Rapport de Constantin Andronikof - Troisième partie

Le présent et la nature de l’Archevêché

Ces notions ecclésiologiques, parfaitement justes et claires, qu’avait exprimées avec netteté notre Assemblée de 1949, ont connu leur trempe, pour ainsi dire, au cours de la dure épreuve historique par laquelle notre Église passe depuis deux mois et dans le creuset de laquelle nous nous trouvons aujourd’hui, à cette Assemblée extraordinaire.

Cette crise est capitale non seulement pour chacun d’entre nous et pour tout notre Archevêché, mais encore pour la Diaspora orthodoxe en général et, donc, pour la conscience ecclésiale de toute l’Église orthodoxe. Sans que nous l’eussions voulu, mais avec une responsabilité entière, cette crise nous place devant le tribunal de l’histoire ecclésiastique.

À cet instant gravissime, comme l’avait fait en son temps le Métropolite Wladimir, l’Archevêque Georges a pris une décision hardie et sage, d’une grande fermeté canonique et pour le bien de l’orthodoxie ; et cela, dans des conditions vraiment critiques et vertigineuses. Il en est traité dans le rapport du Père Alexis Kniazeff. Il s’agit de la proclamation de l’indépendance de notre Archevêché, le 30 décembre 1965, à la suite de la suppression de l’Exarchat provisoire par la lettre du Patriarche Œcuménique Athénagoras I.

Telle a été notre destinée sous notre troisième chef et dernier Exarque. Après la mort de Mgr Wladimir, sa succession fut assurée non sans difficultés ni épreuves morales. Mgr Georges n’était plus entouré de l’auréole et de l’autorité d’un vieil évêque russe. Il avait pris vêture et reçu le sacre dans l’émigration, dans la Diaspora, encore qu’il n’eût jamais été lui-même un émigré. Membre de la Mission Militaire Russe, il était arrivé sur le front occidental en 1916 ; après la révolution, il entra comme aviateur dans l’armée française. Il est aujourd’hui, par la date de son ordination, le plus ancien membre du clergé de l’Archevêché. Nous nous rappelons tous l’atmosphère passionnée de l’Assemblée diocésaine de 1960, lors de l’élection du successeur de Mgr Wladimir. Malgré des positions durement affrontées, nous avons tous accepté la décision de l’Assemblée comme la volonté du peuple de l’Église et nous avons conservé l’unité, essence et symbole de la sobornost chrétienne. Nous l’avons conservée avec loyauté et sincérité.

Cette période dans l’histoire de notre Église représente un développement naturel de la précédente. Si la vie administrative de l’Exarchat est mise quelque peu en veilleuse, le nombre des paroisses ne diminue pas (il y en a aujourd’hui une soixantaine, avec 130 communautés et plus de 70 prêtres). Nombre de ces paroisses sont locales par nature, d’Europe occidentale, françaises, allemandes... dont le clergé et les fidèles ne sont d’aucune manière des réfugiés ni même d’origine russe. Les offices sont naturellement célébrés dans les langues locales. De plus en plus, l’Exarchat devint réellement et consciemment ce que la Providence avait voulu qu’il devînt : Église orthodoxe en France et en Europe occidentale.

Pour ce qui est de l’activité tant intérieure qu’extérieure de se direction et de tous ses organes, établis par le nouveau statut, un gage de son avenir est donné par le travail incessant accompli par le Conseil de l’Archevêché et par ses commissions, suivant l’appel de notre Archevêque à une vie ecclésiale nouvelle et dynamique.

Ce faisant, aucun reniement, aucun éloignement par rapport à la tradition russe. Lui restant fidèle et intimement attaché, continuant à s’en nourrir et d’en pénétrer le sens, commémorant ses saints, exécutant ses chants, quelle que soit la langue utilisée, répandant son icône, l’Archevêché apporte à l’Europe cette tradition et cette culture et y fait communier le monde orthodoxe et hétérodoxe.

En même temps, l’Archevêché conserve et développe une tradition d’ouverture et de sensibilité ecclésiale envers toutes les valeurs authentiques, surtout dans le domaine de l’œcuménisme, qui va s’élargissant, et du rapprochement des confessions chrétiennes, suivant la voie claire qu’a tracée le Patriarche Athénagoras. À preuve : la participation des représentants de l’Exarchat, membres du corps enseignant de l’Institut de Théologie, au Concile du Vatican en tant qu’observateur, sur invitation du secrétariat pour l’Unité.

Or, biologiquement, si l’on veut, notre Église n’a plus le caractère ni la nature qui lui étaient propres à l’origine, il y a quarante-cinq ans. Sa transformation profonde est causée par l’évolution naturelle des choses et par le témoignage, modeste mais fécond, qu’elle apporte de l’orthodoxie : la relève des générations suit son cours (nous en sommes à la troisième), le nombre de mariages mixtes augmente, des mouvements de populations considérables se sont produits après la deuxième guerre mondiale. Par exemple, des milliers de Serbes et de Roumains ne se trouvent plus « chez eux », ils sont ici ; ce n’est que dans l’Église orthodoxe, dans l’Universelle, qu’ils sont dans leur demeure. C’est là un phénomène mondial : il y a des centaines de milliers d’orthodoxes en Australie ; en Amérique, il y en a des millions.

Nous sommes les témoins, nous pouvons et nous devons devenir des agents créateurs, de ce que le père Alexandre Schmemann appelle la troisième période dans l’histoire de l’orthodoxie : après l’époque primitive, eschatologique ; après la seconde, constantinienne et étatique, vient la troisième, véritablement catholique, quand l’Église, dans tous les pays, ne représente plus le patrimoine de différents peuples, mais s’incarne dans le peuple de Dieu. Il en est témoigné par l’unité de la foi et dans les cœurs des fidèles, toujours en état d’errance spirituelle dans la Diaspora terrestre, jusqu’à leur retour dans leur Patrie très haute : le Royaume de Dieu.

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