Portrait spirituel de Mgr Vladimir

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Mgr Vladimir

Ceux qui ont eu le bonheur de le connaître, de l’approcher, se souviennent de sa frêle silhouette, de son visage paisible, souriant, rayonnant même ; de son regard bleu qui traduisait si bien la transparence d’une âme apaisée, confiante, bienveillante à tous, soucieuse avant tout de montrer la voie du salut. Russe et moine par excellence, le deuxième état lui était aussi organique, si l’on peut dire, que le premier. Sa tranquille douceur, sa modestie, son amour du prochain et son goût pour l’église étaient autant de dispositions naturelles qui le prédisposaient à la voie qu’il avait choisie. Quelques témoignages nous permettent de nous représenter un peu ce que furent le cadre, et l’atmosphère familiale et spirituelle de son enfance. Il grandit à Orlov, petite ville du diocèse de Viatka, en cette région du nord-est de la Russie dont la beauté est celle de la Russie du nord : une beauté sévère et grandiose, avec ses espaces infinis et silencieux, ses rivières profondes, ses forêts épaisses et hautes, à perte de vue, ses lacs immenses, grands comme des mers intérieures, son climat continental très contrasté avec des hivers très rudes et des printemps enchanteurs. On imagine combien l’ont marqué d’inoubliables impressions ces paysages dont son regard d’enfant et d’adolescent a été si longtemps imprégné. De tels paysages sont particulièrement propres à révéler l’omniprésence divine, Sa toute puissance, l’inégalable harmonie du monde créé. Ils suscitent une admiration faite de respect et d’amour pour le Créateur de toutes ces merveilles, et enseignent l’énergie et l’humilité, vertus que nous verrons remarquablement associées chez le Métropolite Vladimir. Élevé dans une famille ecclésiastique pauvre, toute entière vouée au service de l’Église, fils et petit-fils de prêtres qui ont laissé le souvenir de leur douceur, de leur modestie et de leur dévouement ; comment le jeune Viatcheslav n’aurait-il pas reçu de l’existence même qui s’accomplissait autour de lui, les meilleures leçons ? Mais, nous avons plutôt le sentiment que ces leçons ont été des imitations spontanées, naturelles, tant le futur hiérarque se signale déjà, à cette époque, comme revêtu des qualités qu’on lui connaîtra plus tard. Il suivit donc naturellement la voie empruntée par son ascendance paternelle et grand paternelle. Nous le retrouvons à l’école ecclésiastique, modeste jusqu’à l’effacement, soucieux de ne point se fier à soi-même et d’accomplir en toutes choses la volonté de Dieu, et attendant patiemment qu’elle lui indique son chemin propre. Élève discret et travailleur, il passa sans difficulté au séminaire qu’il termina troisième, puis à l’Académie de Théologie de Kazan. C’est là que se dessinent et se confirment les composantes qui constitueront successivement et parallèlement sa personnalité de hiérarque et son chemin terrestre : le moine (et le hiéromoine dans la mission Kirghize), le hiérarque moine et missionnaire. Elles vont s’allier étroitement, fortifiées et enrichies par les expériences, les épreuves et la sanglante tragédie qui va bouleverser la Russie et sa propre famille.

I Le moine

C’est à l’Académie de Kazan, que Viatcheslav Tikhonitsky devint moine. Il y paraît porté par sa nature profonde et depuis longtemps s’y prépare. Nous avons ici le témoignage de l’un de ses anciens condisciples de l’Académie de Kazan, l’archiprêtre Nicolas Perekhvalsky, qui lui écrivit ses impressions d’alors à l’occasion de son jubilé épiscopal : « Je me souviens clairement comment, à l’église de l’Académie, vous avez reçu la Tonsure monastique. Cela m’a laissé une forte impression. Je me rappelle l’élévation de votre esprit lors de nos rencontres personnelles, votre vie d’ascèse et de prière dans la cellule que vous occupiez, votre éloignement total des distractions dissipées du monde, votre humilité, votre douceur, votre angélique paix intérieure, qui justifiait le nom de famille dont vous avez hérité : Tikhonitsky. » C’était le 27 septembre 1897. Il avait vingt quatre ans. Le portrait est déjà tracé. Il reviendra, au fil des témoignages, inchangé, toujours aussi édifiant. Le trait dominant de sa personnalité, hérité de son ascendance paternelle, comme nous l’avons vu, est cette naturelle et évangélique douceur, qui se met au service de l’état monastique : « Bienheureux les doux car ils hériteront la terre. » Elle accompagne le désir d’une vie cachée, le goût de la solitude, la disposition à la prière, l’acceptation de l’obéissance, l’abandon à la volonté de Dieu. Elle dispose à l’amour du prochain, porte à l’humilité. Elle prépare la paix intérieure et son rayonnement. Elle va permettre le bel épanouissement de l’ascèse monastique, qui conditionnera bientôt les successives expériences du hiéromoine missionnaire, celles de l’higoumène, enfin celles du hiérarque missionnaire. « Règle de prière et de continence » : ces paroles du tropaire des Saints Hiérarques furent souvent appliquées à Monseigneur Vladimir, homme de prière et d’ascèse. Il avait pris l’habitude de la prière dans son enfance. Sa vie familiale dans l’Église, son attitude d’écolier le révèlent déjà. Telle sera la règle de toute sa vie. Les activités intenses du hiéromoine missionnaire qui galopait d’un poste à l’autre chez les Kirghizes n’ont été extérieures qu’en apparence : c’est la vie liturgique, sommet de la prière pour le prêtre, qui les accompagne et les porte. « Priez sans cesse ! » dit l’Apôtre. Il y puisait l’ardeur de son apostolat, que commandent des exigences multiples : les fonctions pastorales, l’enseignement, la constante disponibilité à autrui, le secours matériel aux plus défavorisés. Partout et en tout, il donnait l’exemple d’une foi qu’animait la force de la prière. Un épisode remarquable relatif à cette période nous est rapporté : l’exorcisme du lac Shaitankoul (lac du diable), dont il calma la tempête en bénissant les eaux au péril de sa vie. La violence du vent faillit le pousser dans les flots déchaînés. « Priez ! » ordonna-t-il. Et dès qu’il eût plongé la croix, la tempête s’apaisa. Ces quelques traits révèlent une foi vivante, parce que vécue ; une foi dont le caractère répugne à la théorie. Pourquoi, sinon, avoir choisi, avec la Mission,la voie pratique du service de l’Église ? Mais la voie pratique qu’est la voie monastique n’est pas autre chose que l’ascèse. A l’ascèse dans le monde particulier de la Mission en Sibérie va succéder l’ascèse monastique proprement dite : higoumène du monastère de l’Annonciation à Souprasl il accompagne et guide ses frères qui sont soumis à une règle rigoureuse. Le temps relativement court de cet higouménat apparaît comme une expérience complémentaire à celle de la Mission, et une préparation providentielle aux difficultés qui attendent le futur hiérarque. L’archimandrite et higoumène Vladimir a vécu là l’unique période de sa vie dans un monastère, à l’écart du monde. Ce dut être pour lui un temps heureux et béni, que celui où il pouvait satisfaire à ses dispositions ascétiques, fortifiées par sa récente rencontre avec le Père Jean de Kronstadt : voici qu’il se trouvait encore confirmé dans l’attitude spirituelle qu’il savait la plus haute, la plus pure, la plus efficace. Et l’on peut dire que son expérience monastique, incomparablement riche au monastère de l’Annonciation, assura la meilleure transition avec la dernière étape de son chemin terrestre, celle de l’archiépiscopat missionnaire. Bientôt sacré évêque à Saint-Pétersbourg, il est nommé évêque-vicaire à Biélostok qui dépend de l’archidiocèse de Grodno. Il se trouve vite lié à Monseigneur Euloge qui l’estime précisément pour ses qualités de moine, et écrit dans ses Mémoires : « L’évêque Vladimir me soutenait par l’élévation de sa prière, par sa douceur et son humilité. Il conquit le respect et l’affection de mon troupeau de Holm. » Le même Monseigneur Euloge a été inspiré, lorsqu’en continuant sa vie d’évêque diocésain, il choisit de conserver à ses côtés le même évêque-vicaire (devenu archevêque), quand le Patriarche Tikhon le nomma métropolite des Églises orthodoxes russes en Europe occidentale. Cet homme de prière que fut Monseigneur Vladimir réussit à transfigurer la vie mondaine de Nice en un centre spirituel rayonnant et connu pour sa pieuse vie liturgique. Il pouvait sembler que la nomination de Monseigneur Vladimir comme premier vicaire de cet énorme diocèse, qui, encore aujourd’hui, couvre presque toutes les grandes villes d’Europe occidentale (ce qui explique la nécessité impérieuse de plusieurs évêques vicaires) lui apportât la tentation du découragement. Il n’en fut rien : soutenu par la prière et fidèle à une obéissance monastique totale, il attira sur lui et son troupeau de Nice de telles grâces du Dieu bon et source de tout bien, que cette étape de sa vie l’a élevé à la hauteur d’un saint hiérarque très semblable à saint Nicolas lui-même, tel qu’il est chanté dans le tropaire : « La vérité de tes œuvres, ô père et pontife Nicolas, t’a rendu, pour ton troupeau, règle de foi, modèle de douceur, maître de tempérance. Aussi, as-tu obtenu par ton humilité, l’exaltation, par ta pauvreté, la richesse. Prie le Christ de sauver nos âmes ! » Cette relation avec saint Nicolas, qui est devenue une amitié intime, pour ne pas dire une certaine familiarité, est la marque de l’authentique hiérarque orthodoxe. Le diocèse de l’archevêque des Églises Orthodoxes Russes en Europe occidentale a reconnu en ce type de hiérarque l’idéal de l’évêque orthodoxe dans l’Europe contemporaine. Les célébrations à Nice dans la cathédrale Saint-Nicolas ont si fortement inspiré une foule d’enfants spirituels que la mémoire de Monseigneur Vladimir est restée vivante jusqu’à nos jours. On peut encore rencontrer dans nos maisons de retraite des orthodoxes d’un certain âge qui pieusement, matin et soir, accomplissent la règle de prière qui leur a été imposée par celui qui est toujours leur Père. En effet, le lieu ne sauve pas. Le lieu est sauvé par la présence des hommes charismatiques, tel que fut Monseigneur Vladimir. Il aima tant cette ville de Nice et le troupeau de son vicariat, que lorsqu’il fut appelé par Dieu à siéger sur le trône archiépiscopal et métropolitain à Paris en la cathédrale Saint Alexandre Nevsky (cathédrale de l’évêque qui dirige le diocèse), il fut attristé de laisser derrière lui cette partie de la France, cette vigne où il avait tant œuvré. Nous pouvons observer par la suite le même phénomène à Paris : la cathédrale Saint Alexandre Nevsky a été transfigurée par sa douce présence, et ses célébrations liturgiques élevaient jusqu’au ciel, à la manière humble et pieuse dont il les accomplissait. Sa minuscule cellule de la maison attenante à la cathédrale était devenue le cœur, en vérité, de son immense diocèse. Jour et nuit, sans repos, il intercédait pour l’église et les orthodoxes que Dieu lui avait confiés. Le nombre de ses prières et de ses prosternations est connu de Dieu seul. Il cherchait toujours à s’instruire davantage de l’Écriture Sainte, et pratiquait quotidiennement le Nouveau Testament, le psautier, les canons, et toutes les autres Écritures traditionnelles de l’Église. Il se faisait accompagner par le Père Jean de Kronstadt en lisant chaque jour un extrait de ses écrits spirituels. Son âge et sa santé fragile lui avaient rendu les voyages pénibles, mais sans cesse la prière de Jésus jaillissait du fond de son cœur, et faisait apparaître cette source d’eau vivante, la vie dans l’Esprit-Saint, dont l’acquisition, nous dit saint Séraphin de Sarov, est le but de la vie chrétienne. Il lui arrivait de se reposer quelque temps à Rozay-en-Brie. Ceux qui l’ont vu là-bas se souviennent de sa silhouette blanche et de son regard lumineux lorsqu’il priait au jardin devant les saintes icônes fixées à un arbre. Lors du jubilé de Monseigneur Vladimir (cinquante ans d’épiscopat) le 16 juin 1957, un témoin écrit (article du Messager de l’ACER, daté du 16 juin 1957) : « Nous savons qu’il n’y a rien d’aussi nécessaire au monde en ces pénibles et terribles années que subit la Russie, et avec elle tout l’univers, que le recours à Dieu dans la prière. Notre force dans le monde se mesure à notre prière ; notre action n’est fructueuse que dans la mesure où elle est inspirée par la prière. Or, c’est à cause de sa pratique constante de la prière, et de la conscience de son efficacité à notre égard, que nous nourrissions pour la personne de Monseigneur Vladimir une si haute estime. » Comment ne pas citer encore quelques paroles de l’archiprêtre Basile Zenkovsky, prononcées aux obsèques de Monseigneur Vladimir : « Notre archevêque semblait rayonner de la lumière intérieure qui provenait de sa prière ininterrompue. Par ses actions, par sa vie, Monseigneur en tout servait Dieu, comme s’il se tenait toujours en Sa présence... » L’archiprêtre Basile lui applique plus loin les paroles du tropaire des Saints Hiérarques : « Règle de foi » en ce qu’il s’adonnait constamment à la prière. « Sans avoir prié, ajoute-t-il, Monseigneur ne prenait aucune décision. » « Vers la fin de sa vie, écrit Pierre Kovalevsky, il donnait l’impression de ne plus tenir que par la prière. » Nous savons qu’il est mort « la prière sur les lèvres » et que ses dernières paroles furent : « Tous les Saints, priez Dieu pour nous ! » La prière est le centre de l’activité monastique qu’est la vie angélique, comme elle doit être celle de tout chrétien. Elle est aussi la charnière entre la foi et l’humilité. Comment prier si l’on n’a pas une foi absolue, non seulement en l’existence de Dieu, mais en Son amour, confondu en Sa vérité ? Et comment avoir l’expérience de Son amour sans la prière ? Comment se fier à soi-même, vouloir pour soi-même, quand on a goûté à Son amour ? Voici qu’alors on ne peut désirer que Sa volonté, et s’y soumettre. Ceci, Monseigneur Vladimir l’a toujours su. A aucun moment de sa vie, semble-t-il, il n’a mis en doute, il n’a voulu pour lui-même. Adolescent encore, il attend que Dieu lui montre sa voie. Devenu hiéromoine missionnaire, il accomplit, développe tous ses dons spirituels, et le fait avec tant d’ardeur et d’amour qu’il réussit, que ses supérieurs le remarquent et l’estiment. Le voici archimandrite, chef de mission. Il est heureux parmi les Kirghizes, a su se faire aimer et souhaite demeurer parmi eux. Mais il est appelé à d’autres fonctions, très loin de là. Depuis le sud-est sibérien il traverse la Russie jusqu’au nord-ouest, pour un pays inconnu et la charge d’un monastère. Il obéit. Il accepte l’épiscopat, puis l’archiépiscopat par obéissance. Il y consacre toutes ses forces, s’attache à son troupeau, sert l’Église avec rigueur et énergie quand les circonstances l’exigent. Monseigneur Euloge fait de lui son archevêque-vicaire à Nice et c’est encore l’obéissance. La dernière, la plus lourde, quand tant d’épreuves se seront jointes à l’âge pour l’affaiblir, sera de succéder à Monseigneur Euloge. Il n’aura connu aucun repos. Les séjours à Rozay-en-Brie, pourtant nécessaires à sa santé, ne le dispensaient jamais des affaires du diocèse, qu’il traita jusqu’aux derniers jours de sa vie. Douceur, prière, obéissance : nous sommes parvenus à l’humilité dont il avait si fidèlement emprunté le chemin. On ne peut pas parler de l’humilité, car elle est une vertu divine. On peut l’acquérir par l’incessant combat spirituel, on peut l’admirer chez ceux qui l’ont atteinte. Il semble que Monseigneur Vladimir fut de ceux-là. Trop de témoignages émus concordent pour l’affirmer, et les mots employés traduisent plus que du respect : il inspirait une admiration qui confondait les cœurs et qui était simplement de l’amour. Nous avons vu qu’il était naturellement porté à aimer, qu’il s’est fait aimer partout où ses fonctions l’ont placé : c’est là aussi un trait dominant de sa personnalité, mais l’ascèse monastique a supérieurement épanoui cette disposition. Une si belle capacité d’amour ne se développe en effet que grâce à l’humilité, à la douceur, à la paix intérieure. Etre « doux et humble de cœur », c’est être semblable au Christ. A cette ressemblance il tendait, comme tout homme véritablement spirituel. Nous avons ici enfin la dernière et la plus haute image du moine qu’il a été, ainsi qu’il a semblé au Père Basile Zenkovsky (et à beaucoup d’autres sans doute) : « C’est dans l’humilité, dans la prière, dans l’entière confiance de son abandon à Dieu qu’il puisait sa force, et que sa personnalité connut le bel épanouissement devant lequel les hommes s’inclinent toujours. » [...]

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