Conférence « Mgr Euloge et l’ACER »

Le dimanche 18 mars 2007 a eu lieu une journée sur le thèmé "Monseigneur Euloge et l’ACER", dans le cadre de la commémoration du 60e anniversaire du Métropolite Euloge. La conférence principale a été donnée par Mme Tatiana Victoroff, et était précédée d’une introduction bibliographique donnée par Antoine Nivière (qui avait par ailleurs présenté un exposé lors de la conférence diocésaine du 7 octobre 2006. Nikita Struve, qui était également exposant à ladite conférence diocésaine, evoqua l’héritage spirituel du Métropolite Euloge.

Les enregistrements des différentes interventions sont disponibles sur le site orthodoxie.com, ainsi qu’un album photo.


Monseigneur Euloge et l’ACER

Monseigneur Euloge et l’ACER : d’un côté le sujet paraît évident, le métropolite a suivi avec attention le développement du mouvement naissant, il l’a toujours défendu face aux nombreuses attaques, il a participé à la plupart des grands congrès de l’ACER : on le retrouve à chaque fois au centre de la traditionnelle photo de groupe des participants.

D’un autre côté, ce sujet est difficile à développer car nous n’avons pas beaucoup de documents pour reconstituer ces rapports : le métropolite lui-même n’écrivait pas beaucoup, et nous devons plutôt nous appuyer sur les retranscriptions de ses paroles par les secrétaires des congrès et des réunions, par les amis et par les témoins. Parmi ces retranscriptions une place particulière revient au livre Le chemin de ma vie, récemment traduit en français. Il s’agit d’une autobiographie de monseigneur Euloge mise par écrit selon ses propres récits par Tatiana Manouchina. Nous disposons d’autre part de la correspondance du métropolite et des témoignages personnels qui permettent de percevoir de l’intérieur la participation de Vladyka à la vie du mouvement. Cette participation prend tout d’abord la forme d’une acceptation de la vocation et de la mission de l’ACER, donc d’une bénédiction des activités du nouveau mouvement. Cette acceptation se manifeste par sa présence active et stimulante lors des congrès. Enfin, ce qui joue un rôle tout particulier dans l’histoire de l’ACER c’est sa défense du Mouvement face aux attaques des différents courants de l’émigration. C’est autour de ces trois formes de participation que je concentrerai mes réflexions.

Le métropolite n’est pas à l’origine du Mouvement, il n’est même pas parmi ses inspirateurs : l’ACER est né, comme on le sait, d’une initiative indépendante des jeunes participants aux divers cercles d’étude des Saintes Écritures, des Pères de l’Église ou de l’histoire russe, qui ont fleuri à travers l’Europe dans tous les lieux où se sont concentrés les émigrés chassés de Russie : d’abord en Serbie, puis en Tchécoslovaquie, en Allemagne, en Bulgarie, en Finlande, dans les pays Baltes, enfin à Paris dont monseigneur Euloge avait fait le centre de sa métropole depuis 1923. Le rôle principal dans le développement de ces cercles et dans leur coordination en un Mouvement unique appartient à B.B. Zenkovsky.

Si le métropolite n’est pas à l’origine du Mouvement, il soutient chaleureusement cette initiative qui vient des jeunes eux-mêmes et dont il expose le sens dans ses mémoires :

« Je comprenais la vocation du Mouvement. Il était difficile à des jeunes qui se trouvaient loin de l’Eglise d’y entrer immédiatement. Il fallait leur permettre de rester quelque temps dans sa cour, comme autrefois les catéchumènes. Et c’est seulement ensuite, progressivement et avec précaution qu’on pouvait les introduire dans l’univers religieux de l’Eglise. Autrement on aurait risqué d’effarouché ces jeunes âmes qui se seraient dispersés dans toutes les directions : la théosophie, l’anthroposophie, ou d’autres doctrines erronées. »

Ainsi, sans rien imposer, le métropolite veut donner la possibilité à la jeunesse d’entrer dans l’Église à l’issue d’un cheminement libre et personnel. De la même façon, il ne s’agit pas pour lui de diriger l’ACER, mais de bénir l’initiative de la jeunesse. On reconnaît là son mode de relation avec les autres : en chacun, aussi humble et petit soit-il, il reconnaît la personne ayant sa vocation propre qu’il respecte et aide à révéler.

Cette confiance que le métropolite manifeste vis-à-vis de la jeunesse est réciproque, comme en témoigne par exemple l’accueil qui lui est réservé au 3ème congrès à Clermont-en-Argonne (1926), organisé « avec la bénédiction du métropolite Euloge », comme le précise la circulaire. Il devait être consacré à des thèmes liturgiques, mais son ordre du jour est bouleversé par l’actualité de l’époque, à savoir les divergences de vue entre monseigneur Euloge et l’Assemblée épiscopale réunie à Karlovtsy. En effet, cette assemblée était liée aux tendances monarchistes de l’émigration, tandis que le métropolite insistait sur le caractère strictement apolitique de l’Église.

Ces divergences touchaient directement l’ACER dont les membres venaient des différents évêchés d’Europe avec des évêques de différents bords.

En rentrant de Karlovtsy, monseigneur Euloge se rend directement au congrès pour éclairer la situation. Son discours est à la fois un rapport sur les évènements de Karlovtsy et une réflexion sur les activités de l’ACER, « qui [lui] donnent tant de joie et de consolation » : « Vous êtes sur la bonne voie et il nous revient à nous, vos ainés et représentants de la hiérarchie ecclésiale, de vous soutenir et de vous aider par tous les moyens dans votre travail ».

Pour le métropolite, à la racine de la controverse avec les « synodaux » de Karlovtsy, il y a « une divergence de vue sur la liberté de l’Église : doit-elle être autonome et indépendante, ou doit-elle s’accorder ou même subir l’influence d’autres domaines, en particulier de la politique ». Il poursuit en justifiant sa position : « L’Église est grande et forte lorsqu’elle est libre, indépendante et proclame la parole du Christ sans prendre en considération les opinions des uns ou des autres et sans accepter aucun compromis » : « Soyez au-dessus de la politique dans votre vie ecclésiale... Luttez contre l’esprit de division ».

En ce qui concerne directement l’ACER il ajoute : « la calomnie a troublé la conscience de certains hiérarques, elle a empoisonné leur âme de suspicion quant à la pureté de votre foi. [...] Je suis sûr qu’il suffirait de les amener ici, à vos réunions, ne serait-ce que pour une heure, pour que leurs doutes se dissipent comme la fumée ».

C’est donc un moment critique dans la situation ecclésiale, où le métropolite Euloge prend conscience de la rupture irréversible avec les synodaux, avec toutes ses conséquences. En même temps, c’est un moment tout aussi critique et décisif pour l’ACER, placée devant un choix : la rupture entre les hiérarques peut amener à une rupture parmi la jeunesse : « les controverses entre nos évêques sont d’autant plus pénibles que partout la jeunesse tend vers eux comme une plante vers la lumière, et que se sont développés l’amour et le respect envers des hiérarques qui se situent aujourd’hui dans des camps opposés », remarque à ce propos le prince Grégoire Troubetskoj.

Le choix de l’ACER se fait dans l’unanimité comme nous le raconte Elisabeth Skobtzoff, la future mère Marie : « sur la question du synode de Karlovtsy, tout le congrès était d’un seul cœur avec le métropolite Euloge, à l’unanimité on rejetait la soumission de l’Église à la politique parce que pour tous l’Église était plus que la politique - que toute politique ».

Cette attirance de la jeunesse vis-à-vis du métropolite Euloge se renforce dans cette situation par le besoin d’être protégée, de trouver un point d’appui dans la hiérarchie ecclésiale face aux nombreuses critiques venues des milieux cléricaux. De façon tout aussi importante, elle s’approfondit par la confiance que le métropolite exprime vis-à-vis de l’ACER et par l’espoir qu’il place en elle : il ne doute pas de l’avenir du mouvement de jeunesse, notant l’ardeur de ses recherches spirituelles, son sentiment de grande liberté mais aussi de responsabilité spirituelle, ainsi que « l’unité organique de tous les participants au Mouvement, indépendamment des caractères différents, parfois opposés, indépendamment aussi du degré de maturité spirituelle des uns et des autres, [une structure] où les relations ne se construisent plus selon les rapports d’autorité et de soumission, mais selon des rapports de paternité et de confiance filiale » (je cite le rapport d’Elisabeth Skobtzoff).

Il s’agit donc de rapport de réciprocité entre la jeunesse et de sages hiérarques (deux autres évêques participaient au congrès), comme le remarque en particulier Grégoire Troubetzkoj qui se définit lui-même comme représentant de la génération des pères : d’un côté il voit une « grande maturité spirituelle de la jeunesse », de l’autre « une influence bénéfique [sur elle] des pasteurs et des hiérarques » (298).

Cette présence n’est pas extérieure : monseigneur Euloge participe réellement dans la vie du mouvement. Lorsqu’il en parle à l’extérieur du diocèse, il dit « nous ». Et pendant les congrès, qu’il ne manque jamais, il prend part aux votes à l’égal des autres participants, au grand scandale de certains détracteurs de l’ACER pour qui l’évêque doit diriger et ordonner et non pas voter.

On peut mesurer au niveau des rapports personnels à quel point cette présence du métropolite, sans jamais s’imposer, est efficace, comme le montre l’exemple d’Elisabeth Skobtsoff, la future mère Marie, notre nouvelle sainte, qui a trouvé sa vocation précisément grâce à son travail dans l’ACER et au contact direct et permanent avec monseigneur Euloge.

Mais cette présence efficace est aussi sensible vis-à-vis du mouvement dans son ensemble, comme en témoignent les participants du congrès de Clermont à partir de signes perçus comme symboliques (je cite Elisabeth Skobtzoff) : « la crosse que monseigneur tenait dans ses mains au cours des célébrations était particulièrement symbolique : elle était surmontée d’une croix dorée, mais la crosse elle-même était faite d’une branche fraîchement coupée dans la forêt. Les nœuds en avaient été aplanis au couteau, mais l’écorce n’avait même pas été ôtée ». Et sur cette branche on a soudain remarqué un jeune rameau qui germait (on sait combien d’initiatives ont germé de ces mains qui bénissaient pour ensuite grandir croitre et fleurir).

Cette même métaphore prend un caractère plus explicite encore sous la plume de Léon Zander, autre chroniqueur de ce congrès : « le vert rameau que monseigneur tenait dans ses mains faisait irrésistiblement penser aux soins attentifs et bienveillants dont il entourait le mouvement de jeunesse qui croissait comme une jeune pousse sur le tronc de l’Eglise ».

Rappelons les conditions et l’ambiance des premiers congrès de l’ACER : une église de campagne, « une iconostase de toile, agitée par le vent », « une croix faite de branches de sapin », qui se prêtent bien à ce genre de lecture symbolique. Le congrès de Clermont, qui se passe sous le signe du schisme, cherche plus encore à discerner derrière la pesanteur des évènements des signes d’espoir, comme le dit Elisabeth Skobtzoff : « il faut être sourd et aveugle [...] pour ne pas se réjouir et ne pas attendre des derniers évènements quelque chose de très significatif qui tracera pour nous de nouvelles voies » comme Dostoïevski voyait dans la situation de paralysie de l’église de son époque les signes d’une nouvelle et créative période de sa vie (la pensée d’Elisabeth Skobtzoff va loin).

La nécessité d’un nouveau souffle, de nouvelles forces pour l’église, apparaissaient clairement au métropolite comme au Mouvement. Nous le voyons avec l’exemple de ceux qui sont issus de ces congrès : « la jeune pousse sur le tronc de l’Eglise » a donné plusieurs rejeton, fait naître plusieurs autres initiatives, bénies par monseigneur Euloge.

Parmi les « rejetons » sortis de la crosse du métropolite, et du Mouvement sans rompre avec ce dernier, figure Elisabeth Skobtzoff, devenue moniale sous le nom de mère Marie. Elle crée sa propre œuvre, l’Action Orthodoxe, dont monseigneur Euloge est un des cofondateurs, et dans lequel plusieurs membres du Mouvement s’impliquent. Même si cette nouvelle initiative est indépendante de l’ACER, mère Marie continue de participer aux congrès du Mouvement et de façon très active, toujours à sa manière polémique, ce qui est pour elle un signe de l’action véritable. Elle entre ainsi en débats avec un des intervenants du congrès de Boissy (1935), à qui elle reproche un « exposé sage et habilement consensuel » : « on ne peut rien lui objecter, et c’est mal ». Cet intervenant n’était autre que B.B. Zen’kovsky, le président de l’ACER.

Une photo illustre bien cette collaboration : on y voit monseigneur Euloge, John Mott (dirigeant de l’YMCA en Amérique, qui a permit et soutenu la fondation de l’ACER) et mère Marie qui vient de prendre le voile monastique et qui concilie, sur le conseil du métropolite, le travail de « secrétaire pour la province » de l’ACER et le travail dans le foyer qu’elle vient de créer à la Villa de Saxe, comme elle l’explique dans une de ses lettres à sa mère (juin 1932). Elle précise que ce travail se déroule « sur des base quelques peu différentes vis-à-vis de l’ACER que jusque là, plus autonomes et indépendantes. Je pense que cela formera une association missionnaire où participeront à la fois le diocèse et le Mouvement ». Et, elle termine par ces mots : « ma plus grande joie, est la parfaite compréhension que rencontrent tous mes projets auprès du Métropolite ». « Avec lui il est vraiment possible de déplacer les montagnes, si seulement on en a l’envie et l’énergie ».

Dans le métropolite elle trouve un appui sûr à sa vocation monastique si peu traditionnelle et à ses initiatives dont la réalisation paraît tout sauf évidente. Ainsi il lui prête une importante somme d’argent pour louer, puis acheter, une maison pour son foyer. Cela se déroule dans une situation ecclésiale extrêmement complexe où mère Marie a plus de juges que de partisans, mais parmi ceux-ci monseigneur Euloge est un des plus importants et compréhensifs (« il comprend tout, comme personne au monde »). Il comprend et même accompagne mère Marie dans sa « marche sur les eaux » (ainsi qu’elle définit elle-même sa voie), prenant peut-être, en tant que hiérarque, plus de risque qu’elle-même. L’ouverture du foyer devient ainsi « non plus une fantaisie, mais une réalité authentique et qui ressemble à un miracle » écrit mère Marie, et relie cet événement au retour du métropolite d’Afrique du Nord.

L’histoire de ces relations personnelles est plus qu’un exemple de la compréhension du métropolite Euloge pour une vocation personnelle née au sein du Mouvement. C’est aussi un soutien et une compréhension de l’ACER justement comme mouvement qui ouvre de nouvelles perspectives - et qui en même temps s’ouvre à d’autres initiatives, plus spécifiques.

Parfois ce processus de « bouturage » à partir de l’ACER peut devenir douloureux : le métropolite en donne lui-même quelques exemples, comme celui de Berdiaev qui « s’est mis à renforcer la question politique,... essayait d’attirer les esprits vers les slogans politiques de gauche ». Ce processus est pourtant inévitable et lié à la nécessité pour l’ACER de se définir par rapport à plusieurs autres mouvements de l’émigration, « de droite » ou « de gauche », mais aussi par rapport à la terre étrangère qui l’accueille et aux autres confessions. En particulier certains commencent à accuser l’ACER de protestantisme, ou de « judéophilie ». Le nom même d’Action Chrétienne des Etudiants Russes résonne de façon étrangère, le fait de se définir comme « chrétiens » plutôt que comme « orthodoxes » fournit un prétexte aux accusations d’interconfessionnalisme et de « franc-maçonnerie ».

Face à ces critiques, qu’on peut lire notamment dans un certain nombre de périodiques de l’émigration, le métropolite prend de façon claire et résolue la défense du Mouvement, comme il le fait par exemple de façon officielle lors du Synode à Karlovtsy que j’ai cité tout à l’heure. C’est cette défense que je vais maintenant essayer d’illustrer en m’appuyant sur des documents de l’époque

Beaucoup de reproches sont adressés à l’ACER à cause de ses racines et de ses liens avec l’YMCA, organisation interconfessionnelle américaine. A ce propos, monseigneur Euloge souligne que l’influence d’YMCA sur le travail de l’ACER n’a été que de donner l’impulsion et le modèle pour organiser la travail des cercles au début (489). Je le cite : « à propos de nos généreux amis américains, sur lesquels le synode s’est exprimé de façon si dure et si injuste, je peux témoigner que dans leur attitude à notre égard il n’y a pas la moindre propagande ou la moindre menace contre la pureté de la foi orthodoxe. Au contraire, leur attitude extrêmement respectueuse de notre foi et de nos traditions m’a toujours ému et touché ». Par exemple le souci qu’ils ont de la direction spirituelle dans le travail avec la jeunesse (« organisant une colonie pour les enfants, ils commençaient par me demander de leur envoyer un prêtre »). Ou encore leurs activités éditoriales : ils sont les seuls à éditer des livres orthodoxes ! (295-296)

Rappelons que l’YMCA américaine, dès l’origine, a fait preuve d’une compréhension assez étonnante pour la mission proprement russe et orthodoxe de l’ACER, laissant faire au Mouvement ce qui lui semblait essentiel dans les conditions de l’exil, même si cela s’éloignait de l’idée originelle des représentants de l’YMCA. Afin de clarifier la situation, le congrès en Bulgarie en 1928 établi des actes officiels sur « la question des relations avec l’association des jeunes chrétiens [1] que Monseigneur Euloge reprend dans le Messager ecclésial [2].

D’après la tonalité très prudente de ce document, on comprend bien qu’il s’agit d’un débat sensible à l’époque. En même temps, il donne des indications bien précises sur les formes possibles de collaboration avec l’YMCA. Ce qui est intéressant est que ces indications formulent finalement une attitude non pas par rapport à l’YMCA, mais bien à l’intérieur de YMCA : il s’agit de trouver un accord et un mode de collaboration au sein de l’association tout en restant orthodoxes.

Ainsi, le travail au sein de l’association interconfessionnelle permet, tout en restant pleinement fidèle à son église, une ouverture réciproque : (je cite le point 4) « les groupes orthodoxes sont ouverts aux jeunes non orthodoxes qui s’intéressent à l’orthodoxie ; de la même façon les groupes non orthodoxes sont ouverts aux jeunes orthodoxes qui s’intéressent aux questions étudiées dans ces groupes ». L’orthodoxie apparaît ainsi non comme un corpus dogmatique, ni comme une structure ecclésiale, encore moins comme une appartenance à une identité nationale ou religieuse, mais prend un sens apologétique et missionnaire. Ainsi, à une réunion pastorale en 1933, à la question de savoir si dans l’histoire de l’ACER il y a eu des membres qui se sont détournés de l’Eglise orthodoxe, B.B. Zenkovsky répond : « oui, un, qui s’est tourné vers le protestantisme [...] mais, ajoute-t-il, il y a eu beaucoup de cas de conversion à l’orthodoxie ».

Cette réunion pastorale est spécialement convoquée par monseigneur Euloge pour examiner la question de l’ACER : en effet, si le métropolite lui-même considère le Mouvement de façon bienveillante et apprécie son travail, comme il le dit lui-même en préambule, il lui apparaît nécessaire de clarifier les « interrogations et les malentendus qui naissent par rapport à l’organisation et à l’activité de celui-ci ». En effet la question des rapports avec YMCA n’est qu’un des aspects d’un problème plus général qui est celui du statut canonique de l’ACER qui a provoqué des grands débats (quels rapports l’ACER entretient-elle avec l’église, quelle est sa situation vis-à-vis de la hiérarchie canonique). Cette réunion dont on peut lire le rapport assez vivant dans le Messager Ecclésial (numéro 3 de 1933) est intéressante pour nous car elle résume plusieurs aspects de cette polémique et, grâce au métropolite, aboutit à un éclaircissement de ce qu’est l’ecclésialité véritable.

Les interrogations à propos du caractère non ecclésial du Mouvement sont parmi les plus fréquentes dans les cercles ecclésiaux de l’époque. On peut l’illustrer rapidement avec l’article de père Georges Lomako, publié quelques mois plus tôt dans le Messager Ecclesial (n°11, 1932), je cite : « le mouvement, malgré toute l’apparence de son ecclésialité, plonge ses racines quelque part hors des limites de l’enceinte ecclésiale ».

L’auteur de l’article use de tout son talent littéraire pour émettre un sévère jugement sur l’ACER dans laquelle il ne trouve pas les « caractéristiques de l’ecclésialité » qui se ramènent pour lui à une soumission sur le plan administratif à l’autorité épiscopale. Ainsi le Mouvement lui apparaît « sans bénédiction », « non ecclésial », « sans évêque », en fin de compte, « hors de la grâce de l’Esprit Saint ». Et père Georges conclut : « il est étrange de s’occuper de l’ecclésialisation de la vie, n’étant pas soi-même ecclésial dans son être, dans ses fondements et ses racines ».

Le père Serge Tchetverikov, dans sa réponse (numéro 1 de 1933), montre clairement que cette position « mêle deux notions différentes : la notion de l’ecclésialité du Mouvement, et celle de sa situation canonique dans l’Eglise ». Si cette dernière reste en effet difficile à définir, car l’ACER ne s’inscrit pas dans les limites d’un seul diocèse et intègre des membres issus de différentes juridictions, son ecclésialité ne se définit pas « par un lien formel avec l’organisation de l’Eglise », mais par son « orientation intérieure » comprise comme le sentiment de l’Eglise, autour duquel d’organise toute la vie. Ce dernier point est confirmé par l’expérience de dix années déjà d’activité, et par la claire orientation ecclésiale des dirigeants de l’ACER au niveau personnel.

C’est à ces débats que revient le conseil du 6 février 1933 pour formuler cette vision de l’orthodoxie et de l’ecclésialité qui ne se réduit pas à une dépendance extérieure et formelle mais est liée avec « tout le contenu spirituel de l’Eglise ». Monseigneur Euloge, s’appuyant sur les opinions de prêtres comme le père Serge Tchetverikov, aumônier de l’ACER, le père Michel Ossorguine, le père Dimitry Troitsky ou le père Lev Gillet... guide tout en finesse son clergé vers cette vision ouverte : être fidèle à l’orthodoxie ne signifie pas « s’enfermer » : « il ne faut pas hésiter à aller vers ceux des autres confessions ». De même, « la structure canonique de l’Église est seulement la forme d’organisation de son existence terrestre » : « l’Église est en nous et en dehors de nous », elle est avant tout « le fondement et la principe de la vie, le levain de l’Évangile qui fait lever celle-ci, qui la transfigure, et la prépare à l’existence divine, sanctifiant toutes les sphères de l’existence et de l’activité humaine ».

Après avoir écouté ses prêtres exposer des vues différentes, voire opposée, le métropolite termine de façon inattendue : certains trouvent que l’ACER se tient trop loin de la structure hiérarchique de l’Église ? Il en conclut : « le clergé doit se rapprocher du Mouvement ». Et s’il accepte l’idée qu’il faut ecclésialiser l’ACER, il met en garde : il faut le faire « sans provoquer de dégâts ».

A cette fin monseigneur Euloge recommande à l’ACER d’avoir ses propres prêtres. Ce qui est remarquable est que ce processus a déjà commencé, de l’intérieur même du Mouvement, avec des prêtres guidé vers le sacerdoce par leur travail même au sein du Mouvement (par exemple Zenkovski, l’un des fondateurs de l’ACER, ou encore le père Dimitri Klépinine qui a participé aux cercles et aux congrès de l’ACER avant de devenir prêtre en 1939 et proche collaborateur de mère Marie dont il partagera le martyre, le père Alexandre Eltchaninoff qui a fait le choix de la prêtrise à ce même congrès de Clermont, le père Serge Tchetverikoff qui a été recteur de la paroisse du Mouvement.

« Vogue le bateau du Mouvement... » dit mère Marie à propos de l’ACER en 1935. Ce bateau est guidé, dans les moments décisifs de son existence par monseigneur Euloge, non comme par un pilote, mais plutôt comme par un phare. Il est guidé dans son cap par la personnalité, l’expérience, la vision de l’église du métropolite, une vision qui veut que l’Eglise soit libre, y compris par rapport aux questions nationales ou politiques, ouverte aux différentes initiatives, aux autres confessions, avec une conscience claire de sa mission orthodoxe.

Ce cap correctement choisi, à la poursuite duquel l’ACER œuvre hic et nunc, avec tout son enthousiasme, la force de sa jeunesse, est la cause de la vivacité du Mouvement : le bateau a pu traverser tous les vents, et il poursuit sa route.

« Le Mouvement a fait son œuvre, et il continue à exister même s’il a perdu son bouillonnement initial », ainsi monseigneur Euloge conclut-il sur l’ACER dans ses Mémoires.

Il semble que cela est dit sur nous aujourd’hui. Et si le métropolite explique cela en 1938 par « les difficultés à confesser la foi dans la monotonie de la difficile vie quotidienne dans l’émigration », nous pouvons ajouter de notre part nos propres arguments pour justifier notre manque de « bouillonnement » actuel, même si notre vie n’est pas si dure et qu’elle n’est plus une vie d’émigrés. Mais pouvons-nous accepter de devenir une page brillante de l’histoire qui aurait perdu sa chaleur ? Comment rallumer le Mouvement pour qu’il ne reste pas seulement un passé glorieux ? C’est encore le Métropolite qui nous répond (comme il répond à de multiples autres questions que nous nous posons aujourd’hui : c’est pour cela que ses mémoires méritent d’être lues et relues) : c’est par la pratique quotidienne de la foi et par la préparation de la relève sans la forcer.

« Je considère la patience comme une grande force créatrice : il faut savoir attendre après avoir semé qu’apparaissent les premières pousses, et alors, bénissant ces germes, il faut par tous les moyens les aider à croître, les réchauffant par la chaleur de l’amour et de la prière, mais il ne sert à rien de les forcer à grandir trop vite, cela ne peut que nuire ; on peut seulement s’efforcer de créer les conditions favorables à la croissance. Tout ce qui est vivant dans l’Eglise nait ainsi, croît ainsi, fleurit, et porte du fruit ».

Ces paroles contiennent toute l’histoire de l’ACER, inséparable du nom du métropolite, mais aussi son avenir : cette même attitude ne doit-elle pas être la nôtre vis-à-vis des jeunes membres de l’ACER pour suivre l’exemple du métropolite Euloge, guide spirituel, membre actif, et défenseur de l’ACER, dont la foi et la confiance dans les personnes peut, comme nous l’avons vu, entraîner les autres à déplacer les montagnes et à marcher sur les eaux ?


[1] « Положения, выработанные по вопросу об отношении к союзу христианских молодых людей »

[2] (Церковный Вестник западно-европ епархии, 1928, n 11, s 30-31)

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