Assemblée pastorale du 1er novembre

Compte-rendu de l’Assemblée Pastorale du 1er novembre 2004

Une assemblée pastorale a été convoquée par S. Em. l’Archevêque Gabriel, le 1er novembre 2004, dans les locaux de l’Institut Saint-Serge. La réunion a été précédée par la célébration de la Divine Liturgie, en l’église Saint-Serge, sous la présidence de Mgr Gabriel, entouré de l’Archiprêtre Nicolas Ozoline et de l’Archimandrite Job, tous deux professeurs à l’Institut de théologie Saint-Serge, ainsi que du diacre André Svynariov. La chorale était placée sous la direction de M. Nicolas Ossorguine, maître de chapelle de l’église Saint-Serge. L’office a été célébré en slavon, certaines lectures étant prononcés aussi en français et en néerlandais. A la fin de la célébration, l’Archevêque Gabriel a prononcé une courte homélie.

La réunion proprement dite s’est déroulée en deux parties, suivant les deux thèmes de discussion qui avaient été définies par le Conseil de l’Archevêché, lors de sa session du 23 juin dernier : « Le sens de la tradition russe » (1ère session, le matin) et « La nature de l’Eglise et sa manifestation aujourd’hui » (2e session, l’après-midi). Au total, une soixantaine de prêtres et de diacres étaient présents ainsi que les membres laïcs du Conseil de l’Archevêché, les professeurs de l’Institut Saint-Serge et certains responsables laïcs de paroisses (cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky et paroisse Saint-Serge) et de mouvements (ACER-MJO, Vitiaz, Zemgor, OLTR, Fraternité orthodoxe), invités par le Conseil.

Les travaux de la première session ont été ouverts, vers 10 h 20, après le chant (en slavon) de la prière “Roi céleste”, par un bref discours de Mgr l’Archevêque Gabriel qui a évoqué la lettre du patriarche de Moscou Alexis II, datée du 1er avril 2003, et les débats qu’elle a provoqués dans les communautés orthodoxes d’origine russe en Europe occidentale. À la suite de cette lettre, on a vu poindre « une inquiétude chez certains fidèles concernant la fidélité et le respect de la tradition orthodoxe russe dans nos paroisses », a-t-il constaté. « S’est aussi exprimée une inquiétude concernant l’avenir de l’Archevêché », a-t-il continué, ce qui a conduit à la création par un groupe de laïcs de l’association OLTR (Orthodoxie locale de tradition russe). « C’est de ces problèmes, qui concernent la vie et l’avenir de notre diocèse, dont nous voulons parler aujourd’hui, ouvertement et calmement conformément à la tradition de notre diocèse », a-t-il ajouté. Trois communications ont ensuite été présentées sur le thème de la matinée. Le modérateur était l’Archiprêtre André Fortunatto, recteur des paroisses de Vichy et de Lyon et doyen du clergé du Centre de la France.

Dans la première communication, l’Archiprêtre Wladimir Yagello, recteur de la Paroisse Notre-Dame-du-Signe, à Paris, a rappelé tout d’abord ce qu’est la Tradition, à la fois réception et transmission le plus fidèlement possible. « Ce n’est pas quelque chose qui est transmis, mais quelqu’un - le Christ », a-t-il dit. C’est pourquoi l’Église se construit en tout temps et en tout lieu dans la célébration du Christ, à travers les sacrements et la liturgie, et qu’il n’y a qu’une seule liturgie, quelle que soit la langue utilisée pour sa célébration. L’unité en Christ ne signifie pas pour autant l’uniformité. C’est ainsi qu’il existe des traditions particulières aux différentes Eglises. Si la foi se transmet par la Tradition, les traditions locales transmettent un génie propre. Il s’est attaché à définir le caractère spécifique de la tradition russe dans des domaines aussi variés que la liturgie, la théologie, le chant ecclésial, l’icône. Ses caractéristique peuvent se résumer à deux éléments, a-t-il dit : fidélité à la Tradition et esprit d’ouverture. Il a également insisté sur l’importance de la piété populaire dans la tradition russe, caractérisée par un « souci de la bonne ordonnance des célébrations » et un attachement à l’utilisation du « slavon [qui] est au russe ce que l’icône est à la peinture profane ». « Le sens de la tradition russe s’exprime par la fidélité et l’ouverture. L’Archevêché doit rester fidèle à son héritage et être ouvert à l’Europe occidentale », a-t-il déclaré en conclusion.

Dans la deuxième communication, le diacre Nicolas Lossky, professeur à l’Institut de théologie Saint-Serge et clerc du diocèse de Chersonèse (patriarcat de Moscou), a parlé de « La richesse de la tradition orthodoxe russe ». La tradition russe commence avec deux non-Russes, les saints Méthode et Cyrille, deux missionnaires grecs byzantins, dont l’action d’évangélisation a façonné la vocation missionnaire de l’orthodoxie russe. « L’esprit de l’orthodoxie russe, c’est précisément sa vocation missionnaire », a-t-il souligné, rappelant notamment l’exemple du saint Tikhon qui, avant de devenir patriarche de Moscou, avait été évêque en Amérique, où, dès 1905, il parlait de la nécessité de créer, le temps venu, une « Église orthodoxe en Amérique ». Du fait de cet esprit missionnaire, il y a une « absence totale de nationalisme dans la tradition russe », même si, de-ci de-là, des dérives sont toujours possibles. « Ce que nos Pères nous ont appris, c’est de distinguer le fondamental du secondaire. Le fondamental, c’est l’Église du Christ, qui n’est pas une institution, humaine, mais comme l’écrit le père Serge Boulgakoff, `une vie nouvelle en Christ, mue par l’Esprit Saint’, et j’ajoute, à la gloire du Père », devait-il conclure.

La troisième communication a été présentée par Nikita Struve, membre du Conseil de l’Archevêché, qui a posé trois postulats paradoxaux :

  1. « il n’y a pas de tradition russe, grosso modo »,
  2. « il y a plusieurs traditions russes »,
  3. « il y a une tradition spécifique à notre diocèse ».

Pour justifier le premier postulat, il a souligné que l’Orthodoxie russe a reçu l’héritage chrétien syro-byzantin tant théologique que liturgique, sans rien lui ajouter. De ce fait, il n’y a qu’une seule Tradition, commune à l’ensemble de l’Orthodoxie. Pour illustrer le deuxième postulat, il a rappelé l’histoire dramatique de l’Eglise russe au XVIIe siècle, qui s’est trouvée séparée avec deux traditions, celle des Vieux-Croyants, qui gardaient les pratiques russes anciennes, et celle des Nikoniens, qui, à la suite du patriarche Nikon, adoptèrent les usages grecs. « La tradition nikonienne a fini par s’opposer à la structure ecclésiale qui l’avait précédée (suppression du patriarcat, du principe électif dans l’Eglise, de la conciliarité) », a-t-il constaté, ce qui a entraîné un « immobilisme de deux siècles » dans l’Église russe, d’où l’immense besoin de réformes qui s’est exprimée au début du XXe siècle, notamment lors de la vaste consultation des évêques russes organisée en 1905. Il a donné lecture d’extraits des réponses fournies à l’époque par l’archevêque Tikhon d’Amérique (futur patriarche de Moscou), l’évêque Antoine de Volhynie (fondateur dans l’émigration de l’Eglise russe hors-frontières) et l’évêque Euloge de Chelm (fondateur de notre Archevêché). Tous les trois se prononçaient pour des réformes radicales dans le domaine liturgique, notamment adaptation des célébrations au rythme de la vie moderne, russification de la langue, adoption du calendrier grégorien, etc.). Autant d’exemples qui montrent qu’il n’y avait pas de blocage sur ces questions à l’époque, et, ce, de la part de pasteurs de renom. C’est cette « tradition particulière[, qui] s’inspire de la période préparatoire au Concile de 1917-1918 et des travaux mêmes du Concile[, qui] est et doit rester la nôtre », a-t-il poursuivi, abordant son troisième postulat. « L’Archevêché est la seule entité ecclésiale de tradition russe, avec l’Église orthodoxe en Amérique (OCA), à appliquer les statuts du Concile de 1917-1918. Cela lui confère un rôle prophétique, notamment d’incarner la conciliarité », a-t-il souligné. « Nous avons une tradition spirituelle propre à notre Archevêché, ce qui n’exclut pas que dans les paroisses il puisse y avoir différents usages, dans la mesure où, dans l’Église, des usages différents peuvent coexister, il suffit de voir dans les églises de la ville de Moscou comment les usages varient d’une paroisse à l’autre », a-t-il encore souligné. « Notre archevêché a une mission ecclésiale très importante, c’est ce qui doit diriger nos attitudes et cimenter notre unité », a-t-il déclaré en conclusion.

Une heure et demie a ensuite été consacrée à la discussion. Sont intervenus : l’Archevêque Gabriel, l’Archiprêtre Georges Monjoch (recteur de la paroisse de Biarritz), M. Vadim Tichonicky (marguillier de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, Paris), M. Séraphin Rehbinder (président de l’OLTR), le Prêtre Alexis Struve (paroisse de la Sainte-Trinité, Paris), l’Archiprêtre Nicolas Cernokrak (professeur à l’Institut Saint-Serge et recteur de la paroisse Saint-Séraphin, Paris), l’Archiprêtre mitré Anatole Rakovitch (recteur de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, Paris), le Prêtre René Boulet (recteur de la paroisse d’Orléans), l’Archiprêtre Jean Roberti (recteur de la paroisse de Rennes), l’Archiprêtre André Fortounato, Michel Sollogoub (secrétaire du Conseil de l’Archevêché), ainsi que les trois conférenciers. Parmi les interventions remarquées, celle de M. Vadim Tichonicky qui a souligné l’importance du rôle des laïcs dans la vie de l’Eglise, notamment dans le cadre des Fraternités, comme cela a été le cas en Ukraine au XVIe siècle et en Russie au début du XXe siècle. M. Séraphin Rehbinder a pour sa part interpelé l’Archevêque Gabriel, en demandant si la présente réunion constituait un début de débat sur la lettre de S.S. le Patriarche Alexis II, datée du 1er avril 2003, qui avait été promis par Mgr Gabriel après son élection à la tête de l’Archevêché. Il a relevé que les vicissitudes de l’Histoire avaient conduit l’Archevêché à se séparer « d’autres parties de l’émigration russe », mais qu’aujourd’hui, selon lui, ces raisons n’existaient plus. « La greffe avec le patriarcat de Constantinople ne nous apporte pas beaucoup de sève », a-t-il jugé, avant d’affirmer que « le souci permanent d’indépendance [de l’Archevêché] » risque d’aboutir à sa disparition. Il a ensuite annoncé qu’il entendait distribuer un texte, intitulé Pourquoi nous sommes traditionalistes ?, qui représente la contribution de l’OLTR au débat. Mgr l’Archevêque Gabriel l’a interrompu pour rappeler que, dans l’Eglise, il n’était pas question de faire quoi que ce soit sans la bénédiction préalable de l’évêque et qu’il aurait fallu le prévenir et lui faire parvenir le texte préalablement. En conséquence, l’Archevêque s’est réservé le droit de prendre connaissance de ce texte avant d’en permettre ou non la distribution. Le Père Alexis Struve a ensuite pris la parole pour s’élever contre toute vision dichotomique qui, au sein de l’Archevêché, opposerait la Fraternité orthodoxe en Europe occidentale et l’OLTR, les partisans de l’usage du slavon et ceux du français dans les célébrations liturgiques, des soi-disant “modernistes” et des “conservateurs”, d’autant plus qu’on ne voit pas bien quelle menace pèserait, comme le disent certains, sur le slavon dans nos paroisses. « Notre Archevêché est une pierre précieuse, un héritage reçu de nos pères. Ayons la dignité de sauvegarder ce qu’ils nous ont légué », a-t-il dit.

L’Archevêque Gabriel a tenu à intervenir à ce moment pour rappeler que « nous appartenons tous à une Eglise de tradition russe, en œuvrant dans l’Archevêché nous acceptons tous cette tradition, il faut le savoir, car c’est ce que nous avons de plus cher ». La participation des laïcs à la vie de l’Eglise est « une richesse » et une des spécificités de l’Archevêché et il faut « apprendre à coopérer les uns les autres », mais il ne faut pas tomber dans les excès d’un système démocratique qui n’a rien à voir avec l’église : « Trop souvent aujourd’hui, la participation des laïcs est vécue comme une opposition à l’épiscopat », a-t-il fait remarquer, donnant en exemple le fait que depuis plus d’un an « ma pauvre personne est attaquée de manière intolérable ». Concernant la promesse de débat à l’intérieur du diocèse, évoquée par M. Séraphin Rehbinder, Mgr Gabriel a rappelé qu’il avait parlé d’engager une vaste consultation et que cette consultation avait eu lieu durant l’année et demie écoulée. Il s’est rendu dans pratiquement toutes les paroisses de l’Archevêché, il a écouté ce que les prêtres et les fidèles avaient à dire sur cette question, il a reçu chez lui ceux qui voulaient s’en entretenir personnellement, dont M. Séraphin Rehbinder. Quant à ceux qui ne voulaient pas venir le voir, et qui sont loin de tous appartenir au diocèse, leur opinion est connue par leurs publications sur Internet. « La consultation à l’intérieur du diocèse a montré, dans l’ensemble, que si nous voulons garder l’unité de l’Archevêché, nous ne devons pas commencer d’aventures juridictionnelles », a-t-il dit. « Personnellement, je ne vois pas d’intérêt à passer sous l’obédience de Moscou », a-t-il poursuivi, avant de répéter, comme il l’avait fait dans son rapport lors de l’Assemblée Générale ordinaire du 1er mai dernier, que, lors de sa rencontre à Zurich, le 15 février dernier, avec S. Em. le métropolite Cyrille de Smolensk et Kaliningrad, président du Département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, ce dernier lui avait affirmé que son élection à la tête de l’Archevêché avait été interprété par le Patriarcat de Moscou comme une fin de non-recevoir aux propositions contenues dans la lettre du 1er avril et que, dans ces conditions, le Patriarcat de Moscou s’estimait en droit de prendre à l’Archevêché toutes les paroisses d’origine russe qui ont été construites aussi bien avant qu’après la Révolution, « sous les métropolites Euloge et Vladimir ».

Le Père Anatole Rakovitch est ensuite intervenu pour déplorer le « manque d’amour » qui prédomine dans les débats de ces dernières années. « Engager le dialogue avec la hiérarchie des différentes juridictions, c’est une chose, mais ce que l’on vit avec les laïcs, dans la paroisse, c’est une autre chose. Il faut tenir compte de leurs réactions », a-t-il insisté. Le Diacre Nicolas Lossky a, de son côté, attiré l’attention sur la nécessité d’une approche pastorale dans le traitement de ces questions, notamment à la lumière du vécu des nouveaux immigrants arrivant des pays d’Europe de l’Est, qui viennent ici pour s’intégrer et dont les enfants très rapidement ne parleront plus la langue de leurs pays d’origine. Le Père René Boulet, après un rappel émouvant de son parcours personnel vers l’Orthodoxie, a insisté pour que l’on fasse attention aux très nombreuses paroisses et à leurs fidèles qui ne comprendraient pas que l’Archevêché passe sous la juridiction du patriarcat de Moscou. Ses propos ont été soutenus par le Père Jean Roberti qui a souligné qu’il y avait, en France, une Orthodoxie à deux vitesses, l’Orthodoxie parisienne, où la multiplicité des paroisses permet de choisir sa juridiction selon ses origines ou sa culture, et l’Orthodoxie en province, où le français est bien souvent le seul lien linguistique et culturel qui permet d’unir des fidèles de toutes origines. Il a souligné aussi qu’en Russie, avant la Révolution, il existait de nombreuses traditions liturgiques, différentes suivant les régions, les paroisses, etc., et que l’unification des pratiques sur un modèle imposé d’en haut s’est fait à la période communiste, du fait même de la disparition des particularismes locaux, emportés dans la tourmente des persécutions. M. Michel Sollogoub est ensuite intervenu pour indiquer qu’un dossier rassemblant une série de documents et textes sur le thème de l’organisation canonique de l’Eglise orthodoxe en Occident avait été préparé par l’Administration Diocésaine à l’intention des membres de l’Assemblée Pastorale et que des exemplaires (en russe et en français) étaient à la disposition de chacun. [1]

Les travaux ont ensuite été interrompus, à 13 h, pour des agapes fraternelles, partagées dans le réfectoire de l’Institut Saint-Serge, grâce à l’aide du personnel dirigé par Mlle Nathalie Schmeman et des étudiants, auxquels l’Archevêque Gabriel a exprimé ses plus vifs remerciements, à la fin du repas.

La deuxième session, qui avait pour thème “La nature de l’Eglise et sa manifestation aujourd’hui”, a commencé à 14 h 30. Le modérateur était le Père Alexis Struve. Quatre communications étaient au programme de l’après-midi, avec comme intervenants M. Michel Stavrou, assistant à la chaire de dogmatique à l’Institut Saint-Serge, l’Archimandrite Job, professeur d’histoire de l’Eglise à l’Institut Saint-Serge, l’Archiprêtre Nicolas Ozoline, professeur de théologie pastorale et d’iconologie et préfet des études à l’Institut Saint-Serge, et l’Archiprêtre Jean Gueit, recteur des paroisses de Nice et de Marseille et doyen du clergé du Sud-Est de la France.

Dans sa communication, Michel Stavrou a décrit les principes de l’ecclésiologie eucharistique, telle qu’elle a été formulée par l’école théologique de l’Institut Saint-Serge, notamment dans l’œuvre magistrale du Protopresbytre Nicolas Afanassieff de bienheureuse mémoire : la plénitude de l’Eglise se manifeste dans l’Eucharistie célébrée en un lieu donné, l’unité de l’Eglise est réalisée et maintenue dans la participation eucharistique par la communion au Corps et au Sang du Christ qui est le lien unifiant tous ceux qui confessent le nom de Jésus-Christ Seigneur. L’Eucharistie manifeste la nature eschatologique de l’Eglise, en tant que préfiguration du Royaume de Dieu. L’unité de l’Eglise se manifeste dans la personne de l’évêque qui est le célébrant de l’eucharistie, entouré par le collège des presbytres, et qui offre le sacrifice eucharistique au nom du peuple de Dieu, ce qui explique pourquoi sans la présence des laïcs l’eucharistie n’aurait aucun sens. Cette réalité ecclésiologique est encore trop imparfaitement vécue, a-t-il regretté, avant de contester le bien fondé des approches sociologique et nationaliste, qui tendent à faire des Eglises locales des parties de l’Eglise universelle. L’Eglise locale reçoit une plénitude ecclésiologique dans l’eucharistie qui l’ouvre aux autres Eglises locales. C’est en cela que s’exprime la catholicité de l’Eglise. L’Eglise universelle ne s’oppose pas aux Eglises locales, a-t-il souligné, mais « une ecclésiologie universaliste est contraire à l’ecclésiologie orthodoxe », car elle rompt « l’égalité ontologique absolue de tous les évêques entre eux ». D’où le lien étroit qui existe, dans la théologie de l’Eglise, entre l’eucharistie et la conciliarité. La « crise ecclésiologique » que connaît aujourd’hui l’orthodoxie rend urgente une prise de conscience de ces enjeux théologiques, afin que la conciliarité soit véritablement vécue dans l’Eglise, a-t-il poursuivi, avant de donner quelques exemples d’incohérence, aux yeux de l’ecclésiologie orthodoxe, dans la pratique actuelle de certaines Eglises orthodoxes autocéphales.

Présentant une communication intitulée L’évêque, le diocèse et l’Eglise locale d’après les canons du 1er millénaire, l’Archimandrite Job a rappelé tout d’abord que « l’Église n’est ni une institution ni une organisation humaine [et que] son administration ne doit pas se faire à la manière d’une entreprise ». L’Église locale a été très vite identifiée, dans l’histoire de l’Église, au diocèse, dont la personne centrale est l’évêque, a-t-il dit, tout en précisant que le ministère de l’évêque ne s’inscrit pas dans les catégories Tout diocèse, avec son évêque ordonné pour lui, est une Eglise locale. La question ne se pose donc pas pour l’Archevêché, nous sommes une Eglise locale. Le problème qui existe tient à l’existence de diocèses parallèles suivant des critères ethniques, ce qui constitue une « situation anormale » du point de vue ecclésiologique et canonique résultant d’une « pseudo-morphose ecclésiologique » condamnée par le concile de Constantinople de 1872 sous le nom d’“ethno-phylétisme”. Un tel problème ne touche pas la vie d’un diocèse, mais de plusieurs, il doit donc être résolue, non pas par une Eglise dans son coin, avec sa propre solution, mais de manière synodale, par un concile de l’ensemble des Eglises orthodoxes, a-t-il conclu.

Dans sa longue communication intitulée De la diaspora à l’Eglise locale, le père Nicolas Ozoline a remis en cause le bien fondé du terme de diaspora, dans la mesure où « la structure ecclésiale exclut la notion même de diaspora ». Considérer les communautés orthodoxes en dehors des pays de tradition orthodoxe comme une “diaspora” revient à nier l’ecclésialité de ces communautés, à les priver de toute plénitude ecclésiale, « comme si nous étions inexistants ou existants par moitié ». Reprenant la distinction faite par le Protopresbytre Alexandre Schmeman de bienheureuse mémoire, le père Nicolas Ozoline a mis l’accent sur les trois strates historiques du corpus canonique de l’Eglise orthodoxe : la composante normative, la composante impériale et la composante nationale. La notion de diaspora appartient à la période nationale de l’Eglise, la diaspora étant vue comme un prolongement des Eglises nationales, en raison du souci particulier, et bien compréhensible, des Eglises nationales pour leurs propres immigrés. Mais, de ce fait, « les autocéphalies traditionnelles sont causes de désordre dans l’organisation de la ‘diaspora’, [car] hors frontières, la multiplicité des Eglises nationales est facteur de division ». Face au double écueil représenté par la vision nationaliste, d’une part, et la vision universelle impériale, qu’elle passe par la Nouvelle Rome ou par la 3e Rome, d’autre part, il faut revenir les normes ecclésiologiques de la première composante qui seule « ouvre des voies nouvelles et existentielles viables ». Il convient de supprimer le terme de diaspora, « introduit dans l’ecclésiologie orthodoxe par malentendu », et parler d’une « Église en mission », dont l’objectif sera d’arriver à un statut d’autocéphalie qui viendra remplacer les structures temporelles. « Bien des problèmes disparaîtront alors », a-t-il encore estimé, soulignant que « notre Archevêché est le seul libéré de tout embarras du choix pour son futur. Il faut en devenir conscient et mettre en acte sa vocation d’Eglise locale » . « À l’archevêché incombe le ministère de la vigilance ecclésiologique », devait-il encore ajouter.

Après une approche dogmatique et canonique du thème général de la deuxième session, l’Archiprêtre Jean Gueit a retenu, dans sa communication, une « approche plus concrète du problème ». La théologie de l’Eglise locale s’inscrit dans un double critère, à la fois eucharistique et territorial. C’est là l’ecclésiologie orthodoxe authentique et il ne peut y en avoir d’autre, a-t-il dit dans le prolongement des trois interventions précédentes. C’est l’ecclésiologie eucharistique qui fonde la primauté et la conciliarité dans l’Eglise et l’équilibre nécessaire entre les deux doit se retrouver à tous les niveaux de la vie ecclésiale (diocèse, région métropolitaine, Eglise autocéphale, Eglise universelle). « Aujourd’hui cet équilibre doit se refléter au niveau pan-orthodoxe », où l’on sent bien que « la conciliarité bat de l’aile ». L’une des sources de tensions est l’interprétation du 28e canon du concile de Chalcédoine, sur lequel le patriarcat de Constantinople fonde ses prétentions de juridiction sur la diaspora, ce qui lui est contesté par d’autres Églises, notamment celle de Russie. Il y a là un problème, dont certains sont conscients à Constantinople même et sont prêts à discuter, a-t-il affirmé. L’autre problème est lié à la superposition de juridictions sur un même territoire, un état de fait hérité des « chocs de l’histoire », mais qui, aujourd’hui, « ne peut être justifié ». Comme ne peut être justifié le principe qui le sous-tend : la revendication par chacun des patriarcats, de fait nationaux, d’une obédience directe sur les ressortissants nationaux correspondants, dispersés dans le monde. La question fondamentale qui se pose est de savoir « par quel chemin passer pour dépasser cette situation », en gardant à l’esprit les deux “référents” qui paraissent intangibles dans toute réflexion, tant au niveau du diocèse que de l’AEOF : l’élection de l’évêque par son diocèse, l’élection d’un primat parmi les évêques constituant le synode local. Sur cette voie, a-t-il espéré, « le Seigneur nous aidera ».

Faute de temps, en raison de la longueur de certains exposés, une demi-heure a ensuite été consacrée à la discussion. Sont intervenus : le diacre Nicolas Lossky, l’Archiprêtre mitré Anatole Rakovitch (recteur de la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, Paris), le Protopresbytre Boris Bobrinskoy (doyen de l’Institut Saint-Serge et recteur de la paroisse de la Sainte-Trinité, Paris), l’Archiprêtre Nicolas Cernokrak, l’Archiprêtre Jean Gueit et l’Archiprêtre Nicolas Ozoline. Mgr l’Archevêque a tout d’abord fait savoir qu’après avoir pris connaissance du texte donné le matin par M. Séraphin Rehbinder, il ne voyait pas d’inconvénient à ce qu’il soit distribué à ceux qui le voudraient. Le Père Anatole Rakovitch s’est prononcé pour une réunion des « représentants de toutes les Eglises » afin qu’ils débattent des problèmes de l’organisation ecclésiale en Occident. Le Père Boris Bobrinskoy a soutenu cette démarche, en précisant qu’elle doit se dérouler à deux niveaux. « Il faut d’abord que les primats des Eglises prennent davantage conscience du grave problème de la diaspora » qui se trouve aujourd’hui modifié, par rapport au contexte passé, du fait des évolutions sociologiques et politiques. Néanmoins, a-t-il souligné, « ils doivent se sentir concernés non seulement pour leurs propres fidèles en Europe occidentale, mais pour l’ensemble du peuple orthodoxe vivant en Occident ». Pour ce faire, « il est urgent d’en appeler aux chefs de nos Églises ». À un autre niveau, localement, « il est nécessaire que nos responsables diocésains puissent se rencontrer, car sans nos évêques nous ne pouvons rien faire », a-t-il ajouté, tout en appelant aussi de ses vœux des rencontres entre les différentes organisations et mouvements de laïcs. Répondant sur ce point, l’Archevêque Gabriel a pris la parole pour faire remarquer qu’un tel centre de discussion et de dialogue entre les évêques existaient déjà, en France tout au moins. Il s’agit de l’Assemblée des évêques orthodoxesde France (AEOF), mise en place conformément aux décisions de la rencontre préconciliaire préparatoirepan-orthodoxe de Chambésy, en 1993. À ce propos, il a également annoncé qu’une délégation de l’AEOF, dont il fera personnellement partie, se rendrait en visite auprès des différentes Eglises autocéphales, représentées au sein de l’AEOF, afin de présenter la situation et les problèmes qui se posent à la vie ecclésiale dans ce pays. La première série de visite aura lieu du 19 au 25 novembre de cette année, aux Patriarcats de Constantinople, à Istanbul, et d’Antioche, à Damas, a-t-il encore précisé.

M. Michel Sollogoub, secrétaire du Conseil de l’Archevêché, a ensuite fait une brève synthèse des travaux de la journée. Première constatation qu’il en a tirée,la grande qualité des différentes communications, la sérénité du ton et la richesse des échanges, qu’il convient maintenant de faire partager dans les paroisses afin d’approfondir le sens de l’Eglise. Deuxième constatation, concernant la tradition russe, il n’y a pas de rejet de cette tradition de la part de l’Archevêché d’une manière générale : « La tradition russe, nous la portons, nous l’aimons et la chérissons, c’est à travers elle que nous avons reçu notre foi », a-t-il affirmé. Parallèlement, la rencontre a montré qu’il existe une tradition spécifique à l’Archevêché, héritée de son histoire, qui peut être caractérisée par un attachement à la dimension conciliaire et à la liberté dans l’Eglise, deux dimensions qui sont « rarement vécues ailleurs que chez nous ». Reprenant ce qu’il avait déjà eu l’occasion de dire lors de la session du matin, M. Michel Sollogoub s’est félicité qu’un débat ait pu être ouvert et que l’on ait entendu des avis contradictoires, mais, a-t-il rappelé, « dans l’Église, le débat ne se règle pas par la polémique ». “« Nous devons approfondir notre compréhension du sens de l’Eglise et, faisant cela, rechercher l’unité ecclésiale dans l’actualisation même du sens de l’Eglise », a-t-il poursuivi, avant d’annoncer deux initiatives, proposées par le Conseil diocésain, dans le prolongement de cette journée pastorale : premièrement, l’instauration de Conférences diocésaines, qui auraient lieu chaque année avec des communications par des théologiens de renom sur un thème donné et seraient ouvertes à tous les fidèles, afin d’approfondir le sens de notre vie en l’Eglise, les Assemblées Générales de l’Archevêché étant trop centrées par les questions d’ordre purement administratif ; deuxièmement, la publication prochaine d’un document du Conseil de l’Archevêché faisant un bilan de la situation canonique actuelle de l’Archevêché et de ses perspectives d’avenir, compte tenu des travaux de la présente Assemblée Pastorale. Ces deux propositions, qui ont reçu la bénédiction préalable de Mgr l’Archevêque Gabriel, ont été largement plébiscitées par les participants à l’Assemblée.

Prenant la parole pour clore la réunion, l’Archevêque Gabriel a évoqué l’équilibre toujours difficile entre tradition et modernité dans la vie liturgique. Tout en demandant que soient respectées les initiatives qui peuvent être prises dans telle ou telle paroisse pour « approfondir le sens de la vie liturgique » dans une optique pastorale (lecture des prières de l’anaphore à haute voix, célébration portes royales ouvertes, taille réduite de l’iconostase), il a rappelé qu’il n’était pas question d’introduire dans les célébrations quoi que ce soit sans sa bénédiction préalable ni d’autoriser de quelconques « expérimentations » en la matière. Il a fait remarquer que devraient être réétudiées, car posant des problèmes pastoraux, certaines mesures mises en place sous ses prédécesseurs, mais qu’il n’approuve pas personnellement, comme, par exemple, la pratique dans les mariages dits “mixtes” de l’office des fiançailles catholiques, suivi de l’office du mariage orthodoxe. Le père Nicolas Ozoline est intervenu à ce moment pour soutenir les propos de Mgr Gabriel, en donnant l’exemple de l’église Saint-Serge, réputée pour être un modèle de respect de la tradition liturgique, mais où, quand il célèbre, que ce soit en slavon ou en français, il lit les prières du canon eucharistique à haute voix, sans que cela ne choque personne. Reprenant la parole pour aborder le thème du nécessaire dialogue entre les différentes juridictions orthodoxes présentes en France, Mgr l’Archevêque a insisté sur le fait que « l’instrument pour viser notre unité dans la vie quotidienne, c’est l’Assemblée des évêques orthodoxes de France (AEOF) ». Concernant le statut canonique de l’Archevêché, il a estimé que la situation actuelle sous l’omophore de Constantinople est « une bénédiction », car « nous avons une très grande liberté » tant en matières pastorale et spirituelle qu’administrative et financière. « La liberté suppose aussi une responsabilité. Nous, qui ne sommes pas d’origine russe, nous avons besoin des Russes d’origine, car vous avez la tradition dans votre corps. Mais, les Occidentaux qui sont devenus orthodoxes ont aussi quelque chose à donner, l’enthousiasme, qui doit être le moteur de la vie de l’Eglise. Dieu nous a donnés les uns aux autres. Travaillons ensemble à l’édification de l’Eglise », a-t-il déclaré, avant que l’Assemblée ne chante, en guise de prière de clôture, l’hymne à la Mère de Dieu (en slavon). La rencontre s’est achevée, à 18 h, par la célébration des vêpres, dans l’église Saint-Serge.

(Compte rendu établi à partir de notes personnelles. L’ensemble des communications sera publié prochainement dans un tirage à part officiel).

[1] Parmi les textes rassemblés figurent un article du Père Alexandre Schmeman sur “Église, émigration, nationalité”, le message de l’Assemblée Générale de l’Exarchat de 1949, le rapport du Professeur Serge Verkhovskoy sur l’organisation canonique de la diaspora lors de cette même assemblée, le discours de l’Archevêque Georges d’Eudociade devant l’Assemblée Pastorale de 1981, le Tomos patriarcal et synodal rétablissant l’Archevêché à son rang d’Exarchat en 1999. En annexe sont reproduits : un extrait des propositions présentées officiellement par le Patriarcat de Moscou à la Commission de préparation préconciliaire panorthodoxe en vue du règlement du problème de la diaspora, le texte sur la diaspora orthodoxe adopté par la commission préparatoire préconciliaire de Chambésy en 1993, la lettre du Patriarche de Moscou du 1er avril 2003, une lettre du Patriarche de Moscou Alexis II au Patriarche œcuménique datée du 6 août 2003, des extraits du rapport du Métropolite Cyrille de Smolensk devant l’Assemblée des évêques du Patriarcat de Moscou en octobre 2004. (L’ensemble de ce dossier est disponible à toute personne qui en fera la demande auprès de l’Administration Diocésaine).

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