« Agacer la conscience du monde »

Entretien avec Mgr Serge (Konovalov), archevêque des églises russes d’Europe occidentale

- Monseigneur, parlez-nous, s’il vous plaît, de votre diocèse.

Le diocèse qui m’a été confié fut créé au début des années 20, quand le patriarche Tikhon a chargé l’archevêque Euloge (Guéorguievsky) de superviser toutes les paroisses de la diaspora russe en Europe Occidentale. Le diocèse de Mgr Euloge était très étendu : y entraient les paroisses orthodoxes des pays scandinaves, de l’Angleterre, de la Finlande, de la Tchécoslovaquie, de la Hongrie, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Suisse, de la Belgique, de la Hollande, du Luxembourg, de France, ainsi que des possessions françaises d’Afrique du Nord : le Maroc et la Tunisie. Pendant un temps il eut même une mission en Inde, qui ensuite périclita. J’ai donc hérité des restes de cet immense diocèse.

Notre diocèse dépend du trône de Constantinople. Je dois dire que c’est un « sur-diocèse » assez unique dans l’histoire de l’Eglise, qui a des paroisses en France, en Italie, en Hollande, en Suède, en Norvège et en Allemagne. Par son origine il est russe et ses usages liturgiques sont russes, mais avec le temps de plus en plus de Russes perdent leur caractéristiques nationales ; du fait notamment des mariages mixtes, ils perdent la langue russe et, bien qu’ils continuent à être orthodoxes, les célébrations qui leurs sont destinées doivent se faire dans les langues locales. Par exemple, à Bruxelles, nous avons deux paroisses ; dans l’une, les offices sont en slavon et les sermons en russe, dans l’autre, tout est en français. Dans notre cathédrale Saint Alexandre Nevsky, l’office est en slavon et la prédication en russe, mais en dessous, il y a une communauté francophone. En Hollande, l’office est uniquement en hollandais dans toutes les paroisses.

Actuellement, nous cherchons à obtenir du Patriarcat de Constantinople l’exarchat supprimé par lui dans les années 50 [1]. En pratique, cela signifie que nos contacts avec notre centre ecclésial, c’est-à-dire avec Constantinople, s’effectueront directement et non plus par l’intermédiaire des métropolites grecs locaux.

- Comment voyez-vous l’avenir de votre diocèse et plus généralement de l’orthodoxie en Europe Occidentale ?

Je pense que nous devenons l’embryon d’une Eglise locale orthodoxe d’Europe Occidentale à venir, multinationale, célébrant en de nombreuses langues, mais qui apparemment aura tout de même une pratique liturgique russe.

Les orthodoxes de souche ont inoculé le « virus » de l’orthodoxie aux gens d’Europe Occidentale : beaucoup deviennent orthodoxes, se dirigent même vers la prêtrise, suivant au préalable les cours de théologie par correspondance de l’Institut de Saint Serge. Ainsi, il apparaît que l’orthodoxie s’enracine en Occident, devient autochtone, et n’est plus une importation de l’Orient. Il est intéressant de noter que c’est l’office russe et non pas le grec qui est le plus compréhensible et le plus naturel pour un Européen. Aussi n’avons-nous pas de craintes à avoir à propos de notre avenir. Le fait qu’avec le temps, dans deux ou trois générations, nous aurons perdu notre « russité » est, à mon sens, inévitable. Mais l’essentiel n’est pas d’être russe, mais d’être orthodoxe. Ce n’est pas la nationalité qui compte, mais la foi.

- Pouvez-vous nous parler, s’il vous plaît de la vie de vos paroisses ?

Comment vivent nos paroisses ? La main sur le cœur, elles sont extrêmement pauvres.

Nos ancêtres, une fois qu’ils eurent émigré, ont tenté de toutes les forces d’assurer la subsistance de leurs serviteurs du culte. Avec le temps, le nombre des paroissiens diminuant, les paroisses n’ont plus été en mesure de le faire à l’exception de deux trois dans tout le diocèse. Actuellement, nos prêtres sont contraints de travailler et de concilier leur travail avec le service sacerdotal. Moi-même, j’ai pendant trente ans enseigné dans une école secondaire, et je priais pour que je sois capable de me libérer à temps si un de mes paroissiens tombait gravement malade ou mourait. Je dois dire, il est vrai, que la direction de l’école catholique où je travaillais comprenait très bien ma situation, et ne m’a jamais empêché d’interrompre mes cours en donnant un travail à faire à mes élèves pour accomplir mon devoir pastoral.

Nos prêtres ne sont en réalité prêtres que les samedis et les dimanches ; les autres jours, ils sont ingénieurs, médecins, enseignants...

- Comment faire alors pendant les périodes si riches en offices liturgiques comme la Semaine Sainte ou la Semaine Radieuse ?

Ce sont les périodes les plus difficiles. Beaucoup de prêtres parviennent à prendre des congés pour ces périodes, afin d’être à l’église tous les jours. Mais dans certains endroits il n’y a pas de prêtre, et l’on est déjà bien heureux si des paroissiens musicalement doués et connaissant la rubrique, peuvent célébrer l’office en l’absence du prêtre.

Au début de l’émigration, jusque dans les années 60, la paroisse était une grande famille : on priait ensemble et on partageait la même vie. Aujourd’hui, on observe un affaiblissement des contacts entre les gens. Les gens sont trop pris par leurs occupations quotidiennes : ils viennent à l’office, puis se dispersent. N’idéalisons pas la situation : seules quelques paroisses sont restées de véritables familles, ces communautés ecclésiales. Dans la plupart, cela s’est perdu.

Lorsqu’il se trouve un peintre dans une paroisse, autour de lui naît parfois un cercle d’iconographie. À Paris, il y a plusieurs chorales orthodoxes qui ne se contentent pas d’assurer les offices, mais préparent des programmes supplémentaires et donnent des concerts. En été, il y a des camps de vacances pour les enfants et les adolescents.

Certaines paroisses organisent des écoles où l’on enseigne aux enfants le catéchisme, la langue, la littérature et la culture russes. Par exemple, chez nous, à la cathédrale, il y a une école, avec des classes parallèles pour ceux qui parlent et pour ceux qui ne parlent pas russe, où les enfants apprennent la langue de leurs ancêtres. Certains découvrent ainsi leur « russité » et commencent à s’intéresser à la culture, aux traditions, à l’histoire russes et se mettent même à propager la « russité » parmi les non russes.

- Est-ce qu’il existe des traits spécifiques distinguant les orthodoxes de l’Occident des orthodoxes russes ?

Nous avons développé ici la pratique de la communion fréquente. Beaucoup de fidèles de l’émigration en sont arrivés à la conclusion qu’assister à la liturgie sans communier, était presque absurde. Cela rejaillit parfois sur la préparation à la communion. Lorsque on communie souvent, on n’a pas toujours le temps pour se préparer réellement et je constate avec douleur que la communion devient un automatisme chez certains. Néanmoins, c’est une véritable joie que de voir qu’un grand nombre de fidèles de nos églises, enfantes et adultes confondus, communient fréquemment tout en gardant une attitude très sérieuse face à la communion et essaient de se confesser avant la liturgie.

Je sais que c’est une règle absolue en Russie : sans confession, on ne s’approche pas du calice. Nous avons une approche quelque différente : si la conscience du fidèle est suffisamment pure et qu’il n’y a aucun obstacle pour la communion, pourquoi ne serait-il pas possible de communier plusieurs fois de suit sans passer par la formalité d’une confession ?

Je pense que la pratique de la communion fréquente telle qu’elle s’est élaborée en Occident, est profitable. Cette pratique soutient les forces des fidèles. Quand un fidèle s’approche consciemment du Saint Calice, il est sanctifié par cette Présence. Il ne peut dès lors mener une vie de pécheur, et s’efforce de garder la pureté. Ainsi, dès lors que la communion devient une nécessité, le résultat d’ensemble est positif.

- Comment se développent les relations des orthodoxes vivant en Occident et les catholiques et les protestants ?

Le temps est depuis longtemps passé où les autorités ecclésiales catholiques voyaient dans tous les nouveaux arrivants de l’Est, des candidats à la conversion au catholicisme. J’enseignais dans une catholique quand vint le temps de mon ordination sacerdotale. (Avant cela, j’étais diacre, et beaucoup de mes collègues étaient au courant, comme était au courant mon directeur, un prêtre catholique, et cela ne dérangeait personne.) Avant mon ordination, je demandai à mon directeur si je devais chercher un autre travail, car il n’est pas logique qu’un prêtre orthodoxe enseigne dans une école catholique. Le directeur souhaitait me garder, mais il devait en référer à ses supérieurs ecclésiastiques, qui dépêchèrent le vicaire archiépiscopal chargé de l’éducation. Nous avons eu un long entretien, et il l’expliqua qu’il ne voulait pour rien au monde me licencier, qu’au contraire il était très important pour eux que parmi le personnel de l’école il y eût des hommes croyants. J’ai été très étonné : c’était une école catholique. Cela se passait dans les années soixante.

Voilà donc qu’elle est la situation où nous nous trouvons : le christianisme en Europe Occidentale s’est beaucoup affaibli. Et c’est pourquoi, en notre temps, au lieu de nous accuser les uns les autres d’hérésies et autres errements, nous en arrivons à une sorte d’œcuménisme « automatique », c’est-à-dire que nous essayons de former ensemble une espèce de front commun. Cela ne réussit pas toujours, parce que souvent prévaut une mentalité semblable à celle des vieux croyants qui disaient en leur temps : notre foi est véridique, parce que nos livres sont plus épais... Nous vivons pour l’essentiel dans un milieu sécularisé, athée. Il n’est plus si facile, de notre temps, de tomber sur un chrétien, et lorsque nous nous rencontrons entre chrétiens, nous avons bien entendu une langue commune.

Il y a à Paris un Conseil d’Églises Chrétiennes en France [2]. Il se réunit rarement, deux fois l’an, pour débattre des questions actuelles. Nous y prenons part nous aussi, bien sûr. Il arrive que ce conseil soit la voix de l’ensemble des chrétiens, qu’il exprime notre position commune de chrétiens.

Mais nous nous retrouvons parfois dans une position très pénible, quand des protestants essaient de nous imposer quelque chose d’étranger à l’orthodoxie lors des rencontres œcuméniques. Là, nous somme obligés de dire qu’il est très bien de lire ensemble le Notre père, mais que nous ne pouvons pas aller plus loin pour le moment. Il faut, bien entendu, éviter de blesser les gens, mais nous n’avons pas non plus l’intention de céder nos positions. Si quelqu’un doit changer ses positions, ce sont eux plutôt que nous...

- Quelles sont les relations des chrétiens d’Occident avec le monde non chrétien ?

Avec le monde non chrétien, nous n’avons presque pas de langue commune. Il y a des commissions pour le dialogue, avec le judaïsme et l’islam, et les autres grandes religions du monde, mais on en reste à de l’échange d’idées générales, et ne débouche, pour l’essentiel, sur rien.

- Quels sont les relations de votre Archevêché avec l’Eglise Orthodoxe de Russie, les autres églises locales et l’Eglise Hors-Frontières ?

En 1995, Dieu m’a permis de rencontrer le patriarche Alexis II et de concélébrer avec lui la Divine Liturgie dans la cathédrale de la Dormition au Kremlin. Ainsi a été restaurée la communion eucharistique normale avec l’EOR, bien que nous demeurions dans la juridiction du Patriarcat de Constantinople. En effet, nous sommes à la fois russes et non russes ; « sous les grecs », mais en Europe occidentale...

Avec les autres Églises locales, nous ne rencontrons aucun obstacle dans la communion eucharistique, étant donné notre lien avec le Patriarcat de Constantinople. Nous recevons des visites de prêtres, d’évêques qui célèbrent dans nos églises. Il n’y a de difficulté qu’avec l’Église Hors-Frontières, la juridiction de « Karlovtsy », dite encore synodale. Nous avons beau essayer d’établir avec eux des relations amicales, nos recevons toujours un refus. Ils nous considèrent comme des âmes vénales, traîtres à l’orthodoxie etc. etc. J’ai de mes yeux lu l’écrit de l’un de leurs théologiens qui appelait le patriarche de Constantinople d’hérésiarque, parce que le patriarche avait eu l’outrecuidance d’embrasser le Pape de Rome. Bien entendu, il y a sur le plan personnel des relations très amicales avec certains représentants de cette église. Il est très douloureux de ne pas pouvoir avoir de communion eucharistique entre nous.

- Quelles voies de dépassement des divergences entre les chrétiens vous paraissent les plus prometteuses ?

Par ma foi, je n’en sais rien. Je pense que la seule chose qui peut nous sauver est une intervention directe de l’Esprit Saint. Dans notre infirmité humaine nous sommes incapables de dépasser les divisions. Il faut que le Seigneur intervient, qu’ils nous envoient des gens supérieurement intelligents, pour qu’il puisse y avoir une véritable conversation, et non un échange de généralités et de lieux communs théologiques, pour que nous puissions mener véritablement les pourparlers jusqu’au bout. Mais cela veut dire que quelqu’un devra admettre qu’il s’est trompé pendant des siècles. Je n’imagine pas comment c’est possible.

Mon point de vue personnel est actuellement le suivant : la coexistence pacifique, chacun à sa façon, mais sans revenir aux anathèmes contre ceux qui ne pensent pas comme nous. Nous sommes capables aujourd’hui de vivre dans cet état de tolérance entre nous. Même si nous n’avons pas un accord complet, nous avons beaucoup de choses en commun. Lorsque nous nous rencontrons, parlons plutôt de ce qui nous unit, que de ce qui nous sépare.

- Qu’est ce qui dans l’héritage si abondant des années 20-40, apogée de la vie ecclésiale en France, se perpétue aujourd’hui ?

À Paris existe toujours l’Institut Saint-Serge fondé en 1925. On peut dire qu’après les grands luminaires de la pensée philosophique et théologique dont beaucoup sont morts dans les années 40 ou 50, sont restés leurs héritiers, mais il n’existe plus rien qui approche le niveau d’autrefois. Je dirais que notre Institut continue à vivre sur ses lauriers. Dernièrement, on fait quelques efforts : on publie les cours des professeurs d’avant guerre en français et en russe, y compris à Moscou, à l’Institut Saint-Tikhon.

Avons-nous besoin aujourd’hui d’un Institut théologique ? Bien sûr que oui, mais il est regrettable que si peu de prêtres sortent de notre Institut, alors que nous en manquons d’une manière catastrophique. On peut cependant se féliciter de ce que les théologiens diplômés de l’Institut soient en mesure de défendre avec compétence le point de vue orthodoxe dans le dialogue avec les autres confessions.

- Quelles sont les nationalités représentées parmi les étudiants ?

Nous avons beaucoup de roumains, de serbes, de français, d’arabes. Il y a parfois des étudiants de Pologne, de Russie, de Biélorussie, d’Ukraine. L’enseignement est dispensé entièrement en français. L’Institut organise aussi des cours par correspondance. En tout, en incluant les doctorants, nous avons actuellement autour de 50 étudiants.

- Quelle est aujourd’hui le rôle de l’Église dans la destinée de l’émigration et dans la vie du « Paris russe » ?

L’émigration est en train de se dissoudre. L’Eglise revient aujourd’hui à son rôle initial, celui d’être un lieu de prière. Il y a de moins en moins de gens, parmi ceux qui ont grandi dans l’émigration, qui possèdent les deux cultures. L’Eglise reste un lieu de prière, mais ne joue presque plus aucun rôle culturel. Quant à son rôle dans le débat public, il appartient aussi, je pense, au passé. Si l’Eglise devient un lieu de prière, un lieu de transfiguration intérieure de l’homme, elle accomplira, à mon avis, son rôle essentiel.

Mais le rôle unificateur de l’Église renaît dans de nouvelles circonstances. Beaucoup de gens arrivent de Russie. Ils sont très différents de ceux de l’ancienne émigration, c’est une autre couche culturelle. Et pour tenter de les comprendre, il faut faire preuve de beaucoup de patience. Comme l’Église attire l’ancienne émigration et la nouvelle, on peut espérer qu’au sein de l’Église les deux trouverons le moyen de se comprendre.

- Est-ce que la canonisation de mère Marie Skobtsov aura lieu ? [3]

Pendant assez longtemps, plus d’un an, Mme Hélène Arjakovsky, qui est la fille du père Dimitri Klépinine, compagnon de souffrance de mère Marie (lui aussi est mort dans un camp de concentration), a réuni des matériaux, notamment biographiques concernant mère Marie. Avec ma bénédiction elle a constitué un dossier selon tous les critères de la canonisation, que je m’apprête à soumettre très prochainement à l’examen du Synode du Patriarcat de Constantinople en lui demandant de procéder à la canonisation de mère Marie.

- Monseigneur, pouvez-vous ne parler des communautés monastiques de votre diocèse, et du type de monachisme qui est caractéristique pour l’orthodoxie d’Europe Occidentale, de votre vision du rôle du monachisme dans le monde ?

Nous avons dans notre diocèse deux monastères d’hommes et deux de femmes. Les monastères d’hommes se trouvent en Norvège et en Hollande. Chacun ne comprend que deux moines qui vivent dans le respect de la règle de prière monastique et de tout ce à quoi les obligent leurs vœux tout en desservant des paroisses.

En France, nous avons une communauté, de femmes, le monastère de la Protection-de-la-Mère-de-Dieu à Bussy-en-Othe, fondé en 1946. Elle rassemble actuellement quatorze moniales et vit selon son propre règlement. Les services y sont quotidiens.

On peut noter avec intérêt que les chants au cours des services sont exécutés en slavon, sur ces mélodies russes, mais que toutes les lectures - lectures du psautier, de l’ancien testament, des heures - sont lues par les sœurs dans leur langue d’origine : la moniale d’origine anglaise lit en français, celle qui est d’origine égyptienne en arabe etc. L’Évangile et l’Apôtre sont lus généralement dans les deux langues, en slavon et en français, et tout cela se marie très bien.

Mais le plus important est qu’en dépit de la vie spirituelle intense du monastère, on y sent un intérêt pour l’homme, une ouverture aux besoins du monde, aux problèmes des gens. Il y a toujours beaucoup de visiteurs laïcs, venus là pour se reposer spirituellement de la tension de la vie dans les grandes villes. Il y a des malades qui font de longs séjours au monastère. Certains viennent non seulement pour prier, mais aussi pour travailler pour le monastère. Des russes se sont installés autour du monastère et, à l’heure d’aujourd’hui, dans ce modeste village de Bourgogne, déjà dix-sept familles russes ont acquis des maisons, si bien que la présence du monastère a fini par changer le caractère de la population.

Mais le plus remarquable est la façon dont les sœurs accueillent les gens. On ne considèrent pas les visiteurs comme une gêne troublant le rythme habituel de la vie, comme cela s’observe, hélas, aussi bien dans les monastères russes que dans les monastères grecs. Ici, l’approche est différente : si un visiteur vient au monastère, c’est qu’une nécessité l’y pousse, c’est qu’il doit trouver un interlocuteur.

Le commandement le plus important de l’Évangile est l’amour pour le prochain. Et c’est bien cet amour et cette abnégation dont les gens sont constamment entourés dans le monastère de la Protection. Lorsqu’on a besoin de quelque chose, on n’a pas à chercher quelqu’un, on vient spontanément vers vous et on vous écoute et on cherche à comprendre, en dépit de la fatigue, comment vous consoler, comment vous aider. Selon moi, c’est là le sens principal du monachisme dans toute sa beauté. Le vrai monachisme se trouve là où l’on ne se détourne pas de l’homme. Là où l’on ne cherche que son propre salut, il y a une approche du monachisme qui me semble dangereuse.

Cela rappelle la figure lumineuse de mère Marie (Skobtsov), qui n’a jamais vraiment vécu dans un monastère, mais qui était une moniale aussi dans sa chambre qu’à l’extérieur, ayant pleinement renoncé à soi, s’étant entièrement donnée au prochain.

- Quelles sont selon vous les perspectives de l’orthodoxie dans le millénaire qui commence ?

Je ne sais pas si nous devons nous attendre à ce que le troisième millénaire voit nécessairement arriver le « triomphe de l’orthodoxie ». Ce que je sais, c’est que notre tâche est une tâche de fourmi, nous devons pas à pas construire autour de nous un monde fondé sur l’Évangile, sur l’amour, sur le respect de l’autre. Et cela doit commencer par la famille.

C’est qu’en fait, rien ne change pour nous. À toute époque, en toute circonstance, nous devons, nous, les chrétiens être en ce monde un principe irritant... Qu’on se fâche contre nous, qu’on nous batte, mais tant que le monde continuera à sentir que nous lui apportons une sorte de démangeaison morale, c’est que notre travail continue à se faire.

Nous devons être la conscience vivante de ce monde. Cela pourra paraître naïf ou grandiloquent, mais je pense que c’est véritablement là la vocation du christianisme : de toujours agacer la conscience du monde.

Comme tout chrétien, je suis un optimiste : je ne puis croire que le monde ira de mal en pis ; je crois que le monde va se développer dans le sens du bien. Il n’a pas été créé pour disparaître stupidement, il a été créé en vue du salut, et ce en dépit des faiblesses humaines. Et c’est là que se dissimule notre rôle, notre travail, qui, tel celui de la taupe, est parfois imperceptible, souterrain, mais néanmoins continu. Nous devons être quelque chose comme l’ortie, qui est urticante. Lorsqu’on approche de près un chrétien, on doit en conserver une empreinte. Si nous n’étions pas aussi tiède, aussi peureux, si ce n’était notre crainte de paraître ridicules aux yeux des autres (c’est justement ce qu’il faut craindre le moins), nous pourrions faire beaucoup plus en ce monde.


Propos recueillis par Nathalie Bolchakov - La Pensée Russe N° 4265, Paris, le 15 avril 1999

Source : http://www.la-france-orthodoxe.net/...

[1] Note du rédacteur du site : l’exarchat a effectivement été rétabli peu de temps après cet interview

[2] sigle : CECEF

[3] Note du rédacteur : la canonisation de Mère Marie Skobstov et du père Dimitri Klépinine cités ici a eu lieu en 2003

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