Trentième anniversaire du rappel à Dieu de mère Eudoxie.

Il y a trente ans s’éteignait dans le Seigneur la moniale Eudoxie, fondatrice et première mère-supérieure du monastère Notre-Dame-de-Toute-Protection à Bussy-en-Othe, dans l’Yonne.

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Mère Eudoxie (dans le monde Catherine Courtin) était née en Crimée, à Yalta, le 23 novembre 1895, d’un père français installé en Russie et d’une mère russe, fille du général Borisoglebskiï. Lors de ses études secondaires dans sa ville natale, la jeune femme est marquée par la personnalité du père Serge Chtchoukine (1873-1931), l’aumônier et professeur de catéchisme du lycée, un prêtre simple et d’une grande culture, à la fois proche du peuple et des intellectuels, comme l’écrivain Tchekhov ou le philosophe Serge Boulgakov. En 1920, en pleine tourmente révolutionnaire, alors que la Crimée est perdue par les Armées blanches et livrée aux exactions des Rouges, elle se marit avec un jeune historien, M. Mechtcheriakov - un fils spirituel du père Serge Boulgakov, le philosophe devenu prêtre -, qui lui aussi à son tour se destinait à recevoir la prêtrise. Mais, deux ans plus tard, sur la route qui le conduisait à Moscou pour être ordonné, Mechtcheriakov est emporté par le typhus. La jeune veuve trouve le réconfort à Moscou auprès du père Serge Chtchoukine qui venait d’être libéré après avoir passé un an dans les geôles où l’avait envoyé le pouvoir soviétique après la chute de la Crimée. Cette nouvelle rencontre avec le père Serge Chtchoukine s’avère décisive dans la vocation religieuse de mère Eudoxie qui, durant les mois suivants, se rend dans différentes communautés monastiques, qui, bien qu’officiellement fermées, continuent à vivre dans la clandestinité, à Moscou, à Optino, à Gomel, à Kiev. Puis, elle retourne en Crimée où, en 1927, elle prononce clandestinement ses vœux monastiques auprès d’un starets réputé, le hiéromoine du grand habit père Sophrone, réfugié au monastère Notre-Dame-de-Kazan, à Kisseltache, dans les montagnes isolées au dessus de Yalta, auprès duquel l’avait précédé sa sœur ainée, déjà moniale, mère Dorothée.

Arrêtée en 1932 par les autorités soviétiques lors de l’une des terribles vagues de campagne antireligieuse, mère Eudoxie doit la vie à son passeport français qui lui permet, ainsi qu’à sa sœur aîné et à sa mère, de pouvoir émigrer en France. A son arrivée à Paris, elle est accueillie par le métropolite Euloge qui l’installe à l’Institut Saint-Serge, où elle enseigne pendant deux ans l’anglais aux étudiants qui se destinaient à l’époque à un cursus post-licence en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. En 1934, mère Eudoxie intègre la communauté du foyer russe de la rue de Lourmel, fondé par mère Marie (Skobtzov), aujourd’hui canonisée, autour du mouvement « L’Action Orthodoxe ». Toutefois, des différences de vues entre mère Marie et mère Eudoxie sur la nature du monachsime - la première engagée dans un monachisme social, dans le monde, l’autre attachée à un monachisme plus traditionel, plus contemplatif - conduisent mère Eudoxie à quitter le foyer de la rue de Lourmel en 1938, pour fonder, avec trois autres moniales (mère Dorothée, mère Théodosie et mère Blandine), une petite communauté, dédiée à l’icône Notre-Dame-de-Kazan, à Moisenay, près de Melun. La communauté traverse l’épreuve de la guerre dans un grand dénuement, mais sous la conduite de pères spirituels de premier plan, le père Cyprien (Kern) et le père Euthyme (Vendt).

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A la fin de la deuxième guerre mondiale, mère Eudoxie et deux autres sœurs (mère Théodosie et mère Blandine) viennent s’installer dans la grande maison que leur a léguée un ancien professeur de droit, M. Boris Eliachevitch, au centre d’un peit village de Bourgogne, à la limite de la forêt d’ Othe, mère Dorothée restant à l’ermitage de Moisenay. A Bussy-en-Othe ces moniales fondent un monastère dédié à la fête de la Protection de la Mère de Dieu (« Pokrov »), cette fête si vénérée dans l’Eglise russe. Tout de suite, elles installent une chapelle de fortune dans l’une des ailes de la propriété, une ancienne étable, où la liturgie est célébrée pour la première fois, le 2 juillet 1946, avec la bénédiction du métropolite Euloge. Le 25 novembre 1948, le métropolite Vladimir vient présider la consécration solennelle de l’église et, au cours de la liturgie, il élève mère Eudoxie au rang d’higouménia (mère abesse), charge qu’elle devait assurer pendant vingt-neuf ans. La carence en prêtres que connait l’archevêché dans les années 1950-1970 fait que le monastère n’aura pratiquement pas de prêtre à demeure pendant de longues périodes, de ce fait mère Eudoxie s’avèrera une véritable mère spirituelle, guidant la vie de la communauté dans tous ses aspects.

Rapidement la communauté s’agrandit : des moniales qui ont miraculeusement réussi à quitter l’Union soviétique à la fin de la deuxième guerre mondiale la rejoignent (mère Iïa, mère Serge), d’autres, issues de tous horizons et de toutes conditions de l’émigration russe - des simples femmes du peuple, mais aussi des intellectuelles et des dames de la noblesse - prononcent leurs vœux à Bussy (mère Jeanne, mère Thaïsse, mère Parascève, mère Séraphima), de même que des étrangères, parmi lesquelles une Grecque (mère Glaphira), une Anglaise (mère Marie), une Roumaine (mère Alexandra), qui partira plus tard fonder un monastère aux Etats-Unis. Ainsi la communauté, qui compte à un moment jusqu’à quatorze moniales, s’internationalise. Cela restera, jusqu’à aujourd’hui encore, l’un des traits caractéristiques du monastère de Bussy-en-Othe, l’un des signes de l’ouverture d’esprit et même de l’authentique vision prophétique de sa fondatrice, dont l’objectif avait toujours été de favoriser le développement d’une communauté à la fois traditionnelle, très russe, et en même temps ouverte au monde, à la culture en générale, sans le moindre fanatisme, ni étroitesse de pensée, et surtout sans philétisme, sans barrières ethniques ou nationalistes.

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Mère Eudoxie et Mère Marie

« Toujours d’une grande rigueur et en même temps très recueillie, absolument étrangère à toute forme d’inovations ou d’expériences bizares, mère Eudoxie était guidée par une profonde intuition : ne pas enfermer le monachisme dans des formes établies une fois pour toute, mais garder le lien avec la vie réelle. [...] Ceux qui la voyaient pour la première fois ne pouvaient pas rester insensibles à ses qualités de fermeté et en même temps de grande tendresse, ses qualités d’esprit profond, sachant alié l’humour au sérieux, un certaine capacité naturelle à exercer l’autorité avec douceur, ce qui lui avait permis de contruire, à partir de personnalités venues d’horisons très diverses, une communauté soudée », écrivait d’elle Nikita Struve peu après sa disparition (Vestnik RXD, 1977, n° 122).

Les deux dernières années de la vie de mère Eudoxie furent difficiles. Diminuée par la maladie suite à une mauvaise grippe, elle ne quittait pratiquement plus sa cellule. Elle devait mourir le 24 juin 1977. Ses obsèques furent célébrées le 27 juin, dans l’église du monastère, par l’archevêque Georges (Wagner), à l’époque évêque auxiliaire, entouré de l’archimandrite Job (Nikichine), qui était le père confesseur de la communauté, de l’archiprêtre Nicolas Obolensky, et des pères Gabriel (Patasci) et Pierre Nivière, qui desservaient à l’époque l’église du monastère. Mère Eudoxie repose dans le cimetière communal de Bussy-en-Othe.

Mémoire éternelle !

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