Rapport Moral de son Éminence Monseigneur l’Archevêque Gabriel

Assemblée générale de l'Archevêché (30 avril 2007)

Ci-joint le texte rapport moral prononcé par l’archevêque Gabriel au début de l’assemblée générale de l’archevêché, qui s’est tenue les lundi 30 avril et mardi 1er mai 2007. Pour en faciliter la lecture, des intertitres ont été rajoutés sur cette version en ligne :

Xристос Воскресе !
Christ est ressuscité !
Christ is risen !

Monseigneur,
Révérends Pères, Révérendes Mères,
Chers Frères et Sœurs en Christ,

Introduction

« Qu’il est bon, qu’il est doux d’habiter en frères tous ensemble » (Ps 132,1). À nouveau, le Seigneur nous permet de nous rencontrer tous ensemble dans la joie pascale. Pour les uns, il s’agit de retrouvailles ; pour d’autres, c’est une découverte, car ils sont ici avec nous pour la première fois. Soyez les bienvenus !

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Si nous nous retrouvons comme tous les trois ans, mais cette fois-ci, ce n’est pourtant pas dans le lieu habituel. Je vous dois donc quelques explications. Nous avons décidé, un peu à la dernière minute, d’organiser cette assemblée à l’Institut Saint-Serge, et non pas à la cathédrale, rue Daru, parce que nous sommes devenus trop nombreux. C’est bien, c’est un signe de croissance, un signe de vitalité, mais cela pose des problèmes pratiques. À la cathédrale, il n’y a pas assez de place pour organiser les à-côtés matériels d’une telle rencontre. C’est pourquoi nous avons dû décider de changer de lieu pour notre assemblée et renouer avec la tradition de l’époque des métropolites Euloge et Vladimir, quand les réunions diocésaines avaient lieu ici, à Saint-Serge...Voilà.

Conformément à nos statuts, je dois vous présenter un rapport d’activité retraçant la vie et la situation de l’Archevêché durant la période de trois années qui s’est écoulée depuis la dernière Assemblée Générale ordinaire, donc entre 2004 et 2007. Les événements ne manquent pas. Beaucoup de choses se sont passées durant ces trois ans. Il y a eu des événements qui nous ont apporté une grande joie et une force spirituelle, comme la canonisation de nos nouveaux saints, il y a eu des événements marquants dont nous ne voyons pas encore toute la signification et la portée, mais qui sont inscrits, je n’en doute pas, dans le livre de la divine providence. Il y a eu aussi des épisodes plus malheureux, qui ont suscité des tensions et des grandes souffrances. Espérons que le Seigneur nous aidera à surmonter ces épreuves... Après la dernière Assemblée Générale de 2004, une nouvelle équipe s’est mise en place à l’Administration diocésaine, elle vous présentera un tableau de ses activités, mais je tiens dès maintenant à remercier les membres de l’Administration diocésaine pour leur travail, souvent ingrat, et qui exige d’eux beaucoup de temps et d’abnégation. Je pense qu’eux, tout comme moi, souhaitent montrer le travail accompli et la situation telle qu’elle est, non polémiquer sur ce qu’elle n’est pas ou aurait pu être.

Bilan chiffré 2004-2007

En ce qui concerne la période mai 2004-avril 2007, le bilan est le suivant, sur le plan des statistiques, d’abord. Aujourd’hui, l’Archevêché compte près de 90 paroisses et communautés, desservies par 88 prêtres et 22 diacres. Nous avons ouvert, entre 2004 et 2007, plusieurs nouvelles paroisses ou communautés liturgiques : à Stuttgart, où la municipalité a mis à notre disposition une ancienne église catholique (c’est une paroisse de langue allemande) ; à Strasbourg, une communauté de langue française ; enfin, à Överkalix, en Suède, et à Stavanger, en Norvège, les communautés qui étaient desservies épisodiquement, depuis Stockholm et Oslo respectivement, ont été transformées en paroisses, car elles ont dorénavant un prêtre fixe, à demeure, avec des célébrations régulières... Nous avons aussi de nouvelles églises, dont j’ai procédé à la consécration solennelle : en mai 2006, à Nantes, et en novembre 2006, à Anvers. C’est toujours une grande joie quand nous pouvons avoir notre propre lieu de culte, quand nous ouvrons une église qui répond par l’organisation de son espace aux normes de la Tradition, c’est aussi une responsabilité, car il faut entretenir ce lieu dorénavant sanctifié, le faire vivre par notre prière, par notre engagement...

Pour ce qui est du clergé, huit diacres et onze prêtres ont été ordonnés, je ne peux pas citer les noms, ils sont trop nombreux. Neuf prêtres et un diacre ont été reçus dans le clergé du diocèse, auxquels s’ajoutent aussi les onze prêtres et sept diacres en Grande-Bretagne qui ont rejoint l’Exarchat. Dans le même temps, cinq prêtres et trois diacres nous ont quittés. Nous devons surtout déplorer plusieurs décès : quatre prêtres et quatre diacres. Il s’agit du très regretté archimandrite Matthias, pendant plus de vingt-cinq ans recteur de la paroisse de Stockholm, du prêtre Martin Erlings (Breda), du prêtre Jacques Legrand (Institut Saint-Serge), du prêtre Henri Achard, des protodiacres Paul Laviolette, Georges Karlson et Georges Krijovoblotsky ainsi que du diacre Igor Vassilieff. Je vous propose de chanter pour eux « mémoire éternelle », en leur associant aussi dans notre prière matouchka Elisabeth Rehbinder, elle aussi décédée durant cette période, et qui avait participé souvent à nos assemblées diocésaines dans le passé comme représentante de la paroisse d’Asnières. « Вечная память ».

Revenir à l’essentiel

Nous sommes réunis parce que nous sommes membres de l’Église du Christ. Notre assemblée est un moment privilégié pour répondre aux questions essentielles qui touchent à notre vie personnelle comme à notre vie ecclésiale. En effet, pour réfléchir à tout ce que nous vivons, essayons de revenir à l’essentiel : si nous sommes ici, c’est en tant que membres de l’Église, c’est-à-dire, au sens propre, parce que nous avons été « tirés », mis de côté, par le Seigneur Lui-même, afin de vivre l’expérience de la vie en Christ et d’en porter témoignage. Oui, chacun d’entre nous a besoin d’actualiser son baptême qui est, selon le mot de l’Apôtre, une nouvelle naissance. Les chrétiens sont nés une nouvelle fois : la vie qu’ils trouvent en Christ est une vie nouvelle qui se fonde sur l’amour et sur la nature même de ce qu’est l’Église. Rappelons-nous ce que nous disons à chaque liturgie eucharistique : « Je crois en l’Église une, sainte, catholique, apostolique ». Je crois, c’est-à-dire, je vis dans l’Église une.

L’Église est une,

L’Église est une. D’abord et avant tout cela signifie, selon l’expression du père Alexandre Schmemann, qu’elle est la vie nouvelle dans laquelle sont unis tous les croyants, c’est cette nouvelle naissance et le don de l’Esprit, que chacun d’entre nous reçoit dans le saint baptême, et renouvelle par la divine eucharistie, par la participation aux sacrements. L’Église est une, car elle dépasse toutes les limitations humaines, toutes les limitations de ce monde : limitations de race, de condition sociale, de nationalité aussi. C’est précisément ce que nous vivons : il est frappant de voir la diversité de nos communautés : cette année, le message de Pâques, par exemple, a été diffusé en sept ou huit langues : russe, français, allemand, néerlandais, danois, anglais, italien, suédois. Cette diversité est notre richesse. Malgré, ou plutôt grâce à elle, nous vivons dans notre chair l’universalité du message que le Christ adresse à tous les hommes, à travers notre témoignage, certes, bien imparfait.

L’Église s’organise selon le principe territorial : tous les chrétiens, de quelque condition qu’ils soient, de quelque origine qu’ils proviennent, sont unis autour de leur évêque, successeur des Apôtres, et pasteur, gardien de l’expression de la foi. Je vous appelle tous à approfondir ce mystère qu’est l’Église. Je le sais, l’histoire de notre Archevêché en porte témoignage : notre diocèse est issu d’une tragédie à caractère national - la révolution russe, qui a dispersé dans le monde entier des centaines de milliers d’émigrés. La foi orthodoxe a constitué pour beaucoup d’entre eux, en même temps, le fondement sur lequel ils ont trouvé la force de s’appuyer pour continuer à vivre, le refuge au temps de la détresse et le ciment de la communauté perdue. Nous savons bien que les divisions sont apparues très tôt dans l’histoire de cette émigration. Aujourd’hui, certains d’entre vous placent au premier rang de leurs préoccupations l’unité des orthodoxes issus de l’émigration russe. Je vous appelle solennellement à considérer le mystère de l’Église : celle-ci, dans les circonstances actuelles, ne peut se limiter en Europe occidentale à l’union de tous les Russes.

Il est essentiel de nous inscrire dans une perspective ecclésiale plus large, précisément parce que la question de l’unité nous est posée, et depuis longtemps, de diverses façons : l’unité des Églises issues de l’émigration russe, mais aussi l’unité des Églises orthodoxes sur le territoire de l’Europe occidentale, et, plus largement même, bien sûr, l’organisation canonique de toutes les nouvelles entités territoriales apparues au XXe siècle hors des territoires traditionnellement et historiquement orthodoxes. Et, en corrélation avec cela, se pose aussi d’une façon nouvelle la question de l’unité de tous les chrétiens.

Relations avec le Patriarcat de Moscou : lettre du 1er avril 2003 du patriarche de Moscou

Vous savez que mon élection a été précédée de la lettre du Patriarche de Moscou Alexis II, datée du 1er avril 2003. J’avais indiqué, dans mon discours d’investiture, que j’allais procéder à une vaste consultation sur la question de savoir quelle attitude adopter devant la proposition faite par le Patriarcat de Moscou. Cette consultation, je l’ai menée à ma manière : j’ai visité pratiquement toutes les paroisses de notre Archevêché et j’ai écouté ce que les uns et les autres avaient à me dire. À ce propos, concernant les discussions et rencontres toujours possibles, et souhaitables, entre notre Archevêché et les autres juridictions russes, j’aimerais rappeler ce qu’écrivait, dans le Messager orthodoxe, en 1974, le regretté père Alexis Kniazeff : « Je ne peux que souhaiter une telle rencontre, mais je la vois non pas comme mon acte personnel et particulier, mais comme un acte commun de toute notre Église. Cela signifie qu’elle ne doit pas être, en aucune façon, pour ce qui est de notre Archevêché, l’acte de quelques clercs ou laïcs isolés, mais qu’elle doit avoir un caractère officiel, être l’œuvre de l’ensemble du corps ecclésial, se faire avec la bénédiction et avec la participation de nos responsables diocésains ». Je ne peux que regretter que ce sage conseil n’ait pas été suivi par tous, durant ces dernières années. D’autant plus que le père Alexis indiquait encore la ligne à suivre, la ligne qui était et qui reste celle de notre Archevêché. Je le cite encore : « Cela signifie aussi que cette rencontre ne doit pas être pensée comme pouvant conduire à la réunification uniquement entre les orthodoxes d’origine russe dans l’émigration, mais à l’établissement et au renforcement de l’union fraternelle et de l’amour envers l’ensemble de l’Église universelle, envers l’ensemble du monde orthodoxe ». Et, il ajoutait : « Ce n’est qu’à ces conditions que la rencontre proposée sera véritablement une grande joie ecclésiale », autrement dit, il s’agit de rassembler pas seulement les orthodoxes russes ou d’origine russe, mais tous les orthodoxes. Je voudrais encore faire miennes les paroles de mon prédécesseur, l’Archevêque Georges d’Eudociade, de bienheureuse mémoire : « Le règlement des troubles juridictionnels doit être cherché pas tant dans des accords et négociations que dans la prière, pour demander avec humilité au Seigneur d’éclairer de nouveau nos relations réciproques de la lumière pleine de grâce de l’amour et de la vérité ». Dans cette optique, tout appel ou toute action visant à diviser les membres de l’Église, en général, et de notre Archevêché et de ses paroisses, en particulier, sur la base de critères ethniques, linguistiques, culturels ou autres, sont en rupture avec les principes fondamentaux de la vie et de l’organisation de Église. Je veux le dire très fermement. Et je dois ajouter que, dans certaines paroisses - heureusement pas très nombreuses - la situation est sur ce point inquiétante, du fait de l’activité négative de petits groupes de personnes, qui bien souvent ne vivent pas selon les normes ecclésiales, des personnes qui ne communient jamais, ne se confessent jamais, mais veulent tout commander, y compris le prêtre. Cette situation ne peut pas durer. Si elle ne change pas, il faudra appliquer les moyens de guérison que la Tradition de l’Église préconise.

Certes, la consultation que j’ai menée n’a pas pris la forme d’un débat contradictoire, public, comme certains le souhaitaient visiblement, parce que, dans l’Église, les dissensions se règlent par l’approfondissement de ce qui est essentiel : c’est à une méditation sur l’Église, sur la tradition de l’Église, sur la tradition russe d’où nous sommes issus, que nous avons appelé nos clercs et nos fidèles, dans les assemblées pastorales et les conférences diocésaines que nous avons organisées au cours de ces trois années.

L’archevêché et le principe de l’Église territoriale

Il en ressort, j’en ai la conviction, que notre Archevêché doit conserver son unité et son organisation interne. Il serait parfaitement faux de l’inclure dans quelqu’autre entité ecclésiale en Europe occidentale, fut-elle russe (ou grecque). Tôt ou tard, viendra le moment où les orthodoxes de la « diaspora » désireront tous vivre dans une stricte conformité avec les canons et l’esprit de l’Église et, là où il existe actuellement de multiples juridictions, il n’y aura que l’unique Église orthodoxe. Cette idée a germé depuis longtemps déjà, elle continue à faire son chemin, des mouvements et organisations diverses, la font avancer, avec des notes parfois différentes, voire discordantes - « il faut bien qu’il y ait aussi des scissions parmi vous, pour permettre aux hommes de vertu éprouvée de se manifester parmi vous », dit l’Apôtre (1 Co 11,19) -, mais dans une même direction, celle de l’unité de tous les orthodoxes. Et cette idée n’a rien de commun avec une subordination d’une juridiction nationale à une autre. Je crois pouvoir dire que les fondements canoniques de notre Exarchat sont, dans les circonstances présentes, assez stables. Notre diocèse existe en tant que tel depuis quatre-vingt-six ans. Malgré ses moyens limités, tant sur le plan humain que sur le plan matériel, il a jusqu’à présent traversé avec succès toutes les épreuves, et elles ont été nombreuses hier, comme aujourd’hui. S’il y a parfois des divergences de vues entre nous, elles sont trop humaines et superficielles. Elles peuvent toujours être aplanies, avec un peu de bonne volonté et beaucoup d’amour, afin que tous nous puissions, selon la parole de l’Apôtre Paul, « [avoir] une conduite digne de l’Évangile du Christ [...] et [rester] fermes dans le même esprit » (Phil. 1,27), car la diversité des opinions ne doit pas déboucher sur la division.

« Église territoriale » ne signifie pas abolition ou négation de la tradition dont nous sommes issus : l’Église territoriale réunit sur un même territoire des communautés partageant la même foi, mais pouvant célébrer ou vivre selon différents calendriers ou différentes langues liturgiques. La question du choix de cette langue reste évidemment de la responsabilité de chaque communauté qui doit rester attentive à toutes les composantes de l’assemblée liturgique qui participe régulièrement aux célébrations : que ceux qui veulent célébrer en slavon le fassent pourvu qu’ils en comprennent le sens ; que ceux qui veulent célébrer dans la langue vernaculaire ne l’imposent pas comme langue exclusive pour tous ceux qui sont restés élevés dans la tradition slavonne : qu’un équilibre digne de frères s’aimant dans le Christ soit cherché et trouvé. Une Église territoriale, donc, respectueuse de sa tradition d’origine russe, mais intégrée pleinement dans notre réalité, ici et maintenant, voilà le visage particulier que nous sommes appelés à faire connaître dans le monde orthodoxe. Aujourd’hui, vous le savez, les problèmes persistent avec le Patriarcat de Moscou, malgré nos efforts, entrepris durant l’année 2004 et au début 2005, pour engager avec ses dirigeants un dialogue responsable sur tout ce qui nous unit - et c’est, de loin, l’essentiel, heureusement - et sur ce qui nous sépare, à savoir l’appréciation du passé, la vision de l’avenir. Notre appréciation du passé et notre vision de l’avenir, nous les avons exprimées notamment dans deux déclarations du Conseil de l’Archevêché, en décembre 2004 et janvier 2005 : vous avez dû en prendre connaissance en leur temps, et ceux qui ne les connaissent pas ou les ont oubliées, peuvent en retrouver le texte dans un recueil qui vient tout juste de paraître sous le titre « Avancer vers l’édification de l’Église locale » et est maintenant disponible. Chaque personne, un tant soit peu de bonne foi, verra, à la lecture de ces documents, que nous n’avons pas dévié par rapport à la vision ecclésiale que nous avons reçue de nos pères, les fondateurs de ce diocèse et leurs continuateurs.

Évolution des relations avec le patriarcat de Moscou et la Russie

Je dois dire aussi qu’à mon grand regret, mes lettres au patriarche Alexis II sont restées sans réponse, la proposition du Conseil de l’Archevêché d’envoyer une délégation à Moscou pour présenter notre point de vue n’a pas reçu de réponse non plus, plus récemment la suggestion émise auprès du Département des relations extérieures du Patriarcat d’ouvrir des contacts informels n’a suscité qu’un intérêt évasif et sans lendemain. Néanmoins, la situation n’est pas figée : même si les choses avancent très lentement, il y a des signes d’espoir. Ainsi, il y a de cela quelques jours, j’ai reçu une lettre du Département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, qui propose pour certains cas concrets des pistes de solutions possibles et laisse entrevoir, de manière plus générale, une demande de reprise du dialogue. Je vais donc reprendre contact et nous verrons. Je suis confiant. D’autant plus que les contacts au niveau des Patriarcats, entre Constantinople et Moscou, ont également repris, ce qui est aussi source d’espoir. Notre avenir est entre les mains de Dieu. Mais je repense souvent à ce que nous disait Vladyka Serge, en 2001, lors de la dernière assemblée diocésaine que le Seigneur lui a permis de présider. Mgr Serge disait : « Notre Exarchat assiste au conflit entre les Patriarcats de Constantinople et de Moscou, qui prend des formes inquiétantes et dure déjà depuis plusieurs années. [...] Notre position devient très délicate ; [...] nous avons parfois le sentiment d’être un enjeu et une monnaie d’échange. [...] Je prie le Seigneur pour qu’Il permette à l’Exarchat de ne pas disparaître, de conserver au maximum son intégrité territoriale et de pouvoir accomplir sa tâche historique. Si des paroisses se détachent de nous, Dieu fasse qu’elles ne soient pas nombreuses ». C’est dans ce même esprit que j’ai cherché à agir. Les difficultés et les obstacles, durant ces trois années, n’ont pourtant pas manqué. Tout le monde a à l’esprit les regrettables affaires judiciaires de Biarritz et de Nice, très différentes l’une de l’autre d’ailleurs. Je ne vais pas en parler ici, je laisse à Michel Sollogoub, notre secrétaire du Conseil de l’Archevêché, le soin de faire le point dans son compte rendu sur l’activité de l’Administration diocésaine. C’est lui qui suit, pour le diocèse, ces deux affaires en cours.

Événements au diocèse de Souroge en 2006

Plus récemment, il y a eu les événements survenus dans le diocèse de Souroge et leurs implications inattendues pour l’Archevêché. Mgr Basile nous rappellera, sans doute, tout à l’heure, les origines de toute cette histoire. Je veux juste souligner que ce n’est pas moi qui suis allé chercher Mgr Basile ni ses paroisses. Mgr Basile a réfléchi longtemps avant de prendre sa décision et de venir m’en parler. La situation de Mgr Basile devenait de plus en plus difficile, insupportable (et pourtant, pendant trois ans, il avait enduré patiemment de nombreux coups) : son élection comme évêque diocésain n’avait pas été confirmée et toutes les déclarations des responsables du Patriarcat de Moscou lui faisaient comprendre qu’elle ne le serait jamais, ce qui fait que les statuts du diocèse de Souroge, d’ailleurs jamais approuvés par Moscou, n’étaient pas respectés ; pire encore, les normes de vie spirituelle, liturgique et administrative, héritées du métropolite Antoine étaient contestées, tout comme était contestée l’autorité même de l’évêque administrateur du diocèse, tout cela par le fait d’un petit groupe de paroissiens de la cathédrale de Londres soutenu ouvertement par les représentants du Département des affaires extérieures du Patriarcat de Moscou. Donc, en avril de l’année dernière, Mgr Basile a écrit au Patriarche Alexis II pour lui demander de le laisser partir dans la juridiction du Patriarcat de Constantinople. Au lieu de cela, il a été relevé de ses fonctions et mis à la retraite. Face à ces sanctions, Mgr Basile s’est adressé en appel à Sa Sainteté Bartholomée Ier, conformément au droit que reconnaissent au Patriarche Œcuménique les canons 9 et 17 du 4e Concile œcuménique. On m’a dit que ce droit avait été expliqué en détail dans un article du professeur Kartachov, de l’Institut Saint-Serge, quand le métropolite Euloge avait fait appel, lui aussi déjà, à Constantinople, face à des sanctions injustes prises à son égard par Moscou, en 1930. Donc, le cas de Mgr Basile n’a rien de nouveau, ni de contraire aux canons. Il s’inscrit dans une pratique ancienne, et bien connue. La question est de savoir si Mgr Basile pouvait utiliser ce droit d’appel, la réponse du Patriarche Bartholomée et de son Saint-Synode a été « oui », et ils ont dirigé Mgr Basile vers notre Exarchat.

En effet, tout conduisait à ce que Mgr Basile et les paroisses qui le suivaient soient dirigés, dans le cadre du Patriarcat œcuménique, vers notre Exarchat plutôt que vers l’Archidiocèse grec de Grande-Bretagne. Nous avons des origines communes, puisqu’à ses débuts, en 1921, la paroisse de la Dormition à Londres faisait partie de l’entité ecclésiale du métropolite Euloge et ce n’est qu’avec la guerre qu’elle s’est trouvée coupée du diocèse, pour suivre ensuite son propre chemin, dominé pendant ensuite plus de 50 ans par la figure marquante de Mgr Antoine (Bloom). Autre point commun, un attachement identique, dans le diocèse du métropolite Antoine, comme dans notre Archevêché, à l’héritage du concile de Moscou de 1917-1918, un attachement aux principes ecclésiologiques redécouverts dans l’émigration russe, par les théologiens de l’école de Paris, auxquels le métropolite Antoine était lié. Enfin, nous avons une tradition commune, dans notre manière de vivre en Église, de célébrer la liturgie, d’envisager la pastorale, de concevoir notre témoignage, une tradition marquée par la priorité de l’esprit sur la lettre. C’est dans cet esprit que les paroisses et communautés de Grande-Bretagne ont été réunies en un Vicariat pour la Grande-Bretagne et l’Irlande qui a été confié à Mgr Basile. C’est dans cet esprit qu’a été préparé avec ma bénédiction un projet de règlement pour préciser les modalités de fonctionnement de ce Vicariat au sein de l’Archevêché. Ce règlement sera présenté tout à l’heure et soumis à votre approbation. Il s’agit d’aller de l’avant et d’organiser la vie de ces paroisses dans le cadre de l’Archevêché, ce qui n’est pas nécessairement facile... Car, si beaucoup de choses nous rapprochent, certains obstacles demeurent - même s’il y a maintenant le tunnel sous la Manche -, à commencer par la langue.

Aujourd’hui, grâce à Dieu, les premières difficultés rencontrées par Mgr Basile sont passées. Comme nous l’espérions, et comme nous l’avions demandé, les deux Patriarcats, celui de Constantinople et celui de Moscou, ont cherché ensemble une solution à ce que le métropolite Cyrille de Smolensk a défini, dans un récent entretien avec la presse, comme un « malentendu canonique ». Nous en resterons là, grâce à Dieu. Un règlement définitif a été trouvé, sur le plan canonique. Le Saint-Synode de l’Eglise orthodoxe russe a pris sa décision. Mgr Basile a reçu son congé canonique. Il est dans la juridiction du Patriarche œcuménique, au sein de notre Archevêché, et, comme l’a reconnu le métropolite Cyrille dans la même interview, il n’y a pas d’obstacle à la communion eucharistique entre Mgr Basile et le Patriarcat de Moscou.

Rétablissement de la communion avec l’Église russe hors-frontières

Cela nous conduit à un autre thème que je voudrais aussi aborder aujourd’hui, le rétablissement de la communion entre l’Église russe hors-frontières et le Patriarcat de Moscou. Comme vous le savez, ces deux entités ecclésiales vont dans quelques jours, rétablir la communion eucharistique entre elles et, ce faisant, instaurer des relations canoniques, suivant des formes dont les contours exacts restent encore à préciser - tout n’est pas encore tout à fait clair, semble-t-il. Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui est important, c’est, premièrement, que nous ne pouvons que nous réjouir de cet événement, qui concerne non seulement l’Orthodoxie russe, comme on l’écrit trop souvent, mais l’ensemble de l’Orthodoxie, car tout ce qui touche une partie du corps de l’Eglise du Christ concerne l’ensemble de l’Eglise. De fait, le retour de l’unité eucharistique entre le Patriarcat de Moscou et l’Eglise hors-frontières devrait permettre également à cette dernière de rétablir le lien canonique indispensable avec l’Orthodoxie universelle, y compris avec notre entité ecclésiale, nous permettant ainsi dorénavant de communier ensemble au même Calice, et nous ne pouvons que nous en réjouir, je le répète. D’autres formes de coopérations deviendront peut-être possibles par la suite, il faudra voir avec le temps. J’ai, vous le savez, établi des contacts avec des responsables de l’Eglise russe hors-frontières, j’ai écrit au métropolite Laur, j’ai reçu ses proches collaborateurs ainsi que, récemment encore, l’archevêque Marc de Berlin. Je crois qu’une certaine confiance existe, même si nous sommes conscients de tout ce qui nous sépare, du fait du poids du passé et d’une vision résolument différente de l’ecclésiologie. Deuxièmement, pour ce qui nous concerne directement, notre situation est différente de celle des « hors-frontières ». Il faut le dire avec force, mais il est clair que la communion avec le Patriarcat de Moscou n’a pas été interrompue, en tout cas pas depuis 1945. Même après la mort de Mgr Euloge et la décision sage et courageuse de Mgr Vladimir de rester sous l’omophore du Patriarche œcuménique, la communion a été maintenue. Il y a eu de nombreux cas de concélébration eucharistique entre nos prêtres et entre nos évêques, dans les années 1950, 1970 et au-delà, tant au niveau local que lors des grands congrès orthodoxes d’Europe occidentale, par exemple. Cette communion nous est pleinement assurée par notre statut canonique dans le cadre de l’Église de Constantinople, l’Église-mère de l’Église de Russie, comme aimait à le rappeler Mgr Georges d’Eudociade. Donc, comme vous le voyez, notre situation est très différente de celle de l’Église hors-frontières. Et, dernier point, quand on dit que mon regretté prédécesseur, l’Archevêque Serge, a rétabli la communion avec le Patriarcat de Moscou, en 1995, c’est inexact, ne serait-ce que parce que le jour du sacre épiscopal de Vladyka Serge, en juin 1993, l’évêque Simon du Patriarcat de Moscou à Bruxelles était l’un des évêques co-consécrateurs, preuve s’il en est que la communion existait déjà bel et bien. Il serait plus exact de dire que Mgr Serge a rétabli des relations au niveau officiel entre l’Archevêché et le Patriarcat de Moscou, relations qui n’existaient plus depuis longtemps, pour des raisons qu’il n’est pas nécessaire d’expliciter ici, tout le monde les comprend. Aujourd’hui, ces relations connaissent un passage difficile, comme je l’ai expliqué précédemment, mais elles ne sont pas rompues, notre communion demeure pleine et complète, et, pour ce qui nous concerne, notre respect et amour pour l’Église russe et sa grande tradition liturgique et spirituelle ainsi que notre admiration devant l’épreuve terrible du martyre qu’elle a subi durant le XXe siècle restent intactes, ce qui ne veut pas dire que je dois fermer les yeux sur les problèmes que connaît l’Église de Russie (ou toute autre Église d’ailleurs). Mais je ne la juge pas, nous aussi, nous sommes loin d’être parfaits et nous avons nos problèmes.

Évolution du "paysage orthodoxe" en France

D’une manière générale, il faut bien constater que l’effondrement des régimes communistes athées et persécuteurs, la liberté retrouvée pour les Églises et les peuples d’Europe de l’Est, la mondialisation et la circulation des individus et de l’information par-delà des frontières sont autant d’éléments majeurs dans l’histoire récente qui ont des répercussions sur la vie de nos communautés et de notre Archevêché, en particulier, et de l’Orthodoxie dans la « diaspora », en général. Nous assistons à une sorte de reconstruction du paysage orthodoxe en Europe occidentale, et ailleurs, sur la base de nouvelles lignes de partage, dont les contours restent encore flous. Si certains antagonismes semblent d’ores et déjà s’estomper, comme c’est le cas du schisme de l’Église russe hors-frontières, d’autres pourraient apparaître. Saint Paul dit que les ruptures sont nécessaires pendant un certain temps et que le Seigneur sait pourquoi : pour nous mettre à l’épreuve, pour nous exercer, pour nous faire mûrir, pour nous rendre plus humbles. Mais, dans le même temps, nous sommes obligés d’aller vers l’unité, et aller vers l’unité est déjà une forme d’unité, car la structuration de l’Église en un même lieu ou sur un même territoire, j’en suis persuadé, n’est pas un problème « administratif », d’organisation, ou d’ « entente entre les Églises-mères », c’est un problème d’existence même de l’Église, de l’Église une. Ainsi, en France, nous ne faisons pas « bande à part », tout se fait de concert et en coopération avec tous les orthodoxes de ce pays, grâce à la collaboration entre ceux des évêques des autres diocèses qui le souhaitent, dans le cadre de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France (AEOF), dont le principe et le mode de fonctionnement a été instauré par la commission panorthodoxe préconciliaire de Chambésy, en 1993. Nous travaillons aussi, en dehors du cadre de l’AEOF, avec différents mouvements qui dépassent les cadres des diocèses ou des juridictions, comme l’ACER-MJO, ou bien le festival de la jeunesse orthodoxe de France. C’est par cet engagement concret sur le terrain, ce travail en commun, que nous faisons avancer l’unité de l’Église, plutôt que par les rencontres au sommet, les négociations, les programmes d’organisation ou projets de statuts...

L’Église est sainte,

Si l’Église est une, elle est aussi sainte. Dans cet esprit, je voudrais surtout retenir, tout d’abord, la canonisation des nouveaux saints, qui a eu lieu au lendemain de notre dernière Assemblée Générale, en mai 2004, puis le transfert solennel des reliques de saint Alexis d’Ugine dans la nouvelle église du monastère de Bussy (en octobre 2004), où elles peuvent être vénérées en permanence. C’est d’ailleurs là que nous avons organisé notre premier pèlerinage diocésain, en mai 2006. Le prochain, en novembre de cette année, organisé grâce à l’ACER-MO, sera lié à la mémoire de sainte Marie (Skobtsoff), puisque nous irons à Ravensbrück pour poser, au nom du diocèse, une plaque commémorative en son honneur. Nous avons organisé deux réunions pastorales, la première sur les thèmes de l’« Église locale » et du « sens de la tradition russe » (novembre 2004), la seconde sur le « Sacrement du repentir et la confession » (mai 2006). Les textes de la première de ces conférences sont maintenant disponibles dans le recueil dont j’ai parlé tout à l’heure.

L’Église est catholique

Ceci m’amène à parler aussi d’une autre caractéristique de notre Église : elle est catholique, « sobornaïa », ou encore « selon le tout ». Chacun, qu’il soit clerc ou laïc, doit pouvoir s’y sentir chez lui. Nos Assemblées générales diocésaines comme nos Assemblées pastorales se déroulent toujours à huis clos, et donc beaucoup de nos fidèles ont l’impression d’être exclus de la vie du diocèse. En même temps ces réunions sont, malheureusement, trop centrées sur des questions purement administratives, matérielles, on perd beaucoup de temps à voter, et tout cela aux dépends de notre raison d’être - la vie en Christ et le témoignage du Christ. C’est pourquoi j’ai donné ma bénédiction à l’organisation de Conférences diocésaines, ouvertes à tous, et qui doivent être l’occasion de prier ensemble, de réfléchir ensemble et de partager tout ce qui nous unit. C’est quelque chose de nouveau, mais j’ai à cœur de voir ce genre de rencontres continuer et se développer. Nous avons eu déjà trois conférences, sur les thèmes suivants : « les Nouveaux saints » (juin 2004), « Construire l’Église locale » (février 2005), « Le 60e anniversaire du décès du métropolite Euloge » (septembre 2006). Je suis aussi attentif à resserrer les liens entre l’Archevêché et ses représentants, clercs et laïcs au niveau local. Excusez-moi, mais moi, de Paris, je ne peux pas tout faire. L’Administration diocésaine ne peut pas non plus répondre à toutes les demandes. Cela implique donc un travail dans un échange permanent, en toute confiance et avec rigueur. L’Archevêché est géographiquement très grand, il s’étend aujourd’hui sur dix pays. Il faut donc donner plus de responsabilité au niveau régional. C’est ainsi que nous avons eu plusieurs réunions de doyennés : pour Paris et la région parisienne (en février 2005 et décembre 2006), pour la Scandinavie (en octobre 2005), pour la Belgique (en décembre 2005). J’ai aussi présidé plusieurs réunions du Vicariat en Grande-Bretagne, dans la deuxième moitié de l’année 2006.

Maintenant, s’il y a responsabilité de l’Archevêché à votre égard, il y a aussi une responsabilité et un minimum d’attention et de correction de votre part à l’égard de l’Archevêché, de celui qui en a personnellement la charge et de ceux qui l’assistent. Je vais, malheureusement, devoir ici redire des choses que mes prédécesseurs ont déjà dites. Mais, apparemment, il est nécessaire de le répéter périodiquement. Trop souvent, les circulaires qui vous sont envoyées par l’Administration diocésaine ne sont pas suivies d’effet, les délais fixés pour répondre aux courriers ne sont pas respectés. Par exemple, nous avions envoyé une enquête dans les paroisses, seulement un tiers a répondu dans les délais. Autre exemple, il faut, sans arrêt, tous les ans, relancer les paroisses pour que soient effectuées les collectes et quêtes au profit du diocèse, pour que soient envoyés les documents statutaires (comptes-rendus des Assemblées paroissiales, copies des registres paroissiaux, etc.). Nous perdons trop de temps et d’énergie dans ce genre de problèmes. Si l’Administration diocésaine vous demande telle ou telle chose, ou vous fixe un délai, c’est qu’elle a ses raisons, dictées par son plan de travail. Alors, mes pères, mes frères et sœurs, veillez à respecter ces instructions...

Comme je l’ai dit tout à l’heure, notre « rattachement à l’Église universelle », selon l’expression du Père Alexandre Schmemann, se fait par l’intermédiaire de celui qui est placé en tête des diptyques : le Patriarche œcuménique. Je dois donc souvent effectuer des visites officielles au Patriarcat. J’ai fait cinq visites à Constantinople pour présenter à Sa Sainteté Bartholomée Ier la vie de notre Archevêché et m’en entretenir avec lui : en mai 2004, en juillet 2005, en mai 2006, en septembre 2006 et, dernièrement, en mars 2007. J’ai également eu une rencontre de travail avec le patriarche lors de sa brève visite à Paris, en février dernier. Chaque fois, je dois le dire, j’ai été accueilli par Sa Sainteté, les membres du Saint-Synode et les autres évêques présents, avec une grande joie et gentillesse, comme un frère. Chaque fois, j’ai été invité par Sa Sainteté à participer à la concélébration liturgique avec lui. J’ai aussi senti l’intérêt et la sollicitude du Patriarche pour notre entité ecclésiale. C’est un réconfort. Toujours sur le plan des contacts officiels, je me suis également rendu en visite auprès de l’Église orthodoxe de Finlande en août 2004 et auprès de Église orthodoxe de Pologne à deux reprises, en 2004 et en 2006. Nous avons reçu à Paris le métropolite Sawa de Varsovie et de toute la Pologne, en septembre 2004, et l’archevêque Léo de Carélie et de toute la Finlande, en février 2005. Enfin, je suis allé à Bratislava, en octobre 2006, pour une rencontre organisée par les institutions européennes sur les religions et l’Europe. Voilà pour mes contacts extérieurs.

L’Église est apostolique

L’Eglise enfin est apostolique, c’est-à-dire missionnaire. C’est une dimension centrale du témoignage chrétien que nous avons parfois tendance à négliger, surtout sans doute parce que nous ne nous considérons pas comme vraiment en mesure de porter ce témoignage, en partie parce que nous nous considérons trop souvent comme « étrangers », culturellement ou confessionnellement étrangers en tout cas, étrangers aux pays où nous habitons, « étrangers » au monde en général. C’est un thème immense et - nous en sommes tous persuadés, je pense - absolument fondamental, et nous allons en reparler abondamment, je l’espère. Mais tout de suite, je voudrais mentionner un service qui est nouveau dans notre diocèse, à savoir l’accueil pastoral et la catéchèse des nouveaux immigrants que j’ai initiés, comme je l’avais promis après mon élection. J’ai confié à une équipe pastorale, autour du père Wladimir Yagello et du père Vladislav Trembovelsky, d’organiser à Paris des entretiens de catéchèse, où l’on apprend en russe les choses fondamentales concernant la foi, l’Église, mais aussi des rudiments de français, parce qu’il s’agit aussi souvent d’un service social, d’une aide à apporter dans le domaine matériel, ou juridique... Et cela marche... Au début, en 2005, il y avait un groupe, aujourd’hui il y a trois groupes. Et je tiens ici à remercier tout spécialement tous ceux et celles qui ont bien voulu s’engager dans ce travail. Il faut s’occuper de toutes ces personnes, qui frappent à notre porte et les faire entrer dans l’Église du Christ, en guidant leurs pas avec patience, avec prudence, avec amour. C’est un défi pour nous, partout. À Paris, les initiatives dans ce domaine étaient très dispersées, pas toujours systématiques : c’est pourquoi le diocèse a pris les choses en main. Je sais qu’en province, ou à l’étranger, bien des choses se font auprès de telle ou telle paroisse, de tel ou tel prêtre. Et j’espère bien que nous en aurons des échos, aujourd’hui ou demain. Il faut continuer ! Ce thème de l’accueil pastoral du frère, de tout frère, qu’il soit un immigrant récent d’Europe de l’Est, ou bien qu’il s’agisse d’orthodoxes récents d’origine occidentale ou autre, ce thème me donne l’occasion de rappeler ici ce que nous savons tous : que l’Église n’est pas une organisation élitiste, et que la paroisse, votre paroisse, n’est pas un club privé. Depuis les temps apostoliques, la prédication de l’Évangile a été adressée aux hommes et aux femmes de toutes les races, de tous les peuples et de toutes les cultures : « Allez, enseignez toutes les nations... », nous dit le Christ. Qu’est-ce que cela signifie pour nous, pour chacun de nous, ici, aujourd’hui ?

L’unique nécessaire

En effet, maintenant, il nous faut nous recentrer sur l’essentiel, sur l’ « unique nécessaire » . Il s’agit de notre vocation de témoins de l’Évangile, dans un contexte tout-à-fait nouveau, une société sécularisée, déchristianisé et déshumanisé, mais qui pourtant, plus que jamais, a besoin d’entendre le message du Dieu-Homme, le Verbe de Dieu incarné pour notre salut et notre participation à la vie divine. Cela, nous ne pouvons le faire que par la conversion, une conversion permanente, qui implique pour chacun de nous de nous reconvertir à l’Orthodoxie, qui est le mystère même de la Révélation de Dieu, de son Incarnation, de la mort et de la Résurrection du Christ, de l’attente de Son second et glorieux avènement. Car l’Orthodoxie - nous le savons bien - ce n’est pas un système, une philosophie ou une idéologie, c’est la vie en Christ, manifestée dans le mystère eucharistique de la communion de Dieu avec les hommes, avec toute personne humaine, « créée à Son image et Sa ressemblance », et avec la Création tout entière - et pour la Création tout entière, puisque la liturgie est célébrée « pour la vie du monde » et que toute notre vie est appelée à devenir liturgie.

Nous avons à faire face, en permanence, à un certain nombre de problèmes pastoraux : le manque de prêtres, la transmission de la foi à nos enfants et à nos petits-enfants, la pastorale des jeunes, les générations différentes qui coexistent dans une même paroisse et les tiraillements, voire les conflits qui y peuvent naître de ce fait, l’accueil des nouveaux arrivants, la catéchèse des adultes, la mission, les problèmes des personnes âgées, les questions sociales, en général. Il s’agit aussi de réfléchir à quelle identité nous voulons pour nos communautés ? « Le christianisme, quand il devient tribal, perd toute beauté et tombe dans l’idolâtrie », écrit dans l’un de ses beaux livres le métropolite du Mont-Liban Georges (Khodr). Précisément, que sont actuellement nos paroisses ? Et que voulons-nous qu’elles soient ? Des communautés repliées sur elles-mêmes, repliées de facto, ou au nom d’une certaine « culture nationale orthodoxe », aux contours d’ailleurs assez flous, sans contacts avec le monde qui nous entoure ? Ou voulons-nous des communautés vivantes, où Dieu sera une expérience vécue de communion intime, de prière, d’ouverture, de responsabilité ? Le temps est venu de faire le point sur notre vision de l’avenir de l’Archevêché et de notre Église ici. La question de la relève, tout comme la question de la transmission, sont centrales de ce point de vue. Il y a de nouvelles générations qui viennent, comme je l’ai vu, par exemple, lors du dernier festival de la jeunesse orthodoxe de France, auquel j’ai participé en septembre dernier : il ne faut pas les décourager, il ne faut pas les repousser. Nous avons trop perdu, avec de telles attitudes, dans le passé : je pense, par exemple, au départ de quelques uns de nos meilleurs théologiens en Amérique, dans les années 1950. Ne répétons pas la même erreur.

L’Église, je l’ai dit, a une vocation universelle, et nous devons être attentifs à la transmission de la foi dans les conditions actuelles de notre vie ecclésiale. Nous devons sans cesse nous poser les questions liées à cette transmission : nos enfants - comment, très concrètement découvrent-ils le Christ ? Comment se fait leur « ecclésialisation », selon les différents âges et les différents contextes dans lesquels nous vivons Si nous n’arrivons pas à transmettre la bonne nouvelle à nos enfants, comment pourrions-nous le faire à d’autres qui sont éloignés de l’Église et de l’Évangile ? D’une manière générale, il faut réfléchir à la spécificité de notre travail d’Église dans la société telle qu’elle est aujourd’hui dans les pays où nous vivons.

Conclusion

Voilà une série d’interrogations qui, me semble-t-il, devraient être abordées lors des temps de débat que nous avons prévus, aujourd’hui et demain, entre les différents rapports et comptes rendus d’activité. C’est dans cet échange, qui je l’espère se fera vraiment « en synodalité », « соборне », dans un esprit respectueux et constructif, que Dieu nous aidera à découvrir et à créer le langage, les attitudes, les formes, dont nous avons besoin pour vivre en Église, pour témoigner de la foi orthodoxe là où Dieu nous appelle à vivre, et ainsi « devenir l’âme du monde », comme nous y invite l’un des beaux textes des premiers siècles du christianisme, l’Épître à Diognète (IIe siècle). Si nous faisons cela, nous verrons que nos différences d’origines ou de traditions ne seront plus ressenties comme étant des barrières, mais bien au contraire, nous découvrirons leurs complémentarités et leur pertinence en vue de l’œuvre commune à laquelle nous sommes appelés et à laquelle nous participons tous déjà - l’édification et le développement de l’Église du Christ. Car, en Christ, il n’y a « ni Grec ni Juif », mais tous, qui que nous soyons et quelles que soient nos origines, quels que soient nos charismes, quelle que soit la langue dans laquelle nous prions, nous sommes appelés à « glorifier et à chanter le nom magnifique et glorieux de Dieu, d’une seule bouche et d’un seul cœur », à communier tous au même calice, à vivre en Christ, et en Lui seul. Amen.

Christ est ressuscité !
Xристос Воскресе !

† Gabriel, archevêque de Comane
Exarque du Patriarche œcuménique
Paris, le 30 avril 2007

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