladimir fait une troisième tentative d’union avec le Métropolite Athanase, chef de « l’Église synodale hors frontières ». Il y déclare : « Quelles que soient les opinions des différents membres de l’Assemblée, une pensée leur est commune et fondamentale : la division dont souffre notre Église est un très grand mal, et il nous est indispensable de prendre des mesures pour parvenir à l’unité. Aussi suis-je disposé à m’adresser derechef au Métropolite Anastase en l’invitant à présenter avec moi une demande à S.S le Patriarche Athénagoras, en tant que successeur de Saint Jean Chrysostome et Patriarche Œcuménique, afin que celui-ci rétablisse la paix ; et s’il jugeait convenable se désigner comme Exarque le Métropolite Anastase, j’accepterais l’indication du Patriarche comme la volonté de Dieu et je me soumettrais volontiers au Métropolite Anastase. »

À cette fin, Mgr Wladimir se rend à Lausanne pour rencontrer celui-ci, mais en vain.

Pour notre Exarchat, encore composé à l’époque d’une majorité d’émigrés russes, il n’était pas facile de dépouiller « le vieil homme » et d’accéder à l’idée d’une Église territoriale et libre. En effet, ainsi que l’écrivait en 1950 feu le Père Grégoire Lomako (qui était pourtant foncièrement russe) : « Les deux cents ans de direction synodale de l’Église russe, alors que celle-ci était devenue l’un des « départements administratifs » de l’appareil complexe de l’État, ne manquèrent pas de laisser une trace dans les consciences, et surtout dans celle des émigrés à l’époque de nos premières « évacuations ». Durant ces deux cents ans, la majorité des Russes perdirent la pureté de leur conscience ecclésiale. Ils oublièrent le sens de l’unité de l’Église, de sa catholicité, le fait qu’elle se suffit à elle-même. Le sentiment de leur relation avec l’Église Une, Sainte, Catholique et Apostolique et celui de la nécessité de cette relation, s’affaiblirent à l’extrême ou furent faussés au point qu’ils finirent par attribuer à l’Église russe tous les prédicats de l’Église Universelle ; il en résultait que l’Église locale de Russie était justement l’Église Universelle et qu’en dehors de celle-là il n’y avait au fond rien d’ecclésial ni d’orthodoxe. Il y avait bien quelque part des Grecs, des Roumains, des Arabes, mais ce n’étaient que des « quantités négligeables »... Un tel état du sentiment ecclésial a été la raison profonde qui a permis l’apparition d’Assemblées et de Synodes hors-frontières...

« Or, en substance, quand nous arrivâmes à Constantinople (en novembre 1920), la capitale du Patriarche Œcuménique qui occupe le premier Trône de l’Église, nous aurions tous dû, par l’intermédiaire de nos évêques, lui demander de nous diriger et de nous organiser. Comme ç’eut été admirable, conforme aux canons et donc bienfaisant et salutaire ! Nous aurions aussitôt eu un fondement ecclésial pour l’organisation de notre vie religieuse. Par conséquent, aucune « juridiction » n’eût été possible à l’avenir. Cela ne fut pas fait. Nous avons oublié le sens des canons de l’Église et les exemples vivants d’un passé assez récent, alors qu’au début du XIXe siècle des Grecs de la même foi que la nôtre, par dizaine de milliers, fuyant les atrocités turques, trouvaient le salut dans les provinces méridionales de la Russie ; il y avait parmi eux des évêques. Ni ces grecs n’imaginèrent d’ouvrir chez nous des diocèses grecs, ni le Sacré Synode n’eut l’idée d’instituer pour eux une Haute Autorité des Églises grecques hors-frontières. Des exilés orthodoxes s’installaient dans un pays orthodoxe et, par là-même, ils entraient dans la juridiction de l’Église russe ; tandis que leurs évêques, certes tout en conservant la plénitude et l’inviolabilité de leur grâce épiscopale, ne commençaient à remplir les tâches correspondant à leur état qu’après avoir reçu du Sacré Synode la charge de diocèses ».

D’ailleurs, dès 1947, le Métropolite Wladimir écrivait dans son mandement pascal : « L’orthodoxie est la plénitude de la vérité chrétienne, laquelle, selon les voies de la Providence, doit se soumettre tous les peuples. Le peuple russe reçut la lumière de l’orthodoxie des Grecs, qui lui restent à ce jour inébranlablement fidèles. Mais l’unité du monde orthodoxe est une unité dans la multiplicité. Les différents peuples orthodoxes manifestent l’unique figure de l’orthodoxie sous différents aspects. La sagesse ecclésiale et l’amour consistent à reconnaître le prix de cette multiplicité et à concourir à la développer entièrement. »

Rapport de Constantin Andronikof - Troisième partie

Retour haut de page
SPIP