Le père Grégoire Lomako (1881-1959)


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« Théologien, homme de prière, plein de zèle, prédicateur talentueux, sage organisateur, fin connaisseur des langues anciennes et du droit canon, toujours fidèle à sa vocation de prêtre », telles sont les caractéristiques que donna l’archimandrite Cyprien Kern, dans l’éloge funèbre qu’il fut chargée de prononcer en l’honneur de son ami, le protopresbytre Grégoire Lomako, le jour des obsèques de ce dernier, à la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky, le 26 février 1959. De son côté, le métropolite Vladimir écrivit : « La diparition subite du père Grégoire est pour nous une nouvelle très douloureuse : notre beauté eclésiale, tout le bon ordre et l’organisation tenait grâce à lui : comme administrateur et merveilleur prédicateur de la Parole de Dieu, il restera irremplaçable ».

Le père Lomako était né le 30 janvier 1881, fête des Tois Saints-Hiérarques, dans la ville d’Ekaterinodar, chef lieu de la région des Cosaques du Kouban. Il fut baptisé le jour même et reçut le prénom de Grégoire, en l’honneur de Saint Grégoire le Théologien. Il était le fils d’un prêtre, le père Pierre Ivanovitch Lomako, et d’Hélène Grigorievna Rozalovsky. Il fit des études brillantes, d’abord au Séminaire de Minsk, puis à l’Académie ecclésiastique de Saint-Pétersbourg, où il obtient sa licence en théologie en 1905. Il travaille ensuite comme professeur de catéchisme dans le lycée n°2 de la ville d’Ekaterinodar, avant d’être ordonné diacre et prêtre, en 1909, par l’archevêque Agathodore de Stavropole qui le nomme adjoint du recteur de la cathédrale d’Ekaterinodar et, à partir de 1918, recteur de la cathédrale. En 1917, il est élu délégué du clergé du diocèse de Stavropole et du Kouban au Concile de Moscou. Il participe aux sessions du Concile et c’est là qu’il rencontrera pour la première fois l’archevêque Euloge et l’évêque Vladimir, ses futures métropolites dans l’émigration à Paris. En 1919, il est élu président du conseil diocésain d’Ekaterinodar et, l’année suivante, il est élevé à la dignité d’archiprêtre. Toujours en 1919, alors que la guerre civile a éclaté, il participe à l’Assemblée ecclésiale des diocèses du sud de la Russie réunie à Stavropole qui crée une Haute Administration ecclésiale chargée d’administrer ces régions contrôlées par l’Armée blanche et coupées de tout lien avec le patriarche Tikhon de Moscou. Après un pèlerinage au Mont-Athos avec le métropolite Antoine de Kiev, le père Lomako est bloqué à Novotcherkask du fait de l’avancé de l’Armée rouge. Là, il fait fonction de secrétaire de la Haute Administration ecclésiale des régions du Sud, puis il se réfugie en Crimée avec les troupes du général Wrangel et il devient l’aumonier de l’école militaire Alexeiev, repliée à Simféropole. Il est également invité par l’archevêque Dimitri de Taurique a siègé dans son conseil diocésain. Toutefois, l’épisode de Crimée ne dure pas longtemps : fin octobre 1920, l’armée blanche doit évacuer la presqu’île fac à l’assaut bolchévique et le père Lomako prend la route de l’exil sur le même bateau que Wrangel et plusieurs évêques, dont le métropolite Antoine de Kiev. A Istanbul, il assiste à la création de la Haute Administration ecclésiale à l’étranger qui se transformera deux ans plsu tard, en Serbie, en un synode des évêques russes hors-frontières.

En 1922, Mgr Euloge qui avait reçu du patriarche Tikhon l’administration des paroisses en europe occidentale invite le père Lomako à prendre en charge la paroisse de Prague, mais ce dernier, n’ayant pu obtenir les visas nécessaires, finit par rejoindre Beyrouth où lui a été proposé la charge d’aumonier auprès des soldats russes engagés dans l’armée française du Levant. Il reste au Liban jusqu’à la fin de l’année 1924, quand Mgr Euloge l’appelle à nouveau, cette fois pour s’occuper de l’église russe de Budapest qui était à l’abandon. Le père Lomako remet la paroisse sur pied en peu de temps. Durant l’année 1927, il vient en France à la demande de Mgr Euloge qui espère pouvoir le nommer à la paroisse de Nice où les troubles juridictionnels se font particulièrement sentir et qui a besoin d’un homme à poigne pour soutenir l’archevêque Vladimir. Toutefois, Mgr Euloge ne réussit pas à convaincre la paroisse d’accepter le père Lomako et il doit se contempter de nommer ce dernier recteur de l’église Notre-Dame-des-Affligés auprès de la Fondation Sainte-Anastasie, qui gère la maison de retraite de Menton. Néanmoins Mgr Euloge qui garde toute sa confiance dans les talents d’organisateur du père Lomako le nomme simultanément doyen du clergé du Sud-Est de la France afin d’assister son auxilaire à Nice, l’archevêque Vladimir. Lors de la deuxième guerre mondiale, le père Lomako quitte Menton (occupée par les troupes italiennes) et rejoint la paroisse de Nice dont il devient, en 1945, le vice-recteur avec le titre de protopresbytre. En 1948, il part pour les Etats-Unis et est reçu dans la juridiction de la métropole russe d’Amérique du Nord. Il sert d’abord comme recteur de la paroisse de Berkley, en Californie, puis comme doyen du séminaire Saint-Tikhon, situé dans les locaux du monastère du même nom, à South Cannan, en Pensylvanie. Dans le même temps, il est membre du conseil métropolitain et en assure la vice-présidence aux côtés du métropolite Léonce (Tourkevitch). Après la mort du père Nicolas Sakharoff, recteur de la cathédre Saint-Alexandre-Nevsky, survenue en mars 1951, le père Lomako est rappelé à Paris par le métropolite Vladimir pour le remplacer. Il succéde aussi au père Sakharoff à la tête de l’Association Père Jean de Cronstadt qui rassemblait de nombreux prêtres du diocèse. A Paris, le père Lomako retrouve ses amis, les pères Cyprien Kern et Nicolas Afanasiev. Il soutient leur initiative d’ouvrir des Semaines liturgiques à l’Institut Saint-Serge. On peut aussi rappeler que c’est alors qu’il était recteur de la cathédrale que le conseil paroissial décida, en 1954, à la demande du métropolite Vladimir, d’attribuer l’usage de la cypte à des célébrations liturgiques régulières en langue française (deux dimanches par mois et certaines fêtes).

Toutefois, le père Lomako ne resta qu’à peine huit ans le recteur de la cathédrale, puisqu’il devait s’éteindre le 22 février 1959, quelques mois avant le métropolite Vladimir. Le dimanche du début du Triode, il avait concélébré le matin la Divine Liturgie avec le métropolite Vladimir et les archimandrite Roman et Savva. C’est lui qui avait prononcé l’homélie sur le thème de l’Evangile du jour, le Pharisien et le Publicain, invitant les fidèles au repentir et à la préparation à la venue du Royaume. Le lendemain matin, le gardien de la cathédrale, inquiété de ne pas voir le père Lomako préparer la proscomédie avant la liturgie (à l’époque la Divine Liturgie était célébrée chaque jour à la cathédrale), devait le trouver endormi du sommeil éternel, dans son appartement auprès de la cathédrale. Ses obsèques furent célébrés le 26 février, (13 février au vieux style, le jour de saint Euloge d’Alexandrie) à la cathédrale, sous la présidence du métropolite Vladimir, entrouré des évêques Cassien et Méthode ainsi que de nombreux prêtres. L’inhumation eu lieu ensuite au cimetière de Saint-Geneviève-des-Bois.

Le père Lomako est resté relativement peu de temps comme prêtre à la cathédrale (de 1951 à 1959), si l’on compare avec ses deux prédécesseurs immédiats, le protopresbytre Jacques Smirnoff (1898-1936), et le protopresbytre Nicolas Sakharoff (1913-1951). Son nom est surtout lié à l’histoire du diocèse et de ses deux premiers hiérarques, les métropolites Euloge et Vladimir. Il fut à leurs côtés lors des décisions, souvent dramatiques, mais toujours pleine de courage et de responsabilité, que tous deux eurent à prendre pour préserver l’intégrité et la liberté de l’entité eccésiale qui leur avait été confiée. En effet, comme le rappelait, lors des obsèques du père Lomako, l’archimandrite Cyprien Kern, « peu de gens savent que notre Exarchat est redevable au père Lomako de son organisation canonique correcte : c’est lui qui le premier conseilla au métropolite Euloge, à un moment dangereux pour nous, de s’adresser au patriarche œcuménique et c’est lui qui l’accompagna à Constantinople pour demander sa protection, grâce à quoi notre navire ecclésial se trouva sur la bonne voie ». Et en effet quand, en février 1931, Mgr Euloge se rendit au Phanar pour obtenir la protection du patriarche œcuménique Photios II, il prit avec lui le père Lomako et le secrétaire diocésain, Tikhon Ametistoff. Ils revinrent avec le Tomos patriarcal instaurant l’Exarchat provisoire des paroisses russes en Europe occidental sous l’omophore du Trône œcuménique.

Le Père Grégoire Lomako devait jouer un rôle décisif une seconde fois, dans la vie de l’Exarchat, en 1945-1946. Dès l’assemblée pastorale du 29 août 1945, lors de la venue d’une délégation du patriarcat de Moscou conduite par le métropolite Nicolas de Kroutitsy, il se prononça fermement contre un retour précipité dans la juridiction de l’Eglise russe : « Mon opinion est la suivante : en Europe (occidentale) s’étend la juridiction du patriarche œcuménique. L’émigration russe est présente non seulement en France, mais dans bien d’autres pays. [...] Notre problème n’est pas une affaire de famille, une question interne, mais une question qui concerne l’ensemble de l’Église du Christ, et c’est l’ensemble des primats des Églises qui doit la résoudre. [...] Durant vingt-cinq ans nous avoir gardé notre unité, nous essayons de vivre dans cette unité et dans la plénitude de la conciliarité ecclésiale. Notre sage guide, le métropolite Euloge, s’est efforcé de maintenir l’unité et le lien avec Église de Russie et, Dieu en est témoin, la séparation n’est pas de notre faute. Il ne faut en aucun cas oublier que sous l’omophore du Patriarche de Constantinople, nous ne connaissons aucune contrainte et nous avons une entière liberté. [...] Mon souhait est que l’Exarchat demeure tel qu’il est avec toute sa liberté interne, conformément aux exigences de la vie, de ses nouvelles conditions d’existence. Au cours de ces vingt-cinq années, de nombreux Occidentaux ont reçu l’Orthodoxie, des Français, des Italiens, des Suisses... Nos considérations nationales leur sont étrangères. Si l’Exarchat demeure comme il est, la paix demeurera et ne sera pas détruite. Si ce n’est pas le cas, cela sera inacceptable pour beaucoup d’entre nous ».

L’année suivante, après la mort de Mgr Euloge, lors de l’assemblée diocésaine extraordinaire d’octobre 1946, c’est le père Lomako qui dirigea les débats en sa qualité de vice-président clerc et pesa à nouveau de tout son poids pour soutenir la décision de Mgr Vladimir qui avait refuser d’accepter le nouveau métropolite que Moscou voulait imposer. Dans ses mémoires, le père Alexis Kniazeff, qui participa à cette assemblée diocésaine en tant que jeune professeur à l’Institut Saint-Serge, rapporte cet épisode de la sorte : « C’était le père Lomako qui menait l’Assemblée, à la fois comme président et comme maître à pensée. Son point de vue était le suivant : nous sommes ici non pas pour faire de la politique, ni du nationalisme ; nous somes ici pour organiser la vie ecclésiale ; il faut l’organiser selon ses propres normes ; ces normes exigent son organisation territoriale, imposée par les canons et toute la Tradition de l’Église. [...] C’était simple, c’était clair. Le père Grégoire faisait appel à son intelligence naturelle, aux connasisances acquises pendant sa longue formation à l’école traditionnelle du vieux clergé russe, à son expérience et au bon sens. Ce qu’il disait était convaincant. Et nous, les jeunes, nous étions prêts à le soutenir et à collaborer avec lui dans cette assembéle ».

Remarquons enfin que le père Lomako, ce brillant orateur et meneur d’hommes, organisateur et administrateur de talent, sut toujours gagner la confiance de ses évêques, de ses frères dans la prêtrise et de l’ensemble des fidèles. Partout où il exerça son ministère, en Russie comme dans l’émigration, il fut toujours élu dans les instances ecclésiales dirigeantes. A chaque Assemblée diocésaine de l’Archevêché (1927, 1930, 1933, 1946), il fut systématiquement élu membre du bureau de l’assemblée (sauf en 1936, où il était absent pour raisons de santé). « Mémoire éternelle ! »

A. Nivière

Litt. : P. Kovalevsky, « Protopresbitr Grigorij Lomako », Russakaja Mysl’, 28.2.1959, n° 1336 ; Mitropolit Vladimir, svjatitel’-molitvennik (1873-1959). Paris, Vechnoe, 1965 ; A. Nivière, Pravoslavnye svjashchennosluzhiteli, bogoslovy i cerkovnye dejateli russkoj èmigracii v Zapadnoj i Central’noj Evrope (1920-1995). Biograficheskij spravochnik. Moskva, Russkij Put’, 2007.

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