La Tradition russe dans l’Eglise

Archiprêtre Wladimir Yagello

Parler de la Tradition russe nous appelle à définir ce qu’est la Tradition et son sens. Tradition signifie recevoir et transmettre quelque chose le plus fidèle-ment possible aux destinataires, qui à leur tour sont appelés à transmettre plus loin ce qu’ils ont reçu.

Ainsi depuis les temps apostoliques les chrétiens concevaient la Tradition comme réception et transmission non seulement de l’enseignement du kérygme et des vérités de la foi, mais aussi et surtout du Christ Lui-même. C’est ce que nous confirme un passage de la 1e épître de saint Paul aux Corinthiens 11, 23-24-25-26, où il est question de la réception et de la transmission de l’événement historique, mais aussi eschatologique de la sainte eucharistie :..."car j’ai reçu du Seigneur ce que je vous ai enseigné : le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré prit du pain, et après avoir rendu grâce Il le rompit et dit : Ceci est mon Corps qui est rompu pour vous, faites ceci en mémoire de moi. De même après avoir..." Donc ce n’est pas quelque chose qui est reçu et transmis, mais quelqu’un, c’est à dire le Christ.

La sainte eucharistie est vécue comme réalisation du Royaume de Dieu à venir et l’enseignement et les paroles du Christ ont été et sont, et seront prononcés et commentés et prêchés lors de toute célébration eucharistique. Depuis la sainte Cène l’Église se construit donc dans tous les temps et dans tous les lieux, dans la célébration liturgique. Mais cette célébration se fait suivant le contexte historique et linguistique propre à un milieu et à une civilisation donnée. Ici dans une église en pierre, là en bois, et ailleurs en brique, et quelles que soient la langue et les mélodies utilisées, il s’agit d’une seule liturgie, d’un seul mystère, et cela durera jusqu’à ce qu’Il vienne.

La Russie a reçu le christianisme orthodoxe comme célébration eucharistique, ce dont témoigne la chronique de Kiev. Et depuis, l’Église russe articule cette célébration dans sa langue et à travers ses spécificités cultuelles, culturelles et artistiques. Sans pour autant ni altérer ni trahir la fidélité à la Tradition, au prix des ses innombrables martyrs.

C’est ainsi que l’on peut essayer de dégager les spécificités qui font l’originalité de la Tradition russe. Une Tradition millénaire, d’une exceptionnelle richesse, répandue à travers le monde et offrant un témoignage toujours vivant.

S’il y a une leçon que l’on puisse tirer de l’existence actuelle de la dispersion, c’est que les orthodoxes, ayant même quitté leur pays volontairement, ayant même perdu avec le temps l’usage de leur langue d’origine et pleinement intégrés à la culture et au nouveau pays qui les a accueillis, n’en pensent pas moins qu’il est normal et souhaitable que leur orthodoxie soit reconnue et reste grecque, russe, serbe etc. Et ceci ne signifie pas qu’ils ne soient pas capables d’imaginer autre chose, une autre forme de l’Orthodoxie, mais ceci résulte du fait que pour beaucoup l’Église est la quintessence même de l’hellénisme ou de la russité, la seule présence, le seul symbole profondément identitaire reconnaissable dans le monde actuel. Et cette présence, ce symbole, est ce qu’ils aiment dans l’orthodoxie, et c’est ce qui constitue pour eux le repaire indiscutable, l’objet des émotions les plus fortes et les plus intimes.

C’est dans cet esprit que le métropolite Euloge, prenant la parole un grand vendredi devant l’épitaphe, avait parlé du Christ gisant mort dans son tombeau, et L’avait comparé avec la Russie, gisante mais devant se relever un jour. Effectivement pour les émigrés russes l’Église était ce qui leur restait de la Russie perdue. Cependant, en d’autres circonstances le métropolite Euloge répétait inlassablement aux fidèles qu’après avoir tout perdu sur terre, nous avions retrouvé notre véritable patrie - le Royaume de Dieu. Nous retrouvons ici la vraie dimension de l’Église, se situant au-delà de ce monde. Une Église qui aurait oublié qu’elle n’est pas de ce monde, trahirait en fait sa vocation. Tout le monde connaît ce verset de l’épître de saint Paul aux Galates 3,28 : "Il n’y a plus de juif, ni de païen, ni d’esclave, ni d’affranchi, ni d’homme ni de femme, car vous êtes tous un en Christ". De même Colossiens 3,11 :" il n’y a ni hellène, ni juif, ni circoncision, ni non-circoncision, ni barbare, ni scythe, ni esclave, ni homme libre, mais tous sont un en Christ". Cette unité en Christ ne signifie pas uniformité, et ne suggère en rien le mythe de Procuste.

Et nous constatons que l’Orthodoxie épouse toutes les cultures, s’exprime et témoigne à travers elles, en ne s’identifiant pourtant à aucune d’entre elles.

C’est dans cette antinomie que nous avons vécu l’universalité et la diversité de l’Eglise, et ceci depuis la Pentecôte. C’est par la Tradition que se transmet la foi de génération en génération. Suivant les régions et les pays elle est identique, car elle exprime la même foi, c’est à dire qu’elle est reconnaissable, et pourtant différente. C’est ainsi que chaque Tradition locale reflète un génie et une sensibilité propre, et il serait vain de chercher une orthodoxie affranchie de ses accents et de son expression culturels propres. Dans la mesure où nous avons été élevés et formés dans la Tradition russe, c’est à nous, à travers elle, de la faire fructifier et de transmettre la foi orthodoxe dans sa dimension pourtant universelle, dans l’esprit de la Tradition orthodoxe.

Voici ce que dit le père Jean Meyendorff sur la Tradition dans son livre "L’Église orthodoxe hier et aujourd’hui" : "L’Église de Constantinople qui ne possédait pas avant le IVe siècle de Tradition liturgique propre, créa progressivement un rite, où l’influence antiochienne était dominante. Ce rite, qui au IXe siècle possédait déjà l’essentiel de ses formes actuelles, connut une fortune extraordinaire : célébré aujourd’hui dans de nombreuses langues, il constitue un trait d’union puissant entre les orthodoxes de nationalités diverses qui toutes trouvent en lui l’expression de leur foi unique. L’usage des langues parlées et comprises par les fidèles a puissamment contribué à enraciner la liturgie dans le peuple qui voit généralement dans la participation à la prière commune de l’Eglise le signe essentiel de son appartenance au corps du Christ. Ce n’est point là du simple ritualisme, mais une conception communautaire du message évangélique, jointe à la conviction que la vie nouvelle, apportée par le Christ, se manifeste et se communique dans la réalité sacramentelle du culte chrétien.

Voilà pourquoi le laïc orthodoxe sera toujours attentif à la forme et à la manière dont le culte est célébré : il ne verra jamais dans le culte, - à l’exemple de son frère d’Occident qui, jusqu’aux réformes récentes, était habitué à une liturgie célébrée en latin, - un acte où le prêtre seul est actif, mais il se sentira responsable pour tout ce qui se passe dans le temple de Dieu. Cet état de choses, on le comprendra aisément, rend difficiles les réformes - bonnes ou mauvaises - du culte, et contribue sans doute à un certain conservatisme. De véritables schismes ont pu être provoqués par des modifications mineures apportées à la liturgie ; le contrôle de fait que l’Église entière exerce ainsi sur sa liturgie jette d’avance - et à tort sans doute - un soupçon d’hétérodoxie sur les rites que l’Église orthodoxe n’a pas connus depuis le Moyen Âge, notamment sur les différents rites occidentaux, mais on pourrait dire la même chose sur les rites orientaux. Il n’en reste pas moins que cette liturgie éminemment vivante - qui s’enracine dans la langue du pays et qui, souvent créé cette langue - est une véritable école de la foi. Sous le joug turc et mongol, les chrétiens d’Orient ont trouvé, dans la permanence du culte, le moyen de rester fidèles à l’orthodoxie. Et c’est ce culte qui aujourd’hui encore, en Russie, reste l’école privilégiée dont dispose l’Église pour communiquer les vérités de la foi aux simples fidèles".

En tout état de cause c’est bien grâce à la dispersion en Europe occidentale et en Amérique, que sur le plan de l’histoire, l’Église orthodoxe, notamment dans son expression de Tradition russe, mais pas seulement évidemment, a cessé d’être une Eglise purement orientale, pour devenir réellement géographique-ment universelle.

L’universalité sous-entend l’unité, dans la diversité certes, mais la Tradition est justement le repaire de référence, qui garanti la continuité de cette unité. Le vrai problème est l’adéquation de la lex orandi à la lex credendi.

Le père Alexandre Schmemann, sans doute le plus grand liturgiste orthodoxe du XXe siècle, a donné pour le monde orthodoxe tout entier l’impulsion à ce que l’on appelle depuis la théologie liturgique. Il s’agit d’une prise très au sérieux de l’unité indissociable entre la règle de prière lex orandi, et la règle de foi lex credendi. Cette unité doit être comprise comme allant dans les deux sens, c’est à dire qu’il ne peut en aucun cas exister la moindre contradiction entre la pureté de la foi orthodoxe et le contenu de la liturgie, et la manière de célébrer. C’est ce qui nous appelle à être très attentifs et prudents dans nos célébrations.

La Tradition russe, pour sa part, s’est forgée pendant 1000 ans. La Russie, a reçu avec son baptême une orthodoxie développée, forte de ses sept conciles oecuméniques, victorieuse des conflits dogmatiques anciens, d’une littérature patristique considérable, d’une théologie bien élaborée, ainsi que d’un rite byzantin somptueux, avec sa liturgie, son architecture, son iconographie, sa musique. La réception du peuple russe dans l’Église orthodoxe au Xe siècle était due à l’ouverture de la Russie, ainsi qu’à sa remarquable faculté d’adaptation à un monde nouveau. Mais la suite est plus formidable encore. Recevoir un trésor c’est bien, mais le faire fructifier est encore mieux.

Une fois l’Empire byzantin conquis par les Turcs, et le joug turc ayant duré environ 600 ans dans les Balkans, il n’est pas étonnant que la Russie ait pris le relais, et que sa Tradition se soit à ce point affirmée et répandue dans le monde. A notre époque les grandes crises et tentations du passé ont été surmontées, et la Tradition russe se fonde actuellement plutôt sur le dépouillement enseigné par la spiritualité de saint Nil de la Sora, que sur l’idéologie de saint Joseph de Volok ou du moine Philothée.

Notre problème, dans les pays de Tradition latine, est comment rester fidèles à une Tradition qui nous échappe avec le temps, et comment adapter cette Tradition et construire une nouvelle Tradition locale. Notre Tradition d’origine revêt alors l’importance d’une référence fondamentale et incontournable. Le caractère spécifique de la Tradition russe pourrait se résumer en deux mots : fidélité et ouverture, faisant écho à l’Orthodoxie elle-même, à laquelle nous attribuons d’habitude les vertus de Tradition et de Modernité. Mais nous sommes aussi conduits à distinguer la Tradition russe, en fait byzantino-slave, qui s’exprime dans n’importe quelle langue, de l’expression linguistique slavo-russe de cette même Tradition.

La vivacité de la Tradition russe s’est manifestée essentiellement dans son action missionnaire. Les missions russes furent nombreuses. Elles ont en fait commencé dès le baptême de la Russie Kiévienne, puis se sont développées avec le joug tataro-mongol, pour s’intensifier avec st. Stéphane de Perm qui évangélisa les Zyrianes, st. Tryphon qui évangélisa les Caréliens et les Lapons. L’avance progressive des russes, notamment des cosaques, à travers le continent sibérien entraîna les missionnaires jusqu’aux rives du Pacifique. Puis sur le continent américain avec saint Germain de l’Alaska et saint Innocent Véniaminov. Plus tard au Japon avec saint Nicolas Kassatkine, enfin en Chine, où des colonies russes très importantes s’établirent à Shanghaï et à Harbin, et attirèrent de nombreux chinois. L’Église orthodoxe de Chine a obtenu le statut d’autonomie en 1949. Pratiquement anéantie, elle renaît aujourd’hui de ses cendres. Cette oeuvre missionnaire considérable toucha en premier lieu des peuples et des cultures non seulement non russes, mais surtout non européens. La Tradition orthodoxe russe, porteuse de l’Orthodoxie, accomplit une mission exceptionnelle d’enracinement de l’Orthodoxie là où il n’y avait pas de russes.

Il est intéressant de souligner que nulle part l’orthodoxie n’a été perçue comme religion coloniale. En Alaska les Américains sont perçus comme des colonialistes s’efforçant d’arracher les aléoutes à l’Orthodoxie. Les Russes ne sont pas considérés comme des "blancs" par les aléoutes. La Russie elle-même est un énorme melting pot. Au cours des siècles les Russes se sont largement alliés aux asiatiques, puis aux autres européens. On se demande aujourd’hui ce que peuvent bien signifier les allusions aux cloisonnements ethniques ou philétistes, soit disant recherchés par des russes xénophobes. Lorsque je plonge dans ma généalogie familiale, je découvre avec stupeur le nombre d’étrangers, c’est à dire de non-russes d’origine, pourtant tous orthodoxes, et au service de la Russie. Lorsque je suis aux Etats-Unis, dans une église de l’OCA, je retrouve la Tradition russe, lorsque je suis au Japon, je retrouve encore la Tradition russe. Lorsque je dis "In peace let us pray to the Lord", j’entends le chœur répondre "Lord have mercy" sur une mélodie russe. Je ne vois aucune outrance dans cette façon de célébrer, ni aucune entrave à l’enracinement local de l’Orthodoxie.

Autre est la situation des orthodoxes, qui se sont retrouvés en Europe Occidentale, en milieu chrétien ou tout du moins de Tradition chrétienne. Il est légitime que ce peuple exilé ait cherché à s’organiser. Il était clair que toute oeuvre pastorale devait être dirigée vers ce peuple de réfugiés. Les Russes se sont effectivement organisés, et l’Église s’est adaptée à la situation de l’émigration. Mais avec le temps, le tissu social a évidemment évolué, les mariages mixtes attirèrent de nouveaux fidèles d’origine occidentale, et l’Orthodoxie, bien que dans une situation de faiblesse et de précarité s’ouvrit aux autres, dans une dynamique d’ouverture, de recherche de vérité et d’éternité, sans aucun prosélytisme.

D’autres se sont assimilés ou bien se trouvent en processus d’assimilation, recherchée ou non. D’autres encore se sont intégrés dans la société sans renoncer à leurs racines, à leur culture et à leur histoire. Aujourd’hui les trois juridictions d’origine russe en Europe Occidentale présentent les caractères communs d’enracinement en Europe, d’absence de cloisonnement ethnique, de présence de nombreux clercs et fidèles non-russes d’origine, de fidélité à la Tradition russe.

La langue liturgique n’est pas un problème, nos communautés sont libres de choisir ce qui leur convient. Cependant la fidélité de certains au slavon d’Église, ne doit pas être condamnée, ni tournée en dérision. Elle doit être respectée. La langue slavonne devrait être comprise comme une langue iconique ; elle est à la langue courante ce qu’est l’icône à la peinture profane. Cette langue n’est pas du tout aussi morte que certains le prétendent. D’ailleurs elle évolue elle-même avec les générations. C’est avant tout une langue de prière, comme en connaît aussi l’anglais. Il est parfaitement inutile et vain de blesser les fidèles en leur expliquant froidement qu’ils ne comprennent rien au slavon. Que dire du chant liturgique de Tradition russe, un des vecteurs les plus sûrs de notre foi ? Les Anglais, les Américains, les Japonais, les Africains chantent couramment selon les mélodies russes. Les Russes sont-ils à ce point envahissants ou bien tout simplement les mélodies russes s’adaptent elles si bien à n’importe quelle langue ? D’ailleurs le fonds liturgique russe a toujours été très ouvert aux autres apports, grec, serbe et bulgare notamment. Et que dire des icônes ? Les icônes russes se sont distinguées dans le monde entier. Elles ont fait le tour du monde, elles sont connues grâce aux reproductions, et jamais aucun orthodoxe de Tradition russe n’a osé se prévaloir de cet héritage. La Mère de Dieu de Vladimir, la Trinité de Roubliov, appartiennent au patrimoine universel. On ne peut que constater modestement que le style russe est le plus recherché et le plus apprécié, le mieux compris peut-être.

Enfin le trait le plus important est la théologie orthodoxe de Tradition russe, jamais sectaire, mais riche par son universalité, sa liberté, surtout depuis qu’elle s’est affranchie de la scolastique occidentale, son approfondissement de la littérature patristique, dans la recherche de la vérité. Les théologiens orthodoxes russes sont réputés dans le monde entier. Le père Boris souligne dans son cours sur le mystère de l’Église, qu’il est typique de la Tradition russe de ne pas enfermer l’ecclésiologie dans une temporalité close, et de situer l’Église d’une manière théologiquement plus cohérente, dans le plan de Dieu, dans le plan du salut, mais aussi dans le plan initial de la Création.

Le père Georges Florovski, qu’on ne peut suspecter d’étroitesse d’esprit, et qui parlait de la Russie sans concessions, disait dans "Les voies de la théologie russe" : ..."C’est la sensibilité historique de la pensée russe, alliée à l’épreuve de ses méditations et de ses expériences historiques, qui représente la meilleure des garanties pour tout espoir de renouveau en théologie".

C’est à la Tradition russe que l’on doit le renouveau du monachisme avec Païsi Vélitchkovski, la redécouverte de la conciliarité avec Alexis Khomiakov, de l’icône avec Kondakov et Ouspenski, du sens de l’eucharistie et de la communion fréquente ainsi que de la confession avec saint Jean de Cronstadt. Tous ces aspects, qui ne sont pas des détails, font que la Tradition russe est bien vivante, nullement limitée à des russes, mais bien ouverte au monde moderne. Elle est porteuse de l’universalité de l’Orthodoxie, sans chauvinisme ni aucune velléité d’hégémonie. Elle s’appuie aussi sur la sainteté des saints de Russie, dans leur extraordinaire diversité, des nouveaux et innombrables martyrs du XXe siècle. Ils nous appellent à la fidélité et à l’ouverture, au témoignage vivant ici et maintenant.

Mais il est encore un domaine important, difficile à évaluer, mais qui peut être considéré comme typique de la Tradition russe, c’est celui de la piété de Tradition russe qui s’exprime par les notions de blagotchéstié, blagogovénié et blagolépié. Celle-ci s’est manifestement développée autour de la prière et des sacrements, dans la beauté liturgique, blagolépié, et dans une certaine rigueur dans l’application des règles canoniques, notamment pour les ordinations, et le peuple orthodoxe en est le dépositaire et le gardien. La pratique populaire russe reste encore aujourd’hui une référence d’une importance exceptionnelle, en dehors de tout excès et de toute forme de bigoterie ou d’intégrisme.

Le souci de la bonne ordonnance des offices se retrouve aussi dans l’observance du calendrier, je ne parle pas de l’ancien et du nouveau style, mais des jours de fête, avec les avant-fêtes et les octaves correspondantes, les jeûnes, les jours de mariage, les vigiles festives la veille des fêtes, controversées ici il y a quelques années par les plus intrépides, mais de nouveau reconnues actuellement.

Le style russe de la célébration, se distingue par son ordonnance harmonieuse, l’organisation des célébrations épiscopales, la participation des hypodiacres et des acolytes, ce qui permet de donner vie à tous les ordres mineurs. Une bonne connaissance et une bonne compréhension de l’ordo doivent permettre de procéder aux abréviations qui s’imposent dans la vie paroissiale, avec discernement. Il serait vain de croire que l’on peut se permettre de réformer librement, sous prétexte que l’on a tout compris mieux que les autres. On connaît les expériences de l’Église Vivante, ainsi que celles du patriarche Mélétios Metaxakis. Prudence donc avec les réformes liturgiques.

Toutes ces choses contribuent à l’écclésialisation de la vie des fidèles au quotidien, sans sombrer dans un cléricalisme archaïque et désuet. Le prêtre de Tradition russe est humble et discret, sans prétention, surtout attentif aux fidèles et à ce qu’il peut et doit leur apporter sur le plan spirituel, moral, social, culturel et même affectif. Nous n’avons pas à exercer un pouvoir quelconque, mais à faire preuve de sacrifice et de sollicitude pastorale envers tous, en oeuvrant pour une véritable cohésion fraternelle.

Paradoxalement peut être, tout ceci est précieux et nécessaire pour la Russie elle-même, en recherche de son identité et de ses repaires après l’époque de la captivité communiste. N’oublions pas que nous sommes les seuls, avec l’Église d’Amérique, à appliquer les décisions du Concile de Moscou de 1918.

La pratique de la Tradition russe, inépuisable dans son expression culturelle, devrait nous inspirer le sentiment du repentir, en s’affranchissant de tout triomphalisme déplacé et vain. Cependant elle peut s’appuyer avec une certaine assurance sur plusieurs pôles :
- a) La liturgie slavonne, exprimée dans différentes langues, le chant et l’iconographie.
- b) La théologie de l’Institut Saint Serge et de l’Institut Saint Vladimir.
- c) Les saints russes, notamment les martyrs et les confesseurs de la foi, et la sainteté russe comme vision de Dieu et du monde, en tant que réserve d’or inépuisable, et ressort de notre vie spirituelle.
- d) Sur le plan social et culturel, sur la civilisation russe, principalement l’art et la littérature. La littérature russe est généralement sobre et somptueuse, porteuse de remise en cause de soi, d’amour et de pitié, de recherche de Dieu et de miséricorde, d’idée de sacrifice, d’humilité et de renoncement au monde. Nicolas Berdiaev a bien approfondi cet esprit dans son étude bien connue de "l’Idée russe". La foi orthodoxe est au centre des préoccupations de la philosophie russe, c’est elle encore qui inspire la littérature russe. La pensée russe a en effet un caractère prophétique et eschatologique qui dépasse largement toutes les frontières. Les grands écrivains russes sont là pour en témoigner.
- e) Enfin l’esprit de mission, fondateur d’Églises locales, qui a toujours caractérisé la Tradition russe.

Avant de conclure enfin, je pense qu’il est intéressant de citer ce texte du père Alexandre Schmemann, en conclusion de son livre "La voie historique de l’Orthodoxie", conclusion qui me paraît parfaitement valable pour le sujet d’aujourd’hui :

"Dans la conscience orthodoxe contemporaine le passé exerce une pression et immobilise, plus qu’il n’entraîne à l’action créatrice dans la fidélité à la véritable Tradition. On découvre l’incapacité à évaluer le passé, y distinguer la Vérité de l’éphémère. La Tradition est obscurcie par toutes sortes de petites traditions, qui demandent aussi à être évaluées, à la lumière de la Vérité éternelle de l’Église. Ce qui est partiel, voire partial ou même caricatural est souvent présenté comme l’essence même de l’Orthodoxie. Il existe le péché d’absolutisation du passé, qui conduit immanquablement à l’extrême inverse - au modernisme, c. à d. en fait au refus général du passé, à l’adoption comme seul critère valable de la contemporanéité, de la science ou des besoins du moment. Mais de même que la conservation de la pompe orthodoxe est incapable de dissimuler la crise profonde de l’Église Orthodoxe, de même le modernisme ne peut pas la changer non plus. La seule issue est de se tourner toujours vers la Vérité de l’Église, et par elle, à dominer le passé : nous y trouvons la Tradition éternelle de l’Église, mais aussi les innombrables trahisons à son égard. La conscience orthodoxe est toujours "historique", elle inclue toujours le passé, mais sans aucune servilité. Le Christ hier et aujourd’hui et pour les siècles est toujours le même, et la force de l’Église n’est pas dans son passé, son présent ou son avenir, mais toujours en Christ Lui-même, Qui restera avec elle jusqu’à la fin des temps, afin que chacun d’entre nous puisse en Lui, et avec Lui trouver le sens de la vie".

En conclusion, je pense que le sens de la Tradition russe, vivante encore aujourd’hui en Europe Occidentale, s’exprime par la fidélité et l’ouverture, et la tâche de notre archevêché est de rester fidèle à son héritage, dans une dynamique créatrice et prophétique, tout en étant ouvert aux réalités de l’Europe occidentale d’aujourd’hui, ainsi que de l’Europe orientale d’ailleurs, de la Russie en particulier, et veiller à la qualité de notre témoignage, sans renier nos racines.

Paris, lundi 1 novembre 2004.

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