Déclaration du Conseil de l’Archevêché

Déclaration du 9 décembre 2004

Le Conseil de l’Archevêché, dans sa composition actuelle, a pris ses fonctions il y a maintenant un peu plus de six mois. Il a pu apprécier les difficultés auxquelles notre Archevêché fait face et les tâches qui l’attendent.

Pendant cette période, la vie de notre Archevêché a été profondément troublée par la lettre signée du Patriarche de Moscou Alexis II en date du 1er avril 2003, concernant la question de savoir quel chemin il convenait d’emprunter pour aboutir à une Eglise locale unifiée dans nos pays et estimant que ce chemin passe par l’unification des entités issues de l’émigration russe et leur rattachement au Patriarcat de Moscou. Plusieurs autres questions se posent par ailleurs.

Au terme de cette période, et après l’Assemblée pastorale du clergé de l’Archevêché, suscitée par l’Archevêque Gabriel, qui s’est tenue à l’Institut Saint-Serge, à Paris, le 1er novembre dernier, les membres du Conseil de l’Archevêché, réunis le 17 novembre 2004, tiennent à partager les orientations qui se sont dégagées et déterminer les tâches qui, en conséquence, s’imposent à nous tous.

Nous entendons rester fidèles :

  • A la vision de l’Eglise, Corps du Christ, lieu où l’homme pécheur renaît à la Vie, qui n’est conditionnée par aucune institution de ce monde, qu’elle soit politique, nationale ou historique, mais qui est « une vie nouvelle en Christ, mue par l’Esprit Saint ».
  • A la tradition orthodoxe russe qui se caractérise par son attachement à une vie liturgique intense et par son esprit universaliste et missionnaire, qui lui permettent de distinguer le fondamental du secondaire afin de s’adapter aux réalités d’un monde en mutation. Notre diocèse possède une tradition spécifique, tant dans ses pratiques liturgiques, que dans son organisation canonique et administrative, inspirées par les décisions du concile de Moscou de 1917-1918, que l’Archevêché est l’une des rares entités ecclésiales d’origine russe à mettre en pratique aujourd’hui. Cette tradition, nous l’avons reçue de nos pères et maîtres dans la foi, et tout particulièrement du fondateur du notre diocèse, le Métropolite Euloge. Nous y sommes tous profondément attachés.
  • A l’enseignement sur la nature de l’Eglise, tel qu’il a été formulé par l’école théologique de l’Institut Saint-Serge, dans la vision ecclésiale du Père Serge Boulgakov et l’ecclésiologie du Père Nicolas Afanassieff, prolongées et actualisées par le Père Alexandre Schmemann : la plénitude de l’Eglise se manifeste dans la Divine Eucharistie, célébrée en un lieu donné - « pour la vie du monde » l’unité de l’Eglise - et, indissociablement, l’unité et l’existence même de chacun d’entre nous - est réalisée et maintenue par la communion au Corps et au Sang du Christ.
  • A la vocation missionnaire de l’émigration russe, rappelée par ses représentants les plus éminents, entre autres par le Métropolite Vladimir, qui invitait, dès 1949, à « penser [...] à l’enracinement de l’Orthodoxie en Occident. [...] Le Seigneur nous appelle, dans chaque pays du monde [...] à édifier l’Eglise de la Vérité dans la vraie foi ». Tant d’autres ont lancé ce même appel à la prise de conscience de cette vocation, consistant pour les Russes chassés de leur patrie, à faire vivre l’Eglise, à la faire rayonner, à lui faire prendre greffe sur les territoires où ils avaient trouvé refuge.

    Cette fidélité implique aussi l’ouverture aux réalités du monde dans lequel nous vivons. Les tâches qui attendent notre Eglise résultent de notre situation :
  • L’Archevêché ne se considère plus comme appartenant à une « diaspora ». Il n’est pas étranger aux pays où le Seigneur nous a appelés à vivre pour témoigner de Son Evangile et construire Sa Sainte Eglise. Érigé en diocèse canonique, uni autour de la Table du Seigneur, où se manifeste la plénitude de l’Eglise dans la célébration de la Sainte Eucharistie, offerte par l’évêque, entouré du collège des prêtres et de tout le peuple de Dieu, fondamentalement l’Archevêché est déjà en lui-même une Eglise locale, comme l’est tout diocèse en tout lieu. Il représente une réalité ecclésiale solide qui se manifeste, non seulement en France, mais aussi dans plusieurs autres pays d’Europe occidentale. Avec l’ensemble des diocèses des autres patriarcats, avec lesquels il est en communion, il constitue les prémices d’une Eglise territoriale dans les pays où il est présent.
  • Promouvoir l’unité de toutes les communautés orthodoxes sur un même territoire est une nécessité primordiale de notre foi et de notre témoignage de l’Evangile du Christ. Nous sommes heureux de constater que S. S. le Patriarche de Moscou Alexis II s’est montré conscient du grave problème de l’organisation canonique de l’orthodoxie dans les pays d’Europe occidentale. Nous espérons que les primats des autres Eglises se sentiront, eux aussi, de plus en plus concernés par ce problème, tout en souhaitant que tous témoignent leur sollicitude non seulement pour leurs propres fidèles en Europe occidentale, mais pour l’ensemble du peuple orthodoxe vivant dans nos pays. Aussi, nous en appelons solennellement aux primats des Eglises autocéphales et, en particulier, au premier d’entre eux en honneur, S. S. le Patriarche Ocuménique Bartholomée Ier, afin que soit relancé le processus préconciliaire panorthodoxe dans le cadre duquel cette question doit être résolue en tenant compte de l’avis des évêques orthodoxes vivant en Occident et du Peuple de Dieu qui leur a été confié.
  • L’Archevêché entend conserver et promouvoir des liens particuliers d’amour, de respect et de coopération avec la Sainte Eglise de Russie que ses fidèles ont toujours portée dans leur cour. Ceux-ci l’ont toujours aidée dans la mesure de leurs forces et continuent à le faire, notamment par le biais d’organisations fondées et animées par des membres de l’Archevêché (des services comme l’Aide aux Croyants de l’URSS, devenu ACER-Russie, les éditions YMCA-Press, les émissions de la « Voix de l’Orthodoxie », le Comité diocésain d’aide humanitaire aux paroisses de Russie et, récemment, l’aide aux enfants de Beslan, en sont la preuve). Nous suivons avec attention le processus visant à rétablir la communion entre le Patriarcat de Moscou et l’Eglise russe hors-frontières qui est en cours, mais la situation de l’Archevêché est tout à fait différente tant sur le plan canonique - puisque nous sommes dans la juridiction du Patriarcat ocuménique, qui nous assure la communion avec l’ensemble des Eglises orthodoxes territoriales, y compris celle de Russie -, que sur le plan proprement existentiel - puisque, dans les pays où l’Archevêché est présent, une collaboration et une concertation existent et tendent à se renforcer entre nous et les autres diocèses se trouvant sur un même territoire.

    En 1995, grâce à l’action de S. S. le Patriarche Alexis II et de S. Em. l’Archevêque Serge, des contacts officiels suivis ont pu être instaurés au plus haut niveau entre l’Archevêché et l’Eglise russe, ce dont tous se félicitent. On pouvait espérer que les liens établis ces dernières années avec le Patriarcat de Moscou auraient débouché sur un dialogue fraternel et confiant, en vue de résoudre les problèmes pastoraux communs qui se posent dans nos pays. Toutefois, ce dialogue a été rendu difficile dans la période récente, du fait d’une appréciation, à notre avis, inadéquate de la situation par les responsables du Patriarcat, appréciation qui a conduit, semble-t-il, à l’envoi de la lettre patriarcale du 1er avril 2003, pendant la période de vacance du siège archiépiscopal.

    Il est maintenant avéré que certaines personnes, autour du défunt Archevêque Serge, ont mené, de leur propre initiative et sans en référer à aucune des instances collégiales de l’Archevêché, des négociations qui sont allées jusqu’à l’élaboration d’un projet de statuts d’une « métropole autonome » pour l’Europe occidentale, placée dans la juridiction du Patriarcat de Moscou, dans laquelle se serait fondu l’Archevêché. Après la brutale disparition de Mgr Serge, l’élection de Mgr Gabriel - à une très forte majorité - a été perçue, à tort, comme un changement dans l’orientation de l’Archevêché. Pour sa part, S. Em. l’Archevêque Gabriel a cherché à entrer en dialogue avec le Patriarcat de Moscou. Il a écrit à S. S. le Patriarche Alexis II, il a rencontré personnellement des responsables du Patriarcat, mais, en guise de réponse, il n’a trouvé que des fins de non-recevoir. Pourtant, dix jours après son élection, en mai 2003, Mgr l’Archevêque Gabriel assurait par lettre S. S. le Patriarche qu’il était prêt à engager un dialogue sur l’avenir de l’Archevêché et ses relations avec le Patriarcat de Moscou, en se fondant sur les principes de l’ecclésiologie orthodoxe et en communion avec les autres évêques orthodoxes présents sur un même territoire. [1]
  • Dans sa fidélité à la tradition russe et conformément à l’ecclésiologie orthodoxe qui se fonde sur la dimension territoriale de l’Eglise manifestée en un lieu, l’Archevêché appelle de ses voux la construction d’une Eglise localement et territorialement unifiée. En 1949 déjà, les membres de l’Assemblée Générale de l’Archevêché le reconnaissaient, en affirmant leur espoir, en tant qu’émigrés, de « voir venir le jour, quand par la grâce de Dieu, nous pourrons tous rentrer dans la Russie libérée et nous fondre à nouveau dans l’Eglise-mère » [2], car pour eux, comme pour nous d’ailleurs, l’Eglise de Russie est - tout naturellement - l’Eglise qui se trouve en Russie (cf. 1 Co 1,2, etc.). Mais, en même temps, ils exprimaient leur souci de promouvoir, pour ceux qui resteraient définitivement dans leurs pays d’accueil, l’organisation de l’Eglise locale ici, en Occident. C’est ce qu’écrivaient à nouveau, en 1966, nos pères et maîtres dans la foi, pour récuser tout retour au Patriarcat de Moscou : « Au reste, et c’est là l’essentiel, même si la situation de l’Eglise avait été normale en Russie, la position de l’Archevêché n’en aurait pas du tout été modifiée pour autant. [...] En effet, l’Archevêché est devenu avec le temps une Eglise locale et multi-nationale, située d’ailleurs dès le départ en dehors des limites territoriales et canoniques de toute Eglise autocéphale, y compris le Patriarcat de Moscou ». [3]

    Pour nous, tout comme pour nos prédécesseurs, la superposition de juridictions sur un même territoire ne peut aucunement être justifiée car résolument contraire à l’ecclésiologie territoriale (telle que résultant notamment du 34e canon des Saints Apôtres). De la même façon, ne peut être justifiée la revendication, par les différentes Eglises autocéphales, d’une obédience directe de leurs ressortissants nationaux, dispersés dans les pays d’Europe occidentale comme dans toute autre partie du monde. Cette obédience directe ne peut qu’entretenir en la renforçant la superposition des juridictions. La situation présente n’est qu’une étape, générée par notre histoire et qui, avec le temps, doit être dépassée avec le concours de l’ensemble des diocèses des autres Patriarcats, présents dans nos pays. Ces raisons ecclésiologiques rendent inappropriée la proposition du Patriarcat de Moscou. L’édification d’une Eglise locale unifiée dans nos pays doit en effet respecter scrupuleusement les canons et notamment la définition territoriale de l’Eglise. Or, de même que les autres Eglises territoriales, le Patriarcat de Moscou n’a pas juridiction sur nos contrées.
  • C’est pourquoi nous rendons grâce à Dieu de disposer d’ores et déjà, en France, d’un centre de collaboration et de dialogue sous la forme de l’Assemblée des évêques orthodoxes en France (AEOF), mise en place conformément aux décisions des consultations préconciliaires préparatoires interorthodoxes de Chambésy, en 1991 et 1993. Nous sommes heureux d’apprendre qu’une délégation de l’AEOF, dont fait partie S. Em. l’Archevêque Gabriel, doit se rendre auprès des Primats des Eglises orthodoxes territoriales afin de leur présenter la vie et la réalité de l’Eglise orthodoxe en France et de s’entretenir avec eux sur les perspectives d’une Orthodoxie localement unifiée.
  • La transmission de la foi à ceux qui sont venus chercher refuge dans nos pays, doit faire partie des urgences de notre service. La tradition constante de notre Eglise, en Russie comme dans l’émigration, suivant en cela l’exemple donné par nos nouveaux saints récemment canonisés, Mère Marie (Skobtsov) et ses compagnons, nous appelle également au service et à l’accueil des plus démunis. C’est là notre responsabilité commune, à laquelle Mgr l’Archevêque Gabriel nous a tous invités à participer activement, lors des Assemblées Générales de l’Archevêché du 1er mai 2003 et du 1er mai 2004. Faisons-nous suffisamment dans ce domaine ? Il convient aujourd’hui - c’est une évidence - d’accroître nos efforts, en concertation avec les diocèses des autres patriarcats, pour apporter l’aide sociale, matérielle, juridique et spirituelle, dont de nombreux immigrants ont besoin. En matière de catéchèse, il y aussi d’énormes besoins tant pour ces nouveaux arrivants, dont il faut favoriser l’ecclésialisation, que pour la formation théologique des jeunes et des adultes dans les paroisses. Nous appelons tous les membres de notre Archevêché à trouver leur place de service dans les initiatives déjà existantes et dans celles que nous envisageons de lancer dans ces domaines, et dont ils seront informés prochainement.
  • Nous appelons aussi solennellement clercs et laïcs à veiller au don précieux de l’unité. Le débat est important et légitime. Mais la polémique dans l’Eglise a ses limites. En cas de divergences, il convient, selon la parole de l’apôtre (« Appliquez-vous à garder l’unité de l’esprit par le lien de la paix », Eph 4,3), de rechercher l’unité en toute chose. L’Archevêché a une mission ecclésiale importante, ici, en Occident : c’est ce qui doit guider nos attitudes et cimenter notre unité, autour de la personne de l’Archevêque. Nous devons approfondir notre compréhension du sens de l’Eglise et, ce faisant, rechercher l’unité ecclésiale. Dans ce but, nous entendons organiser une conférence diocésaine, au début de l’année 2005 ainsi que des rencontres à l’échelle des doyennés sur la façon de « construire l’Eglise » du Christ, dont nous sommes appelés, chacun selon ses charismes propres, à « devenir des pierres vivantes ». L’avenir est entre les mains de Dieu, mais, comme le Conseil l’avait déjà affirmé en octobre 2003, ce n’est qu’en se fondant sur le sens même et la réalité de l’Eglise, en toute humilité, dans la concorde et dans la communion à Sa grâce ineffable, que nous devons ensemble continuer à servir notre unique Seigneur et Maître.

Paris, le 9 décembre 2004

[1] Le texte de cette lettre est disponible auprès de l’Administration Diocésaine.

[2] Messager Diocésain (en russe), Paris, 1949, n° 21, p. 21.

[3] Déclaration signée par les Archiprêtres Alexis Kniazeff, Alexandre Séménoff-Tian-Chansky, Alexandre Rehbinder, Stéphane Knijnikoff, Igor Vernik, Boris Bobrinskoy, Pierre Struve et Pierre Tchesnakoff, ainsi que par Constantin Andronikof, Cyrille Eltchaninoff, Paul Evdokimov, Boris Fize, Nicolas Koulomzine, Jean Morozov, André Schmemann et Wladimir Wassilieff (texte français dans Le Messager Orthodoxe, n° 33-34, 1966, p. 50).

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