Allocution de Monseigneur l’Archevêque Georges à la réunion du clergé du 29 mai 1992

Sur notre Archevêché

Mon exposé voudrait être une invitation et une incitation à une conversation fraternelle entre nous tous.

Je voudrais vous parler de la vie de notre Archevêché, de ses fondements historiques et son enracinement pendant soixante-dix ans et aussi de certaines tâches que nous impose le temps actuel. Voulez-vous m’excuser si, en partie, je répète certaines choses qui étaient autrefois déjà dites, mais qui me semblent avoir leur place nécessaire dans le contexte présent.

1. Les fondements historiques

La naissance de notre Archevêché était liée à un phénomène historique très concret : l’apparition de nombreuses communautés orthodoxes en Europe Occidentale après la première guerre mondiale et la révolution en Russie.

En 1921, Sa Sainteté le Patriarche Tikhon de Russie confirmait les droits de l’Archevêque (plus tard Métropolite) Euloge comme évêque dirigeant les Eglises orthodoxes russes en Europe Occidentale. Et cette décision du Patriarche et son Synode trouvait l’accord du Métropolite de Petrograd Benjamin. (Avant, les églises russes en Europe Occidentale dépendaient du Métropolite de St-Petersbourg). Ce même Métropolite Benjamin fut bientôt après cela condamné à mort et fusillé par les communistes. Il est précieux pour nous que les débuts de notre structure ecclésiale soient liés avec les noms de deux hiérarques vénérables gui ont été récemment canonisés par l’Église en Russie : le Patriarche Tikhon et le Métropolite Martyr Benjamin. Naturellement la décision du Patriarche Tikhon concernant l’Europe Occidentale était prise, vu la situation difficile du temps, dans l’espoir d’un futur meilleur. En ce temps-là, des relations normales entre le patriarcat et les communautés en Europe étaient devenues impossibles. Mais, au lieu de s’améliorer, la situation de l’Église en Russie continuait de s’aggraver encore au fil des décennies suivantes, surtout après la mort du Patriarche Tikhon en 1925.

Vers 1930, l’impossibilité d’une sollicitude canonique de l’Église Russe (se trouvant sous des pressions de l’État) pour ses enfants en Europe Occidentale était devenue un fait évident. Et il nous semble maintenant que les événements récents et les changements en Europe de l’Est, dont nous sommes témoins, donnent raison à la direction de la vie ecclésiale qui, en ce temps-là, a été choisie par le Métropolite Euloge. De différents côtés, il est maintenant reconnu qu’alors le Métropolite Euloge n’avait pas la possibilité de rester - ensemble avec son troupeau - dans l’obédience du Patriarcat de Moscou.

La voie choisie par le Métropolite Euloge pour son troupeau était la "via media", la voie royale, le chemin se trouvant au milieu, évitant toutes les extrémités. Les trois principes suivants caractérisaient cette voie :

  1. Ne pas sacrifier la liberté intérieure de notre vie ecclésiale face à des pressions étrangères à l’Église ;

  2. S’abstenir des prétentions de pouvoir juger des respon­sables de la vie ecclésiale se trouvant dans une autre situation que la nôtre et sous des pressions dont nous ne connaissons pas la mesure ;

  3. Garder, avec tous nos moyens possibles, notre lien canonique avec toute la plénitude de l’Eglise Orthodoxe sur terre, « d’une extrémité à l’autre de la terre ».

Tels étaient les principes de la vie ecclésiale indiqués alors par le Métropolite Euloge. Et ces principes gardent leur valeur sacrée maintenant aussi.

Entendons ce que disait le Métropolite Euloge lui-même : « Nous n’osons pas juger le Métropolite Serge (en ce temps à Moscou) remplaçant du locum tenens patriarcal. Nous ne faisons que constater simplement qu’ici, en-dehors des frontières de la Russie, il nous est impossible de le suivre, impossible de suivre toutes ses directives, dans la mesure où celles-ci se trouvent en contradiction avec la liberté ecclésiale » (le Messager Ecclésial 1931, n° II, p.5 / en russe). Car - comme disait encore le Métropolite Euloge - « un pouvoir [ecclésias­tique], même un pouvoir canoniquement établi, peut faire des erreurs, peut donner des directives fausses et injustes, surtout quand ce pouvoir se trouve dans l’étau de fer d’un autre pouvoir hostile » (ibid. 1930, n° X, p.6).

L’impossibilité d’une sollicitude canonique de l’Église Russe pour ses enfants qui se trouvaient en Europe Occidentale, était donc en ce temps devenue évidente. Alors l’évêque auquel étaient confiés ces fidèles demanda l’aide de l’Église de Constantinople.

La possibilité de faire un appel à Constantinople était indiquée par la tradition historique et canonique, mais aussi par le fait que l’Eglise de Constantinople était la mère de l’Eglise Russe qui, jusqu’au 15ème siècle, s’était trouvée dans l’enceinte du Patriarcat Œcuménique.

L’Église de Constantinople a accepté l’appel du Métropolite Euloge. Depuis ce temps, depuis 1931, notre organisme ecclésial se trouve sous la sollicitude et la protection du Patriarcat Œcuménique. Et notre appartenance canonique au Patriarcat de Constantinople nous garantit la communion canonique avec le monde orthodoxe entier.

Ces liens avec le Patriarcat Œcuménique ont en 1971 trouvé une certaine nouvelle formulation après la dissolution (en 1965) de l’ancienne forme de « l’exarchat temporaire » et après une certaine période de recherches.

Mais tournons-nous maintenant vers l’évolution intérieure de notre entité ecclésiale pendant les soixante-dix ans écoulés.

2. Un enracinement de soixante-dix ans

Lorsque, il y a plus d’un demi siècle, dans nos pays d’Europe Occidentale, sont nées de nombreuses communautés orthodoxes, celles-ci avaient conscience d’être des commu­nautés d’étrangers. Le séjour de ces étrangers dans leurs pays d’accueil paraissait n’être qu’accidentel et temporaire.

Mais dans les plans de la Providence Divine, il était décidé autrement. Il est apparu que la naissance de nombreuses communautés orthodoxes dans le monde occidental devait avoir plus qu’une signification passagère. Pour beaucoup de ces réfugiés, et d’autant plus pour leurs enfants et petits-enfants, l’Europe Occidentale est devenue le lieu permanent de leur pèlerinage terrestre et leurs communautés ecclésiales devaient, par leur humble présence, révéler ici la face vivante de l’Eglise Orthodoxe.

Nombreux sont les membres de notre Église qui, autrefois, étaient ici des étrangers et qui n’ont pas renoncé à leur passé et ne se sont pas coupés intérieurement de leurs racines histo­riques ; mais en même temps, il est devenu impossible de les considérer comme extérieurs à leur pays de résidence. Au fil des années, par leur travail, mais aussi par des liens culturels et familiaux, ils se sont vraiment intégrés dans la vie de ces pays. Et c’est par ses membres que l’Eglise Orthodoxe elle-même - avec ses communautés et même avec une humble, mais glorieuse école de théologie - est devenue elle aussi présente et résidente dans ces pays. Il est maintenant devenu impossible de considérer l’Eglise Orthodoxe comme une étrangère en Europe Occidentale. Elle n’est plus un visiteur de passage. Et, comme nous le savons, pour l’Église, il n’existe pas de pays dans ce monde, qui lui serait vraiment une terre d’exil.

Cette évolution plus ou moins naturelle de l’intégration de notre Église en Europe Occidentale devait être confrontée avec un autre processus qui était, pour de nombreux orthodoxes de souche, inattendu et qui, au début, passa presque inaperçu.

De fait, cet enracinement de l’Orthodoxie comprenait un double mouvement ; nous avons :

  1. le processus de l’intégration des orthodoxes de souche dans la vie locale et,

  2. l’importance qu’acquérait la présence de l’Église Orthodoxe pour des occidentaux de souche.

À côté de cela, se montrait encore un troisième problème : la responsabilité de l’Église Orthodoxe pour ceux de ses enfants - descendants des émigrés - qui ont perdu la langue de leurs pères et que l’Eglise ne doit pas exclure de la participante ; à sa vie. L’idée du "prosélytisme" était tout à fait étrangère aux chefs spirituels de la diaspora orthodoxe dans nos pays. Mais cette diaspora orthodoxe portait en soi un grand trésor spirituel, un héritage tellement riche qu’il ne pouvait pas demeurer long­temps caché aux yeux des occidentaux. Ce trésor, c’est la foi orthodoxe, comme elle s’exprime avant tout dans la vie liturgique. Ce trésor devait tôt ou tard attirer l’attention des chrétiens occidentaux. Il est bon de se rappeler ici que l’Occident chrétien se trouve depuis des siècles - et pas seulement depuis le concile Vatican II - dans un état de recherches perpétuelles.

Dans leur rencontre avec 1’Orthodoxie, beaucoup d’âmes ont pu trouver la réponse à leur faim spirituelle, et surtout l’expé­rience de la vie liturgique orthodoxe est devenue pour eux la révélation d’une certaine "beauté salutaire" - beauté non dans le sens d’une appréciation extérieure et esthétique, mais beauté comme incarnation de la vérité éternelle du Christ. Et si les pasteurs de la diaspora orthodoxe n’étaient pas enclins au prosélytisme, il leur était également impossible de ne pas suivre 1’exemple indiqué dans les paroles du Christ : « Celui qui vient à moi, je ne le jetterai pas dehors » (Jean 6,37).

Ainsi sont apparus dans les communautés de la diaspora orthodoxe de : nouveaux membres, occidentaux de souche, pour les­quels l’Europe Occidentale est, dans le plein sens du terme, leur patrie terrestre. Finalement sont apparues aussi certaines communautés nouvelles qui célèbrent notre liturgie et gardent fidèlement nos traditions, mais qui utilisent pour la célébration la langue du pays. Et naturellement, ce phénomène n’est pas limité à la francophonie. Dans l’une ou l’autre mesure, il est présent partout dans les pays où nous nous trouvons. Nous sommes persuadés que la fidélité à nos sources historiques et la réalité de l’enracinement ne doivent pas exclure l’une de l’autre. Nous nous trouvons devant le résultat d’une évolution historique, évolution de plus d’un demi siècle. Et nous ne pouvons pas en 1992 retourner à une situation de 1920. Cette évolution historique nous impose une certaine responsabilité spéciale. Nous devons garder notre expérience et notre face et laisser entendre notre voix.

En son temps (en 1949), le Père Alexandre Schmemann - alors jeune prêtre de notre diocèse et jeune enseignant à St-Serge - parlait de l’existence de deux chemins - l’un pour nos frères en Russie et 1’autre pour nous ici - deux chemins différents mais qui se rencontrent dans la fidélité envers la vérité du Christ.

3. Certaines tâches que nous impose le temps actuel

Ces derniers temps, l’ouverture des frontières à l’Est donne à nos communautés certaines tâches inattendues.

Des rencontres directes avec les fidèles des pays de l’Est et avec leurs communautés sont devenues possibles dans une mesure qui était inconnue de nous il y a encore quelques années. Nous sommes confrontés à une affluence permanente de personnes venant de Russie et de l’Europe Orientale. Nous recevons constamment des demandes d’aide matérielle et spirituelle. Malheureusement, beaucoup de ces demandes correspondent à une image de nos possi­bilités surpassant de loin nos moyens réels.

En même temps, s’ouvrent des perspectives étonnantes : si on pouvait avant craindre que chez nous les fidèles comprenant le slavon ecclésiastique soient dans le futur de moins en moins nombreux, on peut maintenant parfois rencontrer dans nos églises des personnes ou des groupes de personnes ne comprenant pas du tout la langue du pays. Et on peut supposer que dans une ville comme Paris, il y aura toujours, dans un futur plus éloigné aussi, un besoin réel de célébrations en slavon. On doit pourtant dire que parmi un grand nombre de personnes venant maintenant de l’Est, nous rencontrons plutôt des visiteurs de passage dont l’apparition ne change pas grand chose à la composition constante de nos paroisses.

En même temps arrivent chez nous en permanence différentes informations très détaillées sur la vie actuelle de l’Église en Russie. Nous sommes heureux de l’ouverture des bâtiments d’anci­ennes églises jusqu’à présent fermés. Nous recevons avec joie la nouvelle de canonisations de Saints dont on a longtemps attendu la glorification, - comme récemment la canonisation des Métropolites Wladimir et Benjamin et de la Grande Duchesse Elisabeth - martyrs de notre siècle. Et nous sommes attristés pour l’Église en Russie en apprenant les difficultés intérieures qui sont l’héritage lourd des décennies d’une persécution ouverte ou plus cachée.

Nous ne fermons pas nos yeux devant ces difficultés et les problèmes qui ne sont pas encore surmontés dans la vie de l’Église en Russie. Ces problèmes nous obligent à une certaine prudence et discrétion dans notre attitude et nos jugements. Mais nous devons être affligés quand nous apprenons des divisions et un danger de schisme nouveau en Ukraine. C’est par les humiliations que le Pouvoir avait imposées à l’Église que l’autorité de celle-ci a, malheureusement, assez souffert. D’où vient souvent l’attirance qu’exercent sur certaines âmes les confessions occi­dentales, l’uniatisme ou des tendances schismatiques. Mais nous, les orthodoxes, ne devons aucunement introduire encore en Russie les divisions que nous connaissons ici en Occident.

Demeurant en Europe Occidentale, nous ne nous arrogeons pas le rôle de quelqu’un qui pourrait résoudre tous les problèmes qui se posent à l’Église en Russie. Un tel rôle serait certainement en dehors de notre compétence et de nos possibilités. Ce que nous pouvons et nous devons faire pour l’Église en Russie se trouve dans la ligne de nos actions consacrées à l’aide fraternelle aux croyants dans les pays de l’Est : aide surtout par l’envoi des livres chrétiens et par radiotransmissions orthodoxes, mais aide aussi par collecte de nourriture et de médicaments. Et nous sommes conscients que, malheureusement, à cause des limites de nos pauvres moyens, cette aide ne couvrira pas la grandeur des besoins existants.

Quelle est donc notre attitude face à l’Église en Russie ?

Sur le plan spirituel, il n’y a pas de division entre l’Église en Russie et nous. Nous vivons en communion de la même foi et de la même grâce des Sacrements - et nous partageons la même tradition liturgique et spirituelle.

Mais sur le plan administratif, nous ne nous trouvons pas sous obédience canonique du Patriarcat de Moscou, mais du Patriarcat Œcuménique de Constantinople.

Comme on le sait, l’Église Orthodoxe Une est présente, dans différents pays du monde, sous la forme extérieure de diffé­rentes Églises autocéphales, c’est-à-dire administrativement indépendantes. Mais toutes ces Églises autocéphales se trouvent en pleine unité de la foi orthodoxe et en communion sacramentelle entre elles. Et récemment, le dimanche de l’Orthodoxie 1992, les Chefs de toutes ces différentes Églises se sont rencontrés dans une Assemblée à Constantinople sur l’invitation et sous la prési­dence du nouveau Patriarche Œcuménique, notre Patriarche Bartholomée. Une telle rencontre n’a pas eu lieu pendant des siècles. C’est un signe nouveau de l’unité intérieure et des relations fraternelles entre les Églises orthodoxes autocéphales. En ce qui nous concerne ici, nous pouvons dire qu’à l’heure actuelle, des tâches nombreuses s’imposent à nos communautés.

Nous devons aujourd’hui aider nos frères orthodoxes en Europe Orientale dans leurs efforts d’annoncer l’Évangile dans une situation nouvelle.

Nous devons continuer notre humble contribution au dialogue entre chrétiens de différentes confessions.

Nous devons ici, en Europe Occidentale, vivre dans une collaboration fructueuse et fraternelle avec les autres commu­nautés orthodoxes et spécialement - dans le cadre du Patriarcat Œcuménique - avec les Métropoles grecques.

En même temps, nous devons humblement et dans la fidélité remplir les tâches que nous imposent l’expérience historique de nos communautés et leur enracinement pendant soixante-dix ans.

Chers Frères, le futur est dans les mains du Seigneur. Mais nous devons fidèlement et avec confiance dans Son aide remplir notre devoir de pasteurs. Car, nous le savons, l’Église a toujours et partout, « en tout lieu de la domination du Seigneur », une même mission primordiale : offrir à Dieu « l’adoration et la louange qui Lui sont dues » et servir au salut des âmes que Dieu lui a confié.

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