Portrait spirituel de Mgr Vladimir (2)

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Mgr Vladimir

II Le hiérarque moine missionnaire

Nous avons essayé de dessiner le portrait spirituel de Monseigneur Vladimir, sa physionomie de moine. Il nous a fallu anticiper sur celle du hiérarque, car les deux sont aussi indissociables que nous est apparue plus haut la remarquable coïncidence, en lui, de sa personnalité russe et de l’état monastique. Il semble en effet qu’il a réalisé par sa vie la vocation profonde de tout homme russe véritablement spirituel, né dans l’orthodoxie et pour l’orthodoxie dans le service de l’Église. Nous avons vu que sa formation à l’Académie de Théologie de Kazan, puis son expérience de hiéromoine missionnaire en Kirghizie l’ont préparé aux hautes fonctions que Dieu devait lui confier, si bien qu’elles s’imbriquent l’une dans l’autre et qu’il est difficile de distinguer où s’arrête le moine et où commence l’évêque. L’higouménat à Souprasl parachève l’expérience du pasteur qui très vite se voit porté à l’épiscopat, puis à l’archiépiscopat, dans les terribles conditions de la guerre et de la Révolution, où bientôt se sont multipliées les difficultés non seulement matérielles et physiques mais aussi ecclésiales. Monseigneur affronte alors un âpre combat, celui de la canonicité de l’Église devant les menaces d’anarchie juridictionnelle de la part des diocèses de Pologne, et sa fermeté inébranlable l’expose à des sévices qu’il subit humblement au péril de sa vie. On se rappelle les paroles de saint Paul : « Je n’écoutai ni la chair ni le sang... » S’il est providentiellement sorti d’une telle épreuve, qui devait normalement achever de ruiner sa santé, c’est qu’il s’y était préparé depuis sa jeunesse par la conduite intérieure qu’il sut donner à son existence quotidienne. Ses luttes avaient commencé dès les années de son apostolat missionnaire en Kirghizie. Elles sont devenues plus âpres au cœur de la tourmente où il se trouve maintenant avec ses responsabilités d’archevêque. Connaît-on le détail de ses tribulations d’alors ? On sait seulement qu’il n’a pas fui, qu’il fut d’abord captif d’un monastère catholique en Pologne, puis exilé à Prague. La providentielle rencontre avec Monseigneur Euloge en cette ville, et l’amitié pleine d’estime où le tenait se dernier, déterminèrent sa fixation en France, et le sens de la dernière étape de son chemin terrestre. S’il n’était pas dans les desseins de Dieu qu’il versât son sang comme tant d’autres hiérarques et prêtres devenus, avec tant de pieux fidèles orthodoxes, les « nouveaux martyrs » (comme son propre père fusillé en 1918 et l’un de ses frères), s’il a échappé à ce martyre-là, c’est qu’il a été invité à témoigner d’une autre manière : il a donné la sueur et le sang du combat monastique, auquel s’est ajouté le combat pour l’Église du Christ. Combat incessant, mené grâce à la prière incessante, au renoncement, depuis toujours, à toute ambition personnelle, et à sa confiance absolue en Dieu. Comment expliquer autrement la clarté de ses intuitions, c’est-à-dire de son discernement, à une époque où les passions au sujet de l’Église russe s’étaient déchaînées parmi les émigrés en occident ? Il n’y a pas de hasard pour l’homme de prière, l’humble moine que Monseigneur Vladimir est demeuré toute sa vie. Pourquoi tant de Russes ont-ils fui en occident et s’y sont-ils fixés ? La prière et l’humilité lui en ont donné la réponse : si les Russes sont ici, c’est que Dieu l’a voulu. Il comprend qu’un grand nombre de ses compatriotes sont chassés de Russie pour ressourcer en Europe le christianisme véritablement orthodoxe, et l’apporter à ceux qui cherchent la vérité dans le désert spirituel d’une civilisation en voie de décomposition. Son cœur de vieux hiéromoine russe, imprégné d’une séculaire tradition orthodoxe indissociable de l’authentique sentiment pour la Patrie, la terre russe, « notre mère », comme disent les Russes, comprend que du désastre de la Russie, de la sanglante tragédie révolutionnaire, doit sortir un peuple redevenu conscient de sa vocation de chrétien, un peuple redevenu vraiment orthodoxe pour être monté sur la Croix et avoir accepté tant de souffrances pour son salut, un peuple qui désormais peut témoigner et transmettre, un peuple de martyrs-missionnaires. En France, où Dieu l’a conduit, il partage bien entendu ses forces entre ses fonctions liturgiques et pastorales de hiéromoine et celles de hiérarque, au milieu d’un peuple déraciné, déchiré, dénué souvent du nécessaire. Ainsi, pendant les vingt années vécues à Nice comme archevêque-vicaire. Mais, il voit plus loin que la nécessité de réconforter les Russes exilés, de les guider, et de fournir aux plus jeunes les moyens de rester orthodoxes : il prévoit un troupeau élargi, fervent, susceptible de préparer l’avenir. Il avait vu qu’une époque s’achève, que doit en naître une autre, et qu’il appartient à l’Orthodoxie de lui offrir les moyens du salut. En sa vieillesse, affaibli déjà par tant d’épreuves, alors qu’il pouvait enfin espérer un peu de repos, les circonstances l’appellent aux plus hautes fonctions, et ceci à un moment crucial de l’histoire de l’Église : le métropolite Euloge lui lègue sa charge en mourant. C’est à Monseigneur Vladimir qu’il appartient désormais de décider de l’avenir du diocèse. Il n’hésite pas. Lui, si doux, si affable et toujours soucieux de ne pas offenser, ou simplement peiner, il condamne les dissensions, les querelles partisanes, chauvines et sentimentales. Il refuse catégoriquement de céder à la pression du Patriarcat de Moscou et de passer le pouvoir à l’exarque que celui-ci a envoyé pour le remplacer. Il confirme alors le rattachement du diocèse au Patriarcat Œcuménique de Constantinople, parce que ce dernier exerce la primauté sur tous les autres Patriarcats, avec le pouvoir de prendre sous son omophore les chrétiens orthodoxes de la diaspora russe en Europe occidentale, et d’instituer une Église locale, selon les canons de l’Église qui ont fixé le principe de la territorialité. On ne peut enlever quoi que ce soit au message que le métropolite Vladimir lança alors, au cours de l’assemblée diocésaine de 1949, tant il est saisissant par sa multiple et sublime inspiration : c’est l’appel d’un cœur russe à des cœurs russes, l’appel d’un Pasteur à son troupeau souffrant et dispersé, l’appel d’un Archevêque gardien de la canonicité de l’Église, garant de son unité et mis en devoir de la réaliser coûte que coûte. « Je crois en l’Église UNE, » avait-il tenu déjà à souligner.

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