Personnalité et itinéraire du métropolite Euloge

Texte (version légèrement abrégée) de la conférence d’Antoine Nivière lors de la journée mémoriale diocésaine du 7 octobre 2006 consacrée au Métropolite Euloge

(© reproduction (texte & photos numérisées de l’époque de Métropolite Euloge) ou traduction soumises à l’autorisation de l’auteur, 2006). tous droits de reproduction réservés


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Antoine Nivière

Il m’a été demandé de présenter la personnalité et l’itinéraire du métropolite Euloge, qui dirigea les paroisses orthodoxes russes en Europe occidentale de 1921 à 1946. Il n’est pas dans notre intention de dresser ici un panégyrique, ni une hagiographie, même si la question de la glorification du métropolite Euloge peut se poser à la conscience ecclésiale, à juste titre, compte tenu de l’immense œuvre accomplie par cet éminent évêque, une œuvre qui le place sans aucun doute aux côtés des grands hiérarques (« svjatiteli ») de l’Eglise russe des XVIIIe et XIXe siècles - Mitrophane et Tikhon de Voronège, Josaphat de Bielgorod, Philarète de Moscou, et tant d’autres. D’emblée, il nous faut reconnaître que le métropolite Euloge, si on le compare aux prélats que nous venons de citer, ne s’est pas illustré pas des exploits ascétiques ou par des actions d’éclat, il n’a pas laissé non plus une œuvre de théologien ni de prédicateur, c’était avant tout un pasteur et un administrateur hors pair, un bâtisseur d’Églises (avec une majuscule), dans la lignée des saints Apôtres et de leurs disciples.


Un bâtisseur de l’Eglise locale

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Le métropolite Euloge.
Paris, 1927.

On parle beaucoup ces derniers temps de la construction d’une Église locale. On peut dire que le métropolite Euloge, à deux reprises dans sa vie, a construit une Église locale, à deux reprises il a créé de toutes pièces une structure diocésaine avec un réseau de paroisses et d’organisations religieuses, culturelles et philanthropiques exemplaires. Une première fois, avant la révolution russe, à Chelm (région à majorité de paysans orthodoxes ukrainiens dans le sud de la Pologne sous domination russe) ; une deuxième fois, dans l’émigration, en Europe occidentale. À chaque fois, il est vrai, il ne partait pas de zéro, mais presque tout était à faire. À Chelm, au lieu des églises pauvres et à moitié détruites, furent édifiées en un temps record de splendides églises, apparurent des écoles paroissiales ainsi que diverses institutions éducatives et caritatives, des revues et imprimeries, furent organisées des rencontres diocésaines annuelles où représentants du clergé et de la société civile discutaient des problèmes religieux et sociaux du moment. Dans l’émigration, en une vingtaine d’années, Mgr Euloge va superviser la création d’une centaine de paroisses, à travers toute l’Europe occidentale et centrale. Pour former les prêtres nécessaires à ces communautés, il va ouvrir une école de théologie, où il rassemblera les principaux penseurs de l’émigration russe, philosophes, théologiens, historiens de l’Eglise, qu’il soutient et encourage personnellement. Il prodiguera le même soutien aux membres du mouvement ACER (Action chrétienne des étudiants russes), dont il visitait régulièrement les grands congrès annuels au cours desquels la jeunesse émigrée apprenait à faire l’expérience vivante de l’Église à la lumière d’une vision théologique renouvelée et d’une approche authentiquement chrétienne de la culture.

Ainsi, même si le parcours historique du métropolite Euloge se divise en deux parties, bien distinctes, il y a néanmoins, on le voit, une continuité dans son action ecclésiale et pastorale, une continuité qui tient dans une large mesure à la personnalité même du métropolite. [...]

Les rangs de ceux qui se souviennent de Mgr Euloge, qui l’ont connu et côtoyé, s’avèrent aujourd’hui de plus en plus clairsemés. Il nous reste les témoignages écrits, assez rares au demeurant. Ses contemporains, ses proches, ont finalement peu écrit sur lui, sur l’homme et le pasteur : on ne trouvera que trois-quatre courts textes, en russe, dus au père Basile Zenkovsky, à Léon Zander et à Boris Zaïtsev, guerre plus. Force est de constater que Mgr Euloge n’a toujours pas son biographe. Pourtant, comme l’a écrit Léon Zander, c’était, « en tout temps et en toute chose, un grand homme ».

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25e anniversaire d’épiscopat de Mgr Euloge
25e anniversaire d’épiscopat de Mgr Euloge (Paris, cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, 25 janvier 1928). Le clergé autour du métropolite Euloge, de gauche à droite : archiprêtre Nicolas Sakharoff, archiprêtre Jacques Smirnoff, protodiacre Nicolas Tikhomiroff, diacre Eugène Vdovendko, archimandrite Jean (Léontchoukoff), archiprêtre georges Spassky, prêtre Alexandre Nedochivine, archiprêtre Serge Boulgakoff.


Une foi profonde entretenue depuis l’enfance

Nous allons donc commencer par retracer l’image du « grand homme ». Il existe, à notre connaissance, très peu de témoignages sur sa personnalité d’homme et d’évêque avant la révolution. Il faut surtout nous référer à ses propres paroles, à ses mémoires, écrites dans l’émigration et aujourd’hui publiées en traduction française, à compléter avec un autre texte autobiographique, inédit celui là, ses carnets rédigés en captivité en 1918-1919, et parvenus jusqu’à nous sous une forme manuscrite incomplète. De ces deux sources, il ressort que la personnalité du futur évêque a été forgée par sa foi profonde et son amour de l’autel, entretenu depuis l’enfance dans l’église du village de Somovo où son père, Siméon Guéorguievskiï, était prêtre. Dans ses carnets de captivité, Mgr Euloge raconte comment, enfant, il aimait se tenir au « kliros », avec les chantres, et comment il regardait avec émerveillement et étonnement son père qui, derrière la cloison pour lui mystérieuse de l’iconostase, se tenait seul devant l’autel, en conversation directe avec Dieu. Sa personnalité est aussi marquée par une présence, par une empreinte spirituelle, celle du starets Ambroise d’Optino, aujourd’hui canonisé, qui a accompagné comme un guide spirituel le futur évêque durant toute son enfance et sa jeunesse d’étudiant. La première fois que Mgr Euloge était allé à Optino, il était encore un nourrisson, sa mère, Séraphima Glagoleva, avait peur de perdre son enfant - elle avait déjà perdu un fils aîné - et elle voulait obtenir la bénédiction du starets et l’assurance que ce nouveau né vivrait : il y avait beaucoup de monde, la mère ne pouvait pas approcher, mais l’enfant avait retenu l’attention du starets par ses cris. « Ce voyage à Optino a été un événement capital au tout début de ma vie, je suis persuadé que cet événement a eu une grande signification pour toute ma vie ultérieure », écrit-il dans ses carnets de détention. Par la suite, le futur évêque Euloge devait retourner à de nombreuses reprises à Optino. Auprès de saint Ambroise, il a vu ce qu’était le ministère de la paternité spirituelle au service du peuple et il y a puisé sa double vocation : servir le peuple russe, servir le peuple de Dieu.

Devenu étudiant au séminaire, il s’enthousiasma pour les idées généreuses du « narodnitchestvo », le « populisme social russe ». Jusqu’à la fin de sa vie, sa longue et fine barbe et ses petites lunettes ovales cerclées lui donneront d’ailleurs un air d’intellectuel, un « narodnik », un « populiste », comme il y en avait tant parmi les enseignants et écrivains russes de la fin du XIXe siècle, issu des rangs du clergé. Ce qu’il aurait pu devenir au demeurant, car il confesse avoir un temps hésité quant à sa vocation, à cause précisément de ce désir de servir le peuple, d’œuvrer à son développement culturel et moral, soit comme instituteur, soit encore comme simple prêtre de campagne. Finalement, sur les conseils du starets Ambroise, Mgr Euloge devait entrer à l’Académie de théologie, un choix qui le prédestinait aux plus hautes fonctions dans le service de l’Eglise, mais même là, devenu évêque, il sut rester proche du peuple, attentif à ses besoins, soucieux de répondre à ses attentes. Cette attitude lui valut, en Russie, le surnom de « muzhitskiï arkhiereï » (« évêque des ‘péquenots’ »), ce dont il était fier : « J’ai toujours aimé ce surnom, il correspond bien à mon envie d’aller vers le peuple, j’ai toujours eu un faible pour un certain populisme ecclésial », expliquera-t-il. Ce surnom traduit à la fois sa capacité d’ouverture vers les gens les plus modestes, et en même temps sa simplicité personnelle, dans son mode de vie, dans son rapport au prochain. On retrouve cette même capacité de service du prochain, dans la période de sa vie dans l’émigration. La correspondance du métropolite Euloge conservée dans les archives de l’Administration diocésaine fourmille d’un très grand nombre de lettres de recommandation ou d’intervention pour telle ou telle personne, pour obtenir à qui une place dans un foyer, à qui une bourse d’étude, un emploi, un permis de séjour, etc.


Un « visage vraiment beau »

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Procession de la Semaine Radieuse
Paris, Institut Saint-Serge, Pâques, 1927.

C’est, bien sûr, dans l’émigration, la période où il avait atteint sa plus grande maturité intérieure, que la personnalité du métropolite Euloge s’est manifestée dans toute son ampleur : une personnalité attachante, lumineuse, voire même joviale. Sur son visage, comme on peut le voir sur les photos, on retrouve toujours un large sourire, un sourire bon enfant, en même temps plein de malice. Deux témoins différents qui l’ont bien connu et que nous avons interrogés à son sujet ont utilisé le même mot pour le décrire, c’était « un renard », quelqu’un de très intelligent, de « rusé » (« khitriï »), dans le sens noble du terme. Ce que confirme l’écrivain Boris Zaïtsev dans ce très beau portrait qu’il a dressé de Mgr Euloge : « J’ai toujours été attiré par le métropolite [Euloge]. Il me plaisait, tout simplement, avec son air vraiment russe un peu à la Oblomov, sa façon de se caresser la barbe, son regard bon et intelligent, non dénué de cette malice propre aux Russes... Un homme tout en rondeurs, un peu gauche, mais au visage vraiment beau, un enfant de notre région de Toula jusqu’au bout des ongles... ». De tempérament calme, posé, très ouvert et tolérant, le métropolite avait puisé dans l’expérience de la vie une force intérieure qui lui permettait de faire face à l’adversité : « Je dois reconnaître que je n’ai pas un caractère combatif, mais plutôt paisible, tranquille, et pourtant durant toute ma vie en tant qu’évêque, j’ai été amené à vivre toutes sortes de péripéties et de combats », écrit-il. Dans les moments de combat, comme en ce qui concerne le respect des règles ecclésiales et de la tradition, il savait être ferme et défendre ses positions avec vigueur, parfois même avec un certain entêtement.

Mgr Euloge avait un talent de conteur exceptionnel, souligné à la fois par Boris Zaïtsev et par Léon Zander, deux fins spécialistes s’il en est. Puisant sa verve dans une parfaite connaissance de la langue et de la littérature russes, il parlait avec facilité et abondance de détails, avec une fine dose d’ironie. Voilà ce qu’en dit Léon Zander : « Quand il commençait à raconter ses souvenirs, son visage s’illuminait et un fin sourire laissait passer la bonne ironie d’un vieil homme qui comprend beaucoup mieux les choses de la vie que ce que les mots peuvent exprimer ». Même si nous ne retrouvons qu’en partie le souffle du récit oral dans le livre de ses mémoires, du fait du travail de rédaction par Tatiana Manoukhina lors du passage à l’écrit, la faculté qu’avait le métropolite Euloge de brosser de grandes scènes épiques le place dans la lignée des meilleurs mémorialistes russes du XIXe siècle, d’un Serge Aksakov, notamment. A côté de cette maîtrise du verbe, Mgr Euloge avait un autre don - qui fait parfois défaut dans certains milieux ecclésiastiques -, il avait beaucoup d’humour. Comme le rappelle Boris Zaïtsev : « il aimait les plaisanteries et n’hésitait pas lui même à faire de l’esprit ». Il est vrai que, durant sa longue vie, le métropolite s’était trouvé souvent dans des situations imprévues, parfois cocasses, et il savait les raconter avec une certaine dose d’ironie et d’autodérision, et en même temps avec toujours beaucoup de dignité. [...]


L’œuvre de toute une vie

Dans ce genre d’exercice académique, il est généralement convenu de faire une présentation en deux parties : premièrement, la vie, deuxièmement, l’œuvre. Comme nous l’avons dit plus haut, le Mgr Euloge n’a pas laissé de traités théologiques, d’ouvrages de réflexions ou de recueil de prédications. Son œuvre, c’est sa vie elle-même et tout ce que le métropolite a construit durant cette vie. Je ne vais pas raconter sa vie dans le détail, mais je me limiterai à un rappel des grandes lignes d’un itinéraire qui se devise en deux parties, d’inégale longueur : la 1ère partie, qui s’est déroulée en Russie, représente, en terme de durée, 2/3 de la vie du métropolite, jusqu’à l’âge de 50 ans ; la 2e partie, passée dans l’émigration, correspond au dernier tiers, jusqu’à sa mort à l’âge de 78 ans. Entre les deux, il y a une rupture qui est constituée par la révolution de 1917, le concile de Moscou et, surtout, les neuf mois de détention entre 1918-1919. [...] Cette expérience capitale, Mgr Euloge l’a décrite de la sorte : « Sur le plan spirituel, sans conteste, la détention m’a fait un grand bien. Dans le calme et la solitude de ma cellule, j’ai réfléchi au sens de beaucoup de choses dans mon passé, avec un regard critique, j’y ai trouvé des erreurs, des fautes, des péchés. Les engouements politiques, les passions de ce monde, le feu du combat publique, tout cela m’avait éloigné de Dieu. [...] Je suis revenu un autre homme [...] ». Sur le plan ecclésial cette épreuve lui a donné « une vision plus haute et plus universelle de l’Eglise » (N. Struve), une vision qu’il va mettre à profit durant la 2e partie de sa vie.

Libéré en juillet 1919, Mgr Euloge rejoint le Sud de la Russie, via la Roumanie et Constantinople, mais il ne parvient pas à regagner son diocèse. Il participe pendant quelque temps aux travaux de la Haute administration ecclésiale provisoire pour le Sud de la Russie, qui regroupe les évêques des territoires contrôlés par les Armées blanches, mais devant l’avance de l’Armée rouge, il quitte par bateau le port de Novorossiïsk, le 16 janvier 1920, et émigre via la Grèce en Serbie. Il a 52 ans, c’est la fin de la première partie de sa vie.


Nommé trois fois administrateur des paroisses russes en Europe occidentale

Accueilli très cordialement par les évêques de l’Eglise de Serbie, Mgr Euloge loge d’abord dans un monastère serbe, puis il donne des cours d’histoire sainte dans une institution pour jeunes filles réfugiées de Russie. Les liaisons avec la Russie sont difficiles, c’est avec beaucoup de retard, au début de l’année 1921 seulement, qu’il apprend sa nomination par la Haute administration ecclésiale provisoire pour le Sud de la Russie comme évêque administrateur des paroisses russes en Europe occidentale. Le décret est daté du 2 octobre 1920 à Simféropole. Entre temps, la plupart des évêques de la Russie du Sud ont quitté la Crimée avec les restes de l’armée Wrangel. Ils se sont installés à Constantinople, le 1er novembre 1920, et y ont créé, avec la bénédiction et sous la responsabilité du patriarche œcuménique, un organe épiscopal collégial intitulé Haute Administration ecclésiale russe à l’étranger. Cette nouvelle Administration confirme la nomination de Mgr Euloge pour les églises russes d’Europe occidentale, une première fois, le 15 février 1921, et, une deuxième fois, le 26 mars 1921. L’archevêque Euloge en informe le clergé des quelques églises en Europe occidentale qui ont pu rester ouvertes durant le conflit mondial. Le recteur de l’église de Paris, l’archiprêtre Jacques Smirnov, décide d’obtenir confirmation auprès des autorités canoniques à Moscou. C’est en réponse à cette demande, que, le 8 avril, le patriarche Tikhon et le saint-synode nomment à leur tour Mgr Euloge comme « administrateur provisoire des églises russes en Europe occidentale » avec droits et prérogatives d’évêque diocésain. Le métropolite Benjamin de Pétrograd, dans une lettre du 21 juin, transmet tous ses droits sur ces paroisses à Mgr Euloge, lequel est peu après (17 janvier 1922) élevé au rang de métropolite par le patriarche Tikhon qui lui renouvelait ainsi sa confiance et le confortait dans sa légitimité.

C’est là le début de la 2e vie de Mgr Euloge qui se confond avec l’histoire de l’Archevêché, avec les vingt-six premières années de l’histoire du diocèse. Ce sont les touts débuts à Berlin, où Mgr Euloge installe sa résidence, fin mai 1921, avant de choisir Paris comme centre diocésain, à partir du 1er janvier 1923.

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Le métropolite Euloge et ses auxilaires
l’archevêque Vladimir (Nice), à sa gauche, et l’évêque Serge (Prague), à sa droite (Paris, cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, février 1946)

Les premières années sont consacrées à la mise en place des structures diocésaines et paroissiales en Allemagne, en France, en Grande-Bretagne, en Tchécoslovaquie. A sa nomination, Mgr Euloge a trouvé en Europe occidentale une vingtaine d’églises, dont le statut juridique était incertain, où il n’y avait pas de communautés paroissiales réellement constituées, quelques unes étaient même sous séquestres ou sans clergé. Il a tout repris en main et réorganisé. Avec l’arrivée des flots d’émigrés venant de Constantinople, des Balkans et de Bizerte, il faut aussi ouvrir de nouvelles paroisses. Au début, Mgr Euloge fait tout, tout seul, même si, à partir de 1924-1925, il est secondé par des évêques auxiliaires, l’archevêque Vladimir à Nice et l’évêque Serge à Prague surtout, tous deux venus de Pologne. Entre 1924 et 1939, ce sont plus d’une soixantaine de paroisses et communautés ecclésiales qui vont ainsi apparaître, aux quatre coins de l’Europe - de l’Italie à la Finlande, de la Hongrie à la Norvège, et surtout à travers toute la France, jusqu’au Maroc et à la Tunisie.


Le travail d’un bon pasteur

Ces paroisses, Mgr Euloge ne les a pas créées au sens littéral du terme - elles sont toutes le fruit de la foi et de la piété de centaines de milliers d’émigrés connus et inconnus -, mais ces paroisses, il les a bénies, il les a portées, il les a visitées, il les a aimées - tout simplement... -, leur prodiguant ses conseils, leur trouvant les prêtres dont elles avaient besoin - ce n’était pas chose facile -, réglant les conflits qui surgissaient souvent - c’était là encore plus difficile. Bref, le travail d’un bon pasteur, présent, attentif, ouvert, visionnaire même, quand, par exemple, pressentant de manière prophétique l’évolution de l’orthodoxie en Occident, il donna sa bénédiction à la fondation d’une première paroisse francophone, à Paris dès 1927, suivie ensuite d’une deuxième à Nantes : « Il fallait regarder vers l’avenir : si l’on perd l’usage de la langue, qu’au moins la foi orthodoxe soit sauvée et maintenue parmi les Russes francisés », écrit-il à ce propos dans ses mémoires. [...]

Parler de Mgr Euloge durant ce quart de siècle, c’est donc parler de la vie de l’émigration russe avec laquelle il fait corps jusqu’à en être l’un des représentants et des symboles les plus éminents et les plus respectés. A son initiative ou avec son aide, sont créés toutes sortes de comités et d’organismes de secours aux émigrés dans les domaines pédagogique, caritatif, social, médical... On ne peut pas citer toutes ces institutions. Comme le soulignait, déjà en 1928, l’un de ses plus proches collaborateurs, l’ancien député de la Douma Eugraphe Kovalevskiï : « Mgr Euloge est partout : ici il célèbre un moleben, là il préside une réunion, ailleurs il prononce un discours édifiant, ailleurs encore il assiste aux examens d’un groupe d’écoliers... ». Mais, bien sûr, la réalisation la plus importante et la plus marquante du métropolite Euloge reste l’acquisition de la colline Saint-Serge et l’ouverture d’un institut de théologie orthodoxe, regroupant théologiens et intellectuels chrétiens de l’émigration, avec une triple mission : premièrement, de former le clergé dont la diaspora russe avait besoin ; deuxièmement, de sauvegarder la science théologique et la pensée chrétienne russe à l’époque pourchassée en Union soviétique, mais aussi d’assurer le développement d’une pensée théologique libre, au service du monde contemporain ; troisièmement, de donner un témoignage de l’Orthodoxie dans le monde occidental. Cette tâche tracée par le fondateur a été accomplie jusqu’à aujourd’hui, malgré les obstacles, les attaques et les difficultés de toutes sortes. Le père Boris Bobrinskoy, ici même il y a dix ans, lors de la commémoration du 50e anniversaire du décès de Mgr Euloge, avait relaté le rôle du métropolite dans la vie de l’Institut Saint-Serge, disant qu’il en avait été véritablement pendant vingt ans « l’âme et le père », nous ne reviendrons pas ici plus longuement sur cet aspect.

La meilleure description de cette œuvre d’authentique bâtisseur, qu’il s’agisse de l’Institut de théologie ou des paroisses, c’est celle que Mgr Euloge donne lui-même dans ses mémoires, de manière subjective sans doute, mais combien vivante et touchante. Pour mener à bien cette tache il fallait savoir convaincre, mobiliser, rassembler... Fort de l’expérience de son engagement dans la vie publique dans la Russie d’avant la révolution, Mgr Euloge a su fédérer autour de son autorité morale et des projets qu’il soutenait un spectre politique et social extrêmement large, ce qui dans l’émigration russe était une gageure incroyable. Et il a réussi... Il a réussi à réunir depuis les ministres et ambassadeurs des tsars jusqu’aux anciens socialistes-révolutionaires convertis à l’action chrétienne, depuis les généraux des Armées blanches jusqu’aux représentants du monde des arts et des lettres. De fait, il s’est imposé comme « le véritable chef spirituel de l’émigration russe, réunissant sous sa houlette pastorale tout son éventail politique », pour reprendre la définition donnée par le regretté père Alexis Kniazeff.


Crises et ruptures

En toile de fond de cette action, il y a eu, bien sûr, les crises juridictionnelles : d’abord, la rupture avec les évêques du synode russe hors-frontières [1] qui s’annonce dès 1922 et qui est concrétisée définitivement en 1926 ; ensuite, en 1930, la rupture avec le métropolite Serge (Stragorodskiï), qui non sans mal assurait la direction de l’Eglise en Russie, ou du moins de ce qu’il en restait alors. Ces ruptures intervenues dans l’émigration, il ne faut ni les sous-estimer ni les surestimer. Il ne faut pas les sous-estimer parce que ces crises ont été dramatiques, elles ont divisé des paroisses, elles ont coupé des familles, elles ont brisé des amitiés. Plus que pour personne d’autre, la rupture a été dure pour Mgr Euloge, d’abord la rupture avec le métropolite Antoine (Khrapovitskiï), son ancien maître à l’Académie de Moscou, auquel il était lié par un respect filial et une amitié mutuelle profonde, renforcée par l’expérience commune de la détention en Galicie. [...]

Avec le métropolite Serge (Stragorodskiï), Mgr Euloge n’avait pas de lien particulier, tous deux se connaissaient bien, ils avaient travaillé ensemble avant la révolution, au saint-synode et dans la commission préparatoire du concile de Moscou, mais sans plus. En la personne du métropolite Serge, Mgr Euloge respectait et vénérait les souffrances endurées pour la survie de l’Eglise, il le reconnaît, il sait combien sa marge de manœuvre était étroite et il ne critiquait pas : « Nous ne pourrons jamais comprendre à quel point est lourde la croix qui pèse sur nos frères et, plus particulièrement, sur les épaules de notre hiérarchie ecclésiale dans la Russie soviétique », écrit-il dans sa lettre pastorale du 21 février 1930. Mais, en même temps, il déclarait qu’il ne pouvait pas suivre cette même hiérarchie sur une voie allant à l’encontre de la vérité et de la liberté. La cause de la rupture avec le métropolite Serge ne tient pas à la soumission forcée de ce dernier au régime soviétique - on ne le dira jamais assez -, elle tient aux sanctions prises par le métropolite Serge contre le métropolite Euloge, parce que Mgr Euloge avait participé à des veillées de prières, à Paris et à Londres, pour les chrétiens persécutés en Russie tout comme elle tient aux déclarations du métropolite Serge qui s’en suivirent affirmant qu’il n’y avait pas de persécution en Russie. « Nous ne serons jamais d’accord avec le métropolite Serge pour déclarer qu’il n’y a pas de persécution de la foi en Russie soviétique... Nous ne pouvons considérer comme obligatoires pour nous ces dits jugements, pas plus que ses décisions qui pourraient suivre sur la base de ces jugements, car ils ne sont pas fondés sur la Vérité et, de plus, ils contiennent un aspect plus politique qu’ecclésial », telle est l’explication qu’en donne lui-même Mgr Euloge.


« Le combat pour la liberté de l’Eglise »

Remarquons encore que, dans les deux cas, qu’il s’agisse de la rupture de 1926 ou de celle de 1930, il en a coûté à Mgr Euloge, qui a du subir attaques et calomnies de toutes sortes : il a été accusé de carriérisme, d’opportunisme, d’absence de conviction. Il s’en est défendu avec force, rappelant que toute sa vie avait été consacrée à l’Eglise : « Toute ma vie, depuis mon plus jeune âge et jusqu’à aujourd’hui, a été dictée par mon amour de la sainte Eglise. Un amour profond, organique, hérité de mes parents, nourri pour ainsi dire au sein maternel ». On a accusé Mgr Euloge - et encore récemment - de relativisme canonique, de fluctuation juridictionnelle. Pourtant, il s’en défend lui-même en ces termes : « J’ai interrogé ma conscience et je dois dire avec sincérité que si, durant différentes périodes de ma vie, j’ai agi et combattu sur des positions différentes et dans des directions différentes, je l’ai toujours fait en vertu du même et indestructible idéal, pour l’Eglise. L’Eglise est l’idée centrale de ma vie ».

Il est symptomatique que lui, l’ancien député à la Douma, a toujours cherché à maintenir l’Eglise loin du politique et à défendre son indépendance et sa liberté. « Le combat le plus opiniâtre de toute ma vie a été le combat pour la liberté de l’Eglise... j’ai lutté contre tous ceux qui voulaient s’en prendre à cette liberté, de quelque bord qu’ils soient, de droite comme de gauche », écrit-il. [...] Dans l’émigration, paradoxalement, il a trouvé un espace de liberté beaucoup plus large pour permettre à la vie ecclésiale de se développer, de façon modeste, certes - les contraintes matérielles étaient grandes -, mais de façon vivante et créatrice. L’Eglise sous son autorité était libérée du carcan administratif tel qu’il avait existé sous l’ancien régime et du contrôle politique tel que voulait l’imposer le nouveau régime. « En dehors de la liberté ecclésiale, il ne peut pas y avoir de vie ecclésiale vivante ni de bon travail pastoral », constatait-il. [...]

Il y a un aspect de l’itinéraire du métropolite Euloge sur lequel nous voudrions revenir : ses erreurs. Elles lui ont été violemment reprochées par ses adversaires, qu’il s’agisse des tenants du synode de Karlovtsy ou du patriarcat de Moscou. Elles sont admises par ses contemporains parmi ses plus fervents partisans, ceux que l’on appelait - et que certains continuent d’appeler non sans mépris - de son nom « les Eulogiens ». Le père Basile Zenkovsky, Léon Zander, Boris Zaïtsev le disent : Oui, bien sûr, Mgr Euloge a fait des erreurs - qui n’en fait pas ?-, mais il les a confessées, et précisément c’est là sa grandeur et son mérite, c’est d’avoir été capable de reconnaître ses fautes, comme l’écrira Boris Zaïtsev : « Le métropolite a fait beaucoup de choses dignes d’admiration, mais, comme chacun de nous, il faisait aussi souvent des erreurs. Il admettait parfaitement ses erreurs, ainsi que ses faiblesses, ses péchés. Il s’en repentait, jusqu’à éprouver parfois une certaine mélancolie, mais cela lui donnait de la force et le revigorait ». Homme de sincérité, d’authenticité et de vérité : Mgr Euloge n’avait pas peur d’admettre ses erreurs, il n’avait pas peur de confronter ses décisions à l’aune de la vérité, un vrai courage qui fait les grands hommes.

Pour ce qui est de ses erreurs en matière d’organisation ecclésiale, avec le recul du temps nous pouvons dire que Mgr Euloge a fait deux erreurs tragiques qui ne sont pas sans conséquences jusqu’à aujourd’hui : la première fois, en 1922, en laissant les évêques de Karlovtsy se constituer en « Synode hors-frontières » à la place de la « Haute administration ecclésiale à l’étranger » dissoute par le patriarche Tikhon ; la seconde fois, en 1945, en engageant naïvement son diocèse, contre la volonté de la majorité du clergé et des laïcs, et sur la base de garanties mensongères, dans un retour prématuré et dangereux dans le giron de Moscou, allant même jusqu’à exhorter ses compatriotes émigrés à prendre le passeport soviétique, ce qui devait être fatal pour nombre d’entre eux. Ajoutons que, dans les deux cas, Mgr Euloge a admis ensuite qu’il s’était trompé. En 1922, reconnaît-il, il n’a pas osé s’opposer au métropolite Antoine (Khrapovitskiï), il n’a pas osé appliquer la volonté exprimée dans le décret patriarcal. En 1946, trois semaines avant sa mort, il lâcha à l’un de ses visiteurs : « Moralement, je souffre beaucoup, avec Moscou cela ne va pas. Ils m’ont trompé, c’est dur pour moi ».


Une solution canonique stable et un gage de communion avec l’ensemble de l’Orthodoxie

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Assemblée diocésaine - 1930
Les délégués clercs et laïcs à la 2e Assemblée diocésaine 1-4 juillet 1930.
Paris, Institut Saint-Serge

Remarquons encore que s’il est des décisions en matière d’organisation ecclésiale sur laquelle Mgr Euloge n’a jamais émis de doute quant à son bien fondé, c’est le choix de Constantinople en 1931  [2]. Pour lui, ce choix était logique, clair, nécessaire : « Mes fidèles et moi, nous ne nous séparions pas de l’Église universelle ; nous gardions avec elle un lien canonique, tout en maintenant notre autonomie interne proprement russe. [...] », explique-t-il dans ses mémoires. La création de l’Exarchat sous l’omophore du Patriarche œcuménique offrait une solution canonique stable et un gage de communion avec l’ensemble de l’Orthodoxie dans sa dimension pleinement universelle. Pour Mgr Euloge, il n’y avait pas de doute sur la justesse de la voie suivie pour sauver l’intégrité, la liberté et l’indépendance du diocèse par rapport aux pressions extérieures et instrumentalisations de toutes sortes... : « J’ai tiré de tous les bouleversements liés à la révolution russe un attachement très fort au principe de liberté de l’Église, d’autonomie et d’indépendance vis-à-vis de l’État. [...] L’Église garde son autorité morale quand sa voix puissante, comme la voix de la conscience, retentit librement, quand elle ne se laisse rien dicter par les intérêts passagers du moment ». Et c’est précisément cet héritage précieux d’indépendance vis-à-vis de forces de ce monde, extérieures à l’Église, que tous les successeurs du métropolite Euloge nous ont toujours exhortés à préserver... jusqu’à aujourd’hui. Pour en finir avec les considérations juridictionnelles, il faut encore souligner ici que Mgr Euloge s’est toujours déclaré reconnaissant envers le Patriarcat de Constantinople pour la protection et la structure canonique qu’il lui avait apporté et que jusqu’à sa mort Mgr Euloge a continué à se considérer comme exarque du Patriarche œcuménique, estimant qu’un retour dans la juridiction de Moscou devait être scellé par l’accord de Constantinople. Quant à ceux qui dans l’Exarchat ne voulaient pas aller vers Moscou - et il y en avait en 1946 ! -, « Qu’ils restent au Patriarcat œcuménique », déclarait le métropolite Euloge dans les derniers mois de sa vie à sa biographe, Tatiana Manoukhina. On sait que c’est ce qu’ils firent sous la sage direction du métropolite Vladimir (Tikhonickij) [3], contribuant ainsi, paradoxalement, à faire ressortir toute la grandeur tragique de l’attitude ecclésiale du Mgr Euloge et en même temps sa pérennité et sa justesse, son succès posthume, pour ainsi dire. La tragédie, parce que, lui qui avait prêché la liberté et la conciliarité dans l’Église, en était venu à accepter la juridiction d’une Église asservie de la façon la plus insidieuse que jamais à un pouvoir politique violemment antireligieux et pernicieux, mais en même temps le succès, car, en rejetant cette tentation, ses disciples et successeurs démontraient qu’ils avaient pleinement reçu et assimilé son enseignement sur la liberté de l’Eglise [4]. [...]


« La meilleure page de l’histoire de notre vie ecclésiale dans l’émigration »

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Le métropolite Euloge au congrès de l’ACER
Clermont, 1929

Il y a beaucoup d’autres aspects de l’œuvre de Mgr Euloge qui mériteraient d’être évoqués, notamment ses relations privilégiées avec le mouvement de l’ACER, son engagement dans le mouvement œcuménique, dont il fut l’un des pionniers. [...]

Pour conclure, nous laisserons le mot de la fin à l’un des meilleurs connaisseurs de l’histoire religieuse russe et des arcanes de la vie ecclésiale au début du XXe siècle, le dernier grand aumônier de l’Armée et de la Flotte impériale russe, le protopresbytre Georges Chavelskiï, émigré à Sofia et qui soutenait avec vigueur et fougue la justesse des positions prises par le métropolite Euloge dans son différent avec les évêques de Karlovtsy. Dans une lettre qu’il adressait à Mgr Euloge à l’occasion du 35e anniversaire d’épiscopat de ce dernier, en janvier 1938, le père Chavelskiï écrivait : « La période de votre ministère pastoral à l’étranger donnera sa meilleure page à l’histoire de notre vie ecclésiale dans l’émigration ».

A. Nivière

[1] Le synode russe hors-frontières rassemblait un groupe d’évêques exilés en Serbie et en Bulgarie, sous la présidence de l’ancien métropolite de Kiev Antoine (Khrapovitskiï), qui avait trouvé refuge et hospitalité au siège du patriarcat serbe à Sremski-Karlovtsy (d’où aussi son nom de « synode de Karlovtsy »). Constitué en 1922, à la place de la Haute Administration ecclésiale russe provisoire à l’étranger, dissoute par décret du patriarche Tikhon de Moscou, ce synode avait prétention à administrer l’ensemble des paroisses de l’émigration, notamment en Europe occidentale, ce que lui contestait le métropolite Euloge soucieux de voir respecter ses droits d’évêque diocésain et l’autonomie de sa circonscription métropolitaine, conformément à l’acte de nomination reçu du patriarche.

[2] Après avoir été mis en interdit a divinis par le métropolite Serge, le 11 juin 1930, à cause de ses « déclarations inappropriées à Londres » [lors des offices de prière pour les chrétiens persécutés en URSS] d’après les termes mêmes du décret de Moscou (« Ukaz zamestitelja Patriarshego Mestobljustitelja », Cerkovnyj Vestnik. Paris, 1930, n° 8, p. 30), Mgr Euloge usa du droit d’appel que les canons 9 et 17 du Concile de Chalcédoine (4e Concile œcuménique) reconnaissent à l’archevêque de Constantinople à l’égard de tout clerc ayant un différent avec le primat de son Église locale. C’est sur la base de cet appel que le patriarche œcuménique Photios II reçut le métropolite Euloge et ses paroisses dans sa juridiction, par chartre patriarcale et synodale du 17 février 1931, « afin de les fortifier et de les défendre » tout en leur reconnaissant le droit de « [conserver] sans changement ni diminution l’indépendance qu’elles avaient jusqu’ici en tant qu’organisation russe particulière et d’[administrer] librement leurs affaires » dans le cadre d’un Exarchat provisoire (la nature de ce « provisoire » n’étant d’ailleurs pas explicitée dans la chartre, mais les déclarations ultérieures de Mgr Euloge laissent à entendre que ce « provisoire » s’inscrivait par rapport à un retour à la normale dans la vie de la Russie et de son Église, permettant aux émigrés de rentrer dans leur patrie). La chartre insistait pour « que soit soigneusement évitée l’intervention de la Sainte Église dans les querelles et débats politiques et que l’ambon sacré ne soit jamais transformé en une tribune dans des buts politiques, comme d’ailleurs Votre Éminence l’a, avec raison, décidé et proclamé ». Le même document soulignait également que « ne peuvent plus avoir aucune force ni valeur pour ces paroisses, leur clergé et leurs fidèles, quelques décisions ou ordres que ce soit, provenant d’où que se soit à l’exception du très saint Trône patriarcal Œcuménique » (cf. « Gramata vselenskogo patriarkha Fotija II », Cerkovnyj Vestnik. Paris, 1931, n° 2, pp. 1-3).

[3] Ancien évêque à Bialystok, archevêque auxiliaire du métropolite Euloge à Nice de 1925 à 1946, Mgr Vladimir (Tikhonickiï) refusa d’accepter la nomination d’un nouvel exarque par le Patriarcat de Moscou, au lendemain même de la mort du métropolite Euloge, et convoqua une assemblée diocésaine extraordinaire qui se réunit en octobre 1946, à Paris. Cette assemblée clérico-laïque confirma le rattachement du diocèse à la juridiction du Patriarcat œcuménique et élit l’archevêque Vladimir à la tête de l’Exarchat, fonction qu’il exerça, avec le titre de métropolite, jusqu’à sa mort le 18 décembre 1959.

[4] Dans son intervention devant l’Assemblée pastorale du clergé de l’Exarchat qui se réunit, le 29 août 1945, en présence du métropolite Euloge et du métropolite Nicolas de Kroutitsy, pour débattre du retour de l’Exarchat dans la juridiction du Patriarcat de Moscou, le très influent archiprêtre Grégoire Lomako (1881-1959), diplômé de l’Académie de théologie de Saint-Pétersbourg, qui avait été membre du Concile de Moscou en 1917-1918 et dans l’émigration prêtre à Menton et à Nice (avant de mourir recteur de la cathédrale rue Daru), s’opposa fermement à tout changement du statut juridictionnel de l’Exarchat en ces termes : « L’Europe occidentale n’est pas une terre ecclésiale déserte. L’évêque de Rome est pour l’instant privé de sa place dans l’orthodoxie, soit, mais à sa place il y a l’évêque de la Nouvelle Rome. [...] Il est question d’une unité organique : les Églises autocéphales ne sont pas des monades qui se suffisent à elles-mêmes, une unité interne doit être assurée, car toutes doivent être liées les unes aux autres. Et il ne s’agit pas là de papisme. Les Églises autocéphales vivent librement, mais dans l’unité organique du Corps du Christ. Mon opinion est la suivante : en Europe [occidentale] s’étend la juridiction du patriarche œcuménique. L’émigration russe est présente non seulement en France, mais dans bien d’autres pays. [...] Notre problème n’est pas une affaire de famille, une question interne entre Russes, mais une question qui concerne l’ensemble de l’Église du Christ, et c’est l’ensemble des primats des Églises qui doit la résoudre. [...] Ainsi mon souhait est que l’Exarchat demeure tel qu’il est, avec toute sa liberté interne, conformément aux exigences mêmes de la vie, à nos nouvelles conditions d’existence. Au cours de ces vingt-cinq années, de nombreux Occidentaux ont reçu l’Orthodoxie, des Français, des Italiens, des Suisses... : nos considérations nationales leur sont étrangères. Si l’Exarchat demeure comme il est, la paix demeurera et ne sera pas détruite. Si ce n’est pas le cas, cela sera inacceptable pour beaucoup d’entre nous. [...] » (« Iz arkhiva èmigracii : zapis’ pastyrskogo sobranija 29 avgusta 1945 g. », in Russkaja Mysl’, n° 769, 08.06.1955, p. 3.).

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